CHAPITRE XXVI
Situation de la France. ~ Réouverture du Parlement. — Assemblée des notables à Rouen. — Le président Dufaur de Saint-Jory à Rouen. — Harangue du roi à rassemblée des notables. — Travaux du Parlement de Toulouse. — Question de préséance entre le Parlement et les capitouls. — Sédition prête à renaître. — Fermeté du Parlement. — Magistrats savants. — Examen des magistrats. — Le président Dufaur de Saint-Jory nommé premier président. -^ Mot de Grillon — Les jésuites de Tournon. — Vigilance du Parlement. — L'évêque de Castres Jean de Fosses. — Réformes dans TUnivcrsité. — Divers arrêts. — Mesures de vigueur et de justice. — Plaintes des protestants contre l'intolérance des catholiques. — Éditde Nantes. — Enregistrement de l'Édit par le Parlement et remontrances. — Harangues du roi au Parlement de Paris et au Parlement de Bordeaux. — Obéissance du Parlement de Toulouse. — Henri IV et les Parlements. — L'aurore du dix-septième siècle.
En montant sur le trône au lendemain de tant d'agitations et de guerres, Henri IV trouvait l'Etat sans forces, le Trésor épuisé, les terres stériles ou ravagées, l'industrie et le commerce délaissés et découragés. Il lui en coûtait cher d'écraser la Ligue. Des milliers de ligueurs, enfermés dans leurs tourelles, ne se soumettaient qu'à prix d'or; ils exigeaient des rançons de souverains. Le roi, qui manquait souvent de ressources pour lui et pour son armée, battait monnaie sous bien des formes, avec l'impôt sur les vins, sur le sel, sur les péages des rivières, sur la création d'offices inutiles et parfois nuisibles.
6l2 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
Cette question financière, si compliquée et si épineuse, attristait les premières journées de ce joyeux avènement à la- couronne. Les désordres venaient surtout des intendants et des trésoriers, habitués à mettre les finances au pillage. Le roi était dans la misère et n'avait pas encore donné les rênes à Sully. La terre, seule, lui envoyait ses premiers sourires de paix, en se couvrant de moissons. Mais les moissons ne suffisaient pas aux nécessités de TEtat ; il fallut recourir à des édits bursaux et à des aliénations du domaine, deux plaies nouvelles, destinées à couvrir les plaies anciennes.
Le Parlement, ayant à cœur de conserver au roi ces domaines ébréchés de la couronne, ne crut pas manquer à ses serments de fidélité, en attendant des lettres de jussioû, avant d* obéir, et en adressant au souverain des remontrances. Il tenait pour maxime, en ce règne comme sous tous les règnes, qu'appauvrir la couronne, c'était affaiblir la monarchie. Le roi passa outre ; les bandes espagnoles menaçant la province de Languedoc d*une invasion prochaine par le Roussillon, le Parlement se vit forcé de laisser le duc de Ventadour mettre sur pied le ban et Tarrière-ban, avant de recevoir Tautorisation royale.
C'est à Rouen que le roi, pour délibérer sur la levée des impôts, convoqua l'assemblée des notables, le 4 novembre 1696. Tous les premiers présidents du royaume s'y rendirent: la première présidence étant restée vacante à Toulouse, après la mort de Durant!, le président Dufaur de Saint-Jory fut mandé par le roi. En le voyant, les premiers présidents prétendirent qu'il ne devait être assis qu'à leur suite, parce qu'il n'avait que
cil. XXVI. — HARANGUE DU ROI AUX NOTABLES 6x3
le titre de président à mortier. Saint-Jory leur répondit qu'il tenait la place du premier président dont la charge restait vacante, et qu'il devait occuper le rang qu'on n'aurait pas contesté au chef du second Parlement du royaume. Deux fois, cette question vivement débattue fut portée devant Henri IV qui donna tort aux premiers présidents, et fit asseoir Saint-Jory après le premier et le second président du Parlement de Paris. De Thou s'est trompé, en disant que le premier président de Bordeaux avait pris sa place avant Saint-Jory.
