CH. XXIII. — MORT DU CONSEILLER JEAN D*OUVBIER
Ligue battue à Ivry, et marchait, à grandes journées, sur Paris. Le maréchal de Joyeuse meurt en son château de Couisa, aux portes de Limoux, pendant que son armée s*empare des plaines de Toulouse. Le jeune et beau prieur Scipion de Joyeuse prend le gouvernement et met le siège devant Villemur. Prises entre deux feux, ses troupes se débandent devant l'armée royaliste et cherchent la fuite en gagnant un pont de bateaux jeté sur les eaux du Tarn. Le pont s'écroule sous cette multitude poussée Tépée dans les reins ; le prieur trouvant le pont rompu, se jette à la nage dans les eaux, mais un débris du pont tombe sur lui et il expire au fond du fleuve, à quelques pas de la rive où un de ses capitaines lui tendait les mains pour le sauver. A ses côtés, tombait, percé de coups, Jean d'Ouvrier, conseiller au Parlement, d'une intrépidité admirée des soldats, toujours en avant et à la tôte d'une compagnie de volontaires levés à ses frais. Son fils, Gabriel d'Ouvrier, meurtri de blessures, put se relever du champ de bataille et coucha son père dans une tombe creusée par les boulets, où ce capitaine parlementaire dort son dernier sommeil.
La mort épargna ainsi au vieux maréchal de Joyeuse la douleur de voir ces désastres. Tous les seigneurs de la Ligue briguant le commandement de la province, le président Bertrandi proposa au Parlement le cardinal de Joyeuse. Ce nom fut d'abord écarté, de peur de voir la noblesse refuser de marcher sous les ordres d'un homme d'église ; mais on cita les exemples des cardinaux d'Armagnac et Strozzi, et on nomma gouverneur le cardinal de Joyeuse, auquel un arrêt
conféra le titre et Fautorité de lieutenant général en Languedoc, au service de la sainte Union. Le cardinal hésitait : il dédaignait les grandeurs humaines et fuyait les bruits du monde. Ce cœur attristé ne cherchait que Tombre, en méditant sans cesse cette parole du sermon sur la montagne : Heureux les doux ! Il n*accepta qu*avec tremblement, et en sentant que la Ligue allait s*écrouler et se disperser dès qu*elle ne serait plus soutenue par une main de fer. Quelques jours après, la conscience remporta en lui sur la vaine gloire et il résigna son commandement.
Il semblait que le Parlement ne pût se passer de ce nom de Joyeuse ; il alla chercher au fond d'un cloître le frère Ange, de Tordre des capucins, âme ardente et mobile, ambitieuse et enthousiaste, que le monde avait connu sous le nom de Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, pair et maréchal de France, veuf de Catherine de la Valette, sœur du diic d'Epernon, le troisième des sept enfants du maréchal de Joyeuse, et qui ne songeait guère, dans l'obscure cellule de son couvent de Toulouse, à devenir un général d'armée. Le frère Ange recula d'abord, épouvanté à l'idée d'abandonner sa solitude, et opposa aux offres de la Ligue ses vœux de religion et son caractère de prêtre. Les royalistes s'en moquaient et faisaient courir ce quatrain rapporté par l'Etoile :
Vos trois frères sont morts en ces guerres cruelles. Les deux premiers en terre et le troisième en Teau, Gardez-vous bien de Tair : si vous volez trop haut, Frère Ange, mon ami, vous y lairez vos ailes.
Les casuistes de la faculté de théologie, mandés à
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rarchevôché, se raillèrent du quatrain des royalistes et décidèrent que le frère Ange pouvait, en sûreté de conscience, abandonner le cloître, jeter le froc et commander l'armée, pourvu que le pape accordât une dispense. Le Parlement se chargea d'écrire à Rome et confia au président Bertrand! le soin de rédiger la lettre latine adressée à Clément VII. Marais, professeur à l'université de Toulouse, partit pour Tltalie, avec mission de remettre la requête au saint Père ; mais, en mer, des pirates d'Alger le prirent et brûlèrent la lettre.
On n'attendit pas d'ailleurs l'autorisation du pape qui n'arriva que deux ans plus tard, au mois de juin i5g4. Dès que les théologiens de Toulouse eurent prononcé, la noblesse courut au couvent des capucins, d'où elle enleva le frère Ange et l'emmena, par un soleil radieux, à l'archevêché. Là, le moine se dépouilla de sa robe de bure et s'avança, à travers la haie du peuple, vers l'église Saint-Étienne, ou il ceignit l'épée placée sur, l'autel. Puis, il la sortit du fourreau , la leva et protesta à haute voix, qu'il ne s'armait que pour la défense de la religion catholique. Les acclamations de la foule, attirée par ce spectacle étrange, saluèrent le nouveau duc de Joyeuse, chef de la Ligue en Languedoc.
