‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 212 sur 295 · CHAP. XXV. — SOUMISSION DU PARLEMENT LIGUEUR · texte numérisé non relu

CHAP. XXV. — SOUMISSION DU PARLEMENT LIGUEUR

Béziers incorporés au Parlement de Castelsarrasin conservaient leurs charges au Parlement de Toulouse, sauf réduction de ces charges par voie d'extinction. L*édit de Folembray consacrait ainsi la grande institution de l'inamovibilité de la magistrature du royaume.

Dans les guerres civiles, le retour de la paix n'eflFace pas toujours les traces de la'haine des hommes, surtout en ce climat du midi où les colères ont les ardeurs du soleil. Une dernière clause du traité portait que, durant deux années, il serait permis à cent personnes le plus ouvertement attachées à la Ligue et désignées par le duc de Joyeuse, de récuser, dans tous leurs procès, sans énoncer les motifs de la récusation, trois présidents ou conseillers de chaque chambre et d'en récuser, dans les affaires plaidées, chambres assemblées, quinine de ceux qui avaient tenu le Parlement à Castelsarrasin et à Béziers. En retour, pouvoir était donné au duc de Ventadour, lieutenant général du Languedoc, d'autoriser cent personnes des plus hostiles à la Ligue, de récuser, dans chaque chambre, le président ou Tun des conseillers, parmi les magistrats de l'ancien Parlement ligueur, ou cinq des présidents et conseillers, aux audiences des chambres assemblées, sans préjudice aux parties des autres récusations de droit.

Il ne manquait plus à cet édit de Folembray que d'être approuvé par le Parlement ligueur et par les Etats de l'Union, réunis au couvent des augustins de Toulouse. Cet enregistrement eut lieu, le 1 6 du mois de mars 1696, et le même jour, tous les parlementaires de la Ligue prêtèrent serment de fidélité à Henri IV. Quelques jours après, le Parlement de Castelsarrasin,

auquel le marquis Jean Lévis de Mirepoix et le vicomte de Rochemaure portèrent Tédit, prononça son arrêt d'enregistrement, avec les restrictions du Parlement ligueur, sans approbation de la religion réformée dans les villes de la province où elle était tolérée, et sous réserve de déclarations et remontrances à adresser au roi, sur quelques points de Tédit.

Le ciel assombri s'éclairait d'un rayon de pardon et de paix ; des feux de joie s'allumèrent sur les places et dans les rues de Toulouse.Un TeDeum fut chanté à Saint- Etienne, en présence du Parlement, des Etats, des capitouls, des grandes compagnies de la ville, et d'une foule immense qui saluait de ses acclamations le portrait du rot. Il y eut quelques cris de vive la Ligue, mais ils se perdirent dans le bruit de la joie publique. Joyeuse affecta de laisser éclater ses sentiments de reconnaissance envers Henri IV ; on doit croire qu'ils étaient sincères : il venait d'obtenir la dignité de maréchal de France et une des lieutenances générales du Languedoc, dans certaines villes ramenées par lui à la soumission.

L'arrêt d'enregistrement du Parlement de Castelsarrasin fixait le départ pour Toulouse au premier avril. Ce jour-là, par une de ces matinées de printemps qui sont les sourires du ciel, présidents, conseillers, gens du roi, avocats, procureurs, greffiers, trésoriers généraux, officiers du sénéch'al et du présidial, se mirent en marche vers Toulouse, au milieu d'un cortège de gentilshommes, de bourgeois, et d'artisans. Les présidents de Saint- Jory et de Saint- Jean étaient en tête, ayant, à leurs côtés, le vicomte de Rochemaure et le marquis de

CHAP. XXV. — ALLÉGRESSE PUBLIQUE A TOULOUSE 6o3

Mirepoix. Triomphant et solennel voyage de ces royalistes chassés de leur Palais de Justice, de ces bannis pâlis par la souffrance, grandis et consacrés par Texil, qui avaient, sans fléchir, supporté leur infortune et qui allaient retrouver, avec leurs solennelles audiences, leurs foyers ^ roubles par trente années de guerres civiles. Sur leur chemin, le peuple des bourgades battait des mains et les saluait par des cris d'une allégresse touchante. Vers le soir, ils arrivèrent au village de Saint- JoT^f ou le président Dufaur, seigneur de Saint-Jory, reçut les parlementaires dans son château.

Le lendemain, à l'aube, le Parlement, qui était dans l'usage d'assister, tous les matins à la messe, alla prier dans l'église du village. Avant de repartir, il vit revenir à lui le président de Paulo, le vieux ligueur, sorti tout à coup de l'obscurité de sa retraite, une multitude de nobles et de bourgeois, les conseillers de la sénéchaussée et du présidial de Toulouse et le conseiller de VignoUes qui prêta serment, en la salle du château, entre les mains du président de Saint-Jory.

