‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 187 sur 295 · CHAP. XXII. — UNE PROCESSION EN ARMES · texte numérisé non relu

CHAP. XXII. — UNE PROCESSION EN ARMES

sur répaule,Ies curés et les moines ayant le morion sous le capuchon et la rondache ou les brigandines suspendues au cou. La procession marchait ainsi derrière Tévêque, se poussant en désordre, cordeliers ou jacobins, capucins ou carmes, minimes ou feuillants, manants ou bourgeois, hommes, femmes ou enfants, portant des croix ou des piques, des pieux ou des épées, des arbalètes ou des haches et les brandissant, au chant des litanies et du Dies irœ. Il n'aurait fallu qu*un coup d'arquebuse pour mettre la ville à feu et à sang ; rév<^que de Comminges en eut peur et calma ces bouillonnements par d*adroites paroles. On songe encore à la Ménippée et à ce passage où le docteur Uoze refroidit le feu des ligueurs : c On les retint avec un peu d'eau bénite, € comme on apaise les mouches et les frelons, avec un € peu de poussière. »

Le président Bertrandi et quelques membres du Parlement se rendent à l'archevêché où la noblesse et les capitouls tenaient conseil. On propose divers partis sans s'arrêter à aucun. Le président Bertrandi, ne trouvant pas les troupes du maréchal assez nombreuses pour résister au peuple, persistait à tenter la voie des négociations; le maréchal repoussait ces sortes de capitulations, comme dangereuses à la fois et honteuses, et voulait tirer sur le peuple. Tout à coup, Tévôque de Comminges arrive avec sa procession : le maréchal sort de l'archevêché assiégé, par le cloître de la cathédrale et par la porte Saint-Etienne et se retire au château de Balma, en jetant à l'é vêque victorieux ces paroles courroucées : € Évêque de Comminges, vous nous faites perdre la € botte; vous chausserez bientôt votre éperon. »

L'évêque était maître de la ville. Afin de ne pas laisser refroidir ce soulèvement populaire, il ordonna d*étranges processions dont la vraie religion eut à rougir, entra à Tarchevêché avec le provincial des minimes, et fulmina des anathèmes contre le maréchal de Joyeuse, aux acclamations d*une foule immense. Le président Bertrandi, rentré au Palais de Justice, informa l'évéque qu'il le rendait responsable du pillage réclamé par le peuple et Tinvita à se rendre au Parlement pour calmer l'émeute. L'évoque répondit qu'il n'était plus maitre ni d'étouflfer l'insurrection déchaînée par le maréchal et le Parlement, ni de retarder l'heure des vengeances. Par cette arrogance de langage, il voulait humilier le maréchal et intimider le Parlement.

Les journées qui suivirent amenèrent une détente dans les esprits. Les chefs des ligueurs, redoutant les représailles du maréchal, résolurent de publier un mani* feste pour se défendre des accusations qui seraient portées contre eux et de ne traiter de la paix que l'épée à la main. Le manifeste parut : les ligueurs y faisaient leur apologie et louaient le Parlement de rester fidèle à leur parti. Le lendemain, le Parlement décida que la ville ne signerait aucun traité avec Joyeuse, tant qu'elle ne serait pas munie de provisions de guerre. Joyeuse irrité rassembla ses troupes éparses, pour faire repentir les émeutiers de leur audace, et appela à son aide son fils Scipion, le grand prieur, qui mit le siège devant Toulouse. La guerre devint plus meurtrière et les archives de THôtel de Ville racontent que l'évéque de Comminges ayant levé une compagnie de cavalerie, tua,.dans une sortie, le baron de Mondenard, lieutenant dans l'armée

CHAP. XXII. — Siè&E DE TOULOUSE 53Q

de Joyeuse. Les historiens du Languedoc ont prétendu que ce baron de Mondenard était un lieutenant de i'évêque et qu^ii avait péri de la main des cavaliers assiégeants.

La Ligue, effrayée des menaces du maréchal, lui envoya des députés porteurs de paroles de réconciliation et de paix. Le maréchal qui campait à Lavaur leur répondit qu'il ne signerait une trêve que lorsque l'évoque de Comminges, qu'il appelait l'Antéchrist, et son compagnon, le provincial des minimes, auraient quitté Toulouse. A Castanet où il arriva quelques jours après, il répondit plus rudement encore à d'autres députés.

Le président de Paulo et le marquis de Villars conjurèrent révoque de sacrifier ses ressentiments aux intérêts de la Ligue ; il résistait et ne consentait à remettre le gouvernement de Toulouse qu'entre les mains de Mayenne, de qui il prétendait le tenir : il ne céda que devant la crainte d'exposer sa vie et la vie de ses amis aux vengeances de Joyeuse. Enfin, il se décida à la retraite, dans la matinée du 20 novembre. Le peuple éleva des barricades et tendit des chaînes sur son passage, pour l'empêcher de sortir de la ville ; il fallut toute l'énergie du marquis de Villars et toute la popularité du président de Paulo pour calmer cette exaspération.

L*évêque de Comminges parti, les voies des négociations s'aplanirent, et les députés du maréchal de Joyeuse et ceux du Parlement signèrent les conditions de la paix. Pendant ce temps, les États ligueurs, assemblés à Lavaur par Joyeuse, traitaient avec deux députés du Parlement, François de Vignols et Philippe de Bertier, seigneur de Montrabe. Le traité portait que le mare-

chai de Joyeuse serait reconnu gouverneur du Languedoc, et que la ville lui donnerait une somme de i5o,ooo livres pour payer ses troupes. De Bertier proposa à ces Etats de s'engager, par serment, à ne reconnaître pour roi de France qu'un prince catholique, et de repousser le roi de Navarre, tant qu'il serait le chef des protestants.

Il invoqua aussi le concours des Etats pour supprimer la chambre de justice de Carcassonne qui cherchait à se hausser au rang d'un Parlement.

Ce n'était pas sans raison que de Bertier s'élevait contre le Parlement de Carcassonne : il s effrayait de la persistance du duc de Joyeuse à vouloir enlever le Parlement à la ville de Toulouse et à la punir ainsi de ses révoltes. Le Parlement tenait tête à Joyeuse ; il resta à Toulouse, bien que Mézerai ait écrit qu'il fut transféré dans une ville de la province. Le roi de Navarre soutenait le duc de Joyeuse et protégeait le Parlement de Carcassonne. En récompense de sa fidélité à sa cause, il donna de nouveau à Pierre Sabatier, seigneur de la Bourgade, la charge de président au Parlement de Carcassonne, et s'il ne lui conféra pas la première présidence, c'était, disait-il dans sa lettre écrite à Sabatier, € que le feu roi, Monsieur et frère, y avait, de son vi- € vant, engagé sa parole et que je n'ai voulu la révoquer. € Quand il se présentera occasion de faire mieux pour € vous, vous pouvez être assuré que je le ferai toujours, « de bien bon cœur. »

Les Etats de la Ligue s'engagèrent, selon le vœu de Bertier, à ne jamais se soumettre au roi de Navarre, frappé des anathèmes de l'église, à peine d'être déclarés traîtres à la religion et à la patrie, et punis des peines de la trahi-

Page 1