Au Parlement, il y eut des sourires d'ironie quand ce frère Ange, qu'on avait vu si longtemps couvert d'un froc, chaussé de sandales et une corde autour des reins, prit place sur le siège des gouverneurs de la province, vêtu d'un habit court, ayant au cou le collier de l'ordre d'Henri III, et à la poitrine une cuirasse, comme chevalier de Malte. Cette bizarre association du froc et de la cuirasse, du bréviaire et de l'épée et surtout les rail-
léries des parlementaires réveillèrent, en lui, la fierté de son sang et l'amour des représailles. Son frère, le cardinal, son inspirateur en toutes choses, oubliant le Sermon sur la Montagne, quand il fallait lutter contre le Parlement, le poussait aux violences et l'engageait à bannir de la ville les conseillers dont les dérisions troublaient son sommeil. Déjà, les troupes du duc s'avançaient sur Toulouse, et les prédicateurs montaient en chaire, enrôlant le peuple sous la bannière des Joyeuse. C'est en vain que le président Bertrandi tenta d'apaiser les deux Joyeuse, en leur rappelant que le Parlement avait toujours préféré leur maison à celle des Montmorency, et que s'ils portaient plainte à la Cour, la Cour, à laquelle revenait le droit de punir, ferait bonne justice; les deux frères courroucés persistaient dans leurs projets de vengeance. Bertrandi se prépare alors à la défense et appelle à son aide les capitouls, afin de protéger la liberté et l'autorité du Parlement. Sur l'ordre des capitouls, des corps de troupes campent sur les places, tandis que les partisans des Joyeuse s'arment de poignards et d'arquebuses.
Les gais sourires de quelques parlementaires, à la vue d'un capucin transformé en général de la Ligue, rallumaient ainsi la guerre civile. Si la vanité de ce duc de Joyeuse n'avait reculé devant le massacre, les passions étaient si enflammées que tous ces hommes se seraient égorgés pour laver, dans leur sang, cette moquerie fine et toute française. Épouvanté par ces cris de mort des deux partis, le cardinal supplia le président Bertrandi de calmer cette tempête et alla lui-môme au Palais exhorter le Parlement à la paix. La réponse du pré-
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sident Bertrandi eut cette élévation et cette noblesse qu'on retrouve sur les lèvres des grands parlementaires, aux époques périlleuses et glorieuses de leur histoire. La paix fut conclue et, selon les vœux du Parlement, le cardinal de Joyeuse et son frère, Tancien capucin devenu duc de Joyeuse, se partagèrent le gouvernement de la province: le cardinal ne se réserva que la direction des affaires civiles ; le duc garda le commandement des armées.
Le premier coup de vigueur de ce moine guerrier étonna la province ; il eut une adresse et une pénétration que n'aurait pas eu son père : il signa, avec Montmorency, une trêve d'un an que le Parlement enregistra, sans qu'un ligueur osât murmurer. La trêve soulève des cris de joie ; la province respirait et revenait à l'espoir et à la vie. Partout, les deux partis étaient écrasés, les campagnes saccagées, le commerce, les arts et l'industrie taris à leurs sources. La disette et les épidémies forcèrent les combattants à observer la trêve. Des nuées de vagabonds et de mendiants encombrèrent les rues de la ville. Le Parlement renouvela ses anciens arrêts pour le soulagement de tant de misères et pour le maintien de Tordre. C'est de ces arrêts que Mézerai a dit que le souvenir aurait dû en être conservé par des médailles d'or et d'airain.
Pendant ces journées de repos, les Joyeuse rendirent les honneurs funèbres à leur père et à leur frère : la cérémonie des obsèques du duc Scipion se fit à Toulouse où suivant l'usage, un grand festin fut servi dans le palais de l'archevêché, au Parlement, à la noblesse et au clergé; on l'enterra dans le chœur de la cathédrale.
56o HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
La Rocheflavin a blâmé le Parlement d*avoir assisté à ces sortes de fêtes, non, comme Ta prétendu Lafaille, parce qu'on aurait pu c dresser une partie pour égorger c tout le Parlement en même temps », mais parce que la dignité de cette grande compagnie lui commandait de ne pas la profaner avec des personnes soumises à sa justice. Le Parlement ne songeait encore qu*à supprimer le festin donné en Thonneur de la réception des nouveaux conseillers, et qui coûtait i,5oo livres, dépense ruineuse au moment où reparaissaient la famine et la peste. Les funérailles du maréchal de Joyeuse se célébrèrent à Limoux où le Parlement se fit représenter par le président de Saint- Jean, le président Gabriel de Barthélémy et les conseillers de Saint-Félix et Séguier.