Le Parlement se remit en route, escorté de la noblesse des campagnes et d'un millier d'hommes à cheval ; il arriva à Toulouse, au coucher du soleil. Avant d'y entrer, il rencontra Joyeuse suivi de quelques gentilshommes qui salua la Cour et marcha, quelques instants, avec elle. En parlant de cette entrevue passagère, Brantôme a raconté un incident auquel il a donné le tour aimable et moqueur de son esprit. Joyeuse prenait la tête du cortège et s'apprêtait à marcher avant le président de Saint-Jory, mais le président lui dit: c Monsieur, € tenez votre rang. > Le duc lui répondit : € Je ne tiens

e04 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

< point de rang, quand je suis à la campagne », et il parla d'autres choses. A quelques pas delà, se tournant vivement vers le président : « Adieu, monsieur le président, € lui dit-il, ne manquez pas de tenir et garder votre € rang, quand il faudra. » Et il piqua son cheval et prit un autre chemin.

Les capitouls attendaient le Parlement : ils se transportèrent, en cérémonie, chez le président de Saint- Jory, pour le complimenter au nom de la ville, pendant que le peuple allumait des feux sur les places et traînait,*dans les ruisseaux, au bruit du canon, le portrait du roi d'Espagne, Philippe II, allié de la Ligue, de même qu'il avait traîné dans les égouts et dans les carrefours, le portrait de Henri III, qui avait enveloppé le cadavre de Duranti. La nuit tombait ; on renvo^^a au lendemain la rentrée au Palais.

Le Palais se rouvrit le 3 avril, comme à la rentrée de la Saint-Martin. Le président de Lestang et quinze conseillers qui n'avaient pas quitté Toulouse, allèrent s'asseoir aux bas sièges de la grand'chambre et attendre ceux qu'un chroniqueur appelle les bons revenants. Les parlementaires de Castelsarrasin et de Béziers arrivèrent et prirent leur place, selon leur rang de réception et et sous la présidence de Dufaur de Saint-Jory. Les commissaires du roi s'assirent à des places réservées. Quand tous les membres du Parlement furent entrés, au nombre de cent environ, le président de Saint-Jory se leva, et tous se levant après lui, revêtus de leur robe rouge et désormais confondus, se saluèrent silencieusement. La messe commença, les portes ouvertes à la foule. La messe achevée, les portes se fermèrent et le

CUAP. XXV. — RENTRÉE A TOULOUSE 6o5

président de Saint-Jory harangua le Parlement, dans un langage en harmonie avec les sentiments dont les cœurs étaient animés.

Dans ce discours dont Lafaille nous a transmis la substance, peut-être imaginaire, Saint-Jory, après avoir évoqué les tristesses du passé, convia les parlementaires à la réconciliation et à Toubli, afin d*imiter ainsi la sagesse du roi victorieux. S'adressant ensuite aux parlementaires de la Ligue, il leur dit que tout ressentiment s*était effacé dans le cœur de ceux qui avaient tant souffert dans Texil. Enfin, se tournant vers les parlementaires de Béziers, il leur annonça que la compagnie serait pénétrée pour eux d'affection, avec Tespoir qu'ils prendraient Tesprit de l'ancien Parlement et s'enflammeraient du même zèle pour le service du roi et du bien public. Le président de Lestang répondit au président de Saint-Jory ; sa harangue n'a pas été conservée ; mais, selon le mot du père Lombard, les esprits se remirent : LaCour, séance tenante, délibéra sur quelques affaires d'un haut intérêt et s'ajourna ensuite pour le jugement des procès, comme par le passé. A la clause qui octroyait amnistie pleine et entière aux rebelles, la Cour mit cette restriction que l'avocat Tournier serait excepté de cette mesure. Trois lettres de jussion adressées au Parlement ne purent vaincre son opposition : il ne pardonna jamais à Tournier.

Cette révolution du Palais était achevée. On chanta un Te Deum dans l'église des augustins, en présence du Parlement, du duc de Joyeuse, des capitouls, du viguier, du juge-mage, du sénéchal et d'un grand concours de nobles, de bourgeois et d'artisans. Sur le passage

6o6 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

du Parlement, la foule criait : € Vive la Cour et vive

le roi ! »

11 ne restait plus qu'à vérifier les pouvoirs du duc de Joyeuse, comme maréchal de France, lieutenant général d'une partie de la province du Languedoc et gouverneur de Narbonne. A cette séance, assistèrent le marquis de Mirepoix et le vicomte de Rochemaure qui s'assirent, le premier après le duc de Joyeuse et après les prélats, sans épée, et le second après le doyen. Les provisions du duc furent enregistrées le 5 avril, et le lendemain. Joyeuse ayant quitté Tépée et mis les deux genoux en terre, prêta serment comme gouverneur de Narbonne, entre les mains du président de Saint-Jory. Quelques années après, revenu des vanités de ce monde, vieillissant, raillé par le roi ou touché par le sermon d'un capucin, ainsi que l'ont raconté les bénédictins, en leur histoire du Languedoc, l'ancien moine se retourna vers Dieu et reprit le chemin du couvent où sa jeunesse s'était écoulée. Revêtu du froc des capucins, il alla en pèlerinage en Italie, à pied, pareil à un moine mendiant, et mourut de fatigue à Rivoli, après avoir franchi les Alpes. Voltaire ne Ta pas oublié dans le quatrième chant de la Henriade :

Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

Le marquis de Villars rencontra au Parlement plus d'opposition que Joyeuse, pour l'enregistrement de Tédit qui lui confiait la garde des villes de Muret et de Grenade, avec la faculté d'y mettre, à son gré, des garnisons. Le Parlement restreignit ce pouvoir et obligea

Page 1