Les Joyeuse ne s*inquiétaient ni de la famine ni de la peste ; ils tenaient avant tout à la gloire et à la domination de leur maison. Dans une harangue adressée aux États, le cardinal confondant la grandeur de la religion avec la fortune de sa race, les suppliait de ne pas séparer, dans leur fidélité, la foi catholique de la maison des Joyeuse. Plus ils sentaient la Ligue chanceler et tomber, plus ils cherchaient à la relever ; ils firent, de nouveau, jurer aux États qu'ils ne reconnaîtraient d'autre roi qu'un roi catholique, approuvé par le pape» Au lendemain de ce serment, le cardinal de Joyeuse partit pour Rome, avec le titre d'ambassadeur de la Ligue. Des plaines de la Normandie ou des bords de la Seine, le roi de Navarre qui venait d'abjurer à Saint-Denis ne perdait pas de vue ces parlementaires ligueurs de Toulouse;, il les décourageait en confirmant, au mois d'octobre 1692, l'établissement delà Cour établie à Béziers par
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duc de Montmorency à qui il promettait Tépée de connétable, et en appelant à cette Cour de Béziers les membres dispersés du Parlement de Carcassoneet quelques conseillers de diverses Cours du royaume. Le conseiller de Beloi y exerça les fonctions d'avocat général et Pierre d'Auxerre, maître des requêtes, y eut la charge de premier président. Les registres de ce Parlement ont été perdus en partie et il faut s'en plaindre: ils auraient révélé de curieux détails sur l'organisation ^t la vie de cette Cour destinée à disparaître, le jour où le roi de Navarre serait maître de Paris. On n'a gardé que le souvenir des patriotiques messages envoyés par Pierre d'Auxerre aux conseillers ligueurs, pour les engager à se joindre au Parlement de Béziers et à mettre un terme à cette scission. Ce fut une âme élevée qui n'a laissé que cette pâle renommée des existences inachevées, que le poète latin appelle si mélancoliquement l'ombre d'un nom. La mort l'empêcha de montrer tout ce qu'il y eut en lui d'énergie et de vertu.
Jamais le Béarnais ne montra plus d'esprit et de bravoure. Piqué par l'abeille gasconne, et prêt à échanger son pourpoint troué des ducs d'Albret, contre le manteau fleurdelysé des rois de France, il descendait gaiement de son cheval de bataille pour appeler à son aide les Mauresques, le Palatin, la Hollande, la reine Elisabeth et pour écrire au Parlement de Paris : c Messieurs, vous € m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois mois, vous « verrez le sort qui a été fait à mes affaires ; je m'en € vais le plus jnal accommodé que peut être prince. J'ai € trois armées et je vais les trouver, j'y porterai ma vie « et l'exposerai librement. Dieu ne me délaissera point...
c Je VOUS ai remis dans vos maisons ; vous n*étiez que c dans de sales petites chambres, vous êtes maintenant € dans mon palais... Vous croyez avoir beaucoup fait € quand vous m*avez fait de beaux discours, et puis € vous vous allez chauffer... Vous dîtes que je me € hasarde trop ; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les € autres n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enver- € rais à ma place... Je vous recommande le devoir de < vos charges. Je vous aime autant que roi peut aimer. € Le natuï'el des Français est de n'aimer point ce qu'ils € voient ; ne me voyant plus, vous m'aimerez et quand € vous m'aurez perdu, vous me regretterez. »
C'est ainsi que parlait ce roi séduisant et brave, aimant et se battant à tort et à travers, envoyant à Grillon ses lettres sonnant le coup de clairon de la victoire, rimant des chansons matinales à Gabriel le, en panache blanc, l'épée au flanc et le pied sur Tétrier. Il entra à Paris, non pas au grand soleil ; il ne franchit pas les portes en triomphant, bannières au vent et les cloches à la volée ; il y pénétra, dans la brume d'une froide nuit du mois de mars et par une poterne furtivement ouverte, murmurant, au rapport de l'Etoile, de s'être crotté avant d'arriver au Louvre.
Pendant que ces choses se passaient à Paris et que le Parlement y annulait les arrêts, décrets, ordonnance^ et serments rendus et prêtés depuis la fin de décembre i588, les divisions régnaient toujours à Toulouse. Les royalistes, enhardis par la soumission de la capitale et par l'abjuration du roi, demandaient hautement la fin de la guerre et la soumission du Languedoc au nouveau roi de France. Dans le Parlement, les
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