On connaît la harangue courte, brusque et adroite de Henri IV, devant ces notables assemblés à Rouen : « Si je voulais acquérir le titre d'orateur, j'aurais appris € quelque belle et longue harangue et vous la pronon- « cerais avec assez de gravité. Mais, messieurs, mon € désir me pousse à deux plus glorieux titres qui sont
€ de m'appeler libérateur et restaurateur de cet Etat. « Pour à quoi parvenir, je vous ai assemblés. Vous € savez à vos dépens, comme moi aux miens, que lors- € que Dieu m'a appelé à cette couronne, j'ai trouvé la « France non seulement quasi ruinée, mais presque € toute perdue pour les Français. Par la grâce divine, « par les prières et bons conseils de mes serviteurs qui « ne font profession des armes, par l'épée de ma brave < et généreuse noblesse (de laquelle je ne distingue « point les princes, pour être notre plus beau titre, foi € de gentilhomme I), par mes peines et labeurs, je l'ai « sauvée de la perte ; sauvons-la à cette heure de la « ruine. Participez, mes chers sujets, à cette seconde « gloire avec moi, comme vous avez fait à la première. « Je ne vous ai point appelés comme faisaient mes pré-
6l4 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
€ décesseursy pour vous faire approuver leurs volontés. € Je* vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour € les croire, pour les suivre ; bref, pour me mettre en 4 tutelle entre vos mains, envie qui ne prend guère € aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais le « violent amour que je porte à mes sujets et Fextréme « envie que j'ai d'ajouter les deux beaux titres à celui « de roi me font trouver tout aisé et honorable. Mon « chancelier vous fera entendre plus amplement ma € volonté. »
Pendant que se débattaient, à Rouen, ces réformes pacifiques et financières, et que les notables proposaient de ne laisser tenir les États de Languedoc, que tous les trois ans « afin de soulager le pays », le Parlement reprenait le cours de la justice. Il enregistrait des lettres de confirmation de divers conseillers nommés par le duc de Joyeuse et par le duc de Mayenne ; il maintenait, dans leurs droits, la reine de Navarre, comtesse de Lauraguais, inquiétée par des réclamations de quelques vassaux, Adrien de Montluc et Jeanne de Foix dans leurs privilèges du comté de Caraman et de labaronnie de Saint-Félix. 11 tranchait des questions de fisc, d'impôt et de régale, remettait les églises au clergé, défendait aux gentilshommes de se prévaloir des postes par eux occupés pendant les troubles, et de s'attribuer les titres et les gages de gouverneurs; il chassait les Espagnols du territoire et sévissait contre les croquants en Rouergue et en Quercy ; il donnait au prince de Condé le gouvernement de Guyenne, sauf le ressort de la Cour, organisait des secours aux pauvres, faisait réparer les monastères, rendait aux présidiaux
CH. XXVI. — TRAVAUX DU PARLEMENT DE TOULOUSE 6l5
leurs magistrats dispersés par la guerre, et interdisait la levée des troupes, sans ordres du roi. Il renvoyait, devant la chambre mi-partie de Castres, un long procès entre la comtesse de Montgomerry et les consuls de Baziège, et ordonnait à la garnison de Muret de remettre la tour et la ville aux consuls. S'il rétablissait révoque de Condom et son clergé dans la jouissance de leurs bénéfices, il refusait d'enregistrer les lettres patentes qui étendaient le pouvoir du cardinal d'Aquaviva, légat d'Avignon, dans la province de Narbonne. Le roi envoya des lettres de jussion avec l'espoir qu'elles ne seraient pas écoutées : le Parlement, . obéissant aux vœux secrets du roi, résista et maintint ainsi, dans son indépendance, la plus ancienne église de la Gaule.
Les révolutions ont toujours leurs dernières secousses et les émotions des consciences ne pouvaient se calmer dans la province du Languedoc, aussi vite que la guerre. A Toulouse, le jour de la Pentecôte de cette année 1596, selon une tradition séculaire, la procession solennelle des reliques des saints de Péglise Saint-Semin parcourut les rues de la ville. Les capitouls, revêtus de leurs robes, marchaient, deux devant le dais sous lequel était porté la sainte épine, quatre autour du dais et deux autres, à côté de l'officiant pris parmi les chanoines de Saint-Semin. Ensuite, venait le Parlement précédé des huissiers. Le Parlement, qui contestait depuis longtemps leur rang aux capitouls rendit un arrêt, le 20 du mois de mai, qui leur enjoignait de marcher tous devant ou aux côtés du pavillon de la sainte épine, et non à côté de l'officiant.
6l6 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
Les capitouls invoquant les anciens usages refusèrent d'obéir à Tarrêt et prirent leur rang, en entrant à l'église. Deux huissiers s'étant avancés pour intimer l'ordre aux deux capitouls, marchant aux côtés de l'officiant, d'aller en avant, les capitouls haussèrent les épaules et les huissiers employèrent la force : on en vint aux mains autour de la sainte épine ; les capitouls furent frappés et renversés. On ferma les portes, par ordre des chanoines, mais le peuple accourut et poussa des cris contre le Parlement, en accusant les plus jeunes magistrats d'avoir excité les clercs de la Basoche à cette agression. Un moment, dit Lafaiile qui est le seul à raconter cette scène, l'alarme fut chaude pour les parlementaires, et peut-être n'en eussent-ils pas été quittes, pour la peur, si les capitouls ne s'étaient montrés au peuple et n'avaient calmé sa colère. Où sont les sources auxquelles a puisé Lafaiile ? N'a-t-il pas chargé le tableau de couleurs trop sombres ? On ne retrouve rien d'aussi grave dans les mémoires du temps ; les archives de THôtel de Ville sont muettes sur ce point. Comment se termina cette querelle? Des procédures s'ouvrirent contre les capitouls qui en réclamèrent l'évocation au Conseil du roi : le Conseil cassa les procédures commencées et fixa le rang des capitouls à la procession des reliques.
Le roi ne songeait guère à ces disputes. Les Espagnols lui reprenaient Amiens, et de sourdes rumeurs de révoltes couraient encore dans quelques villes du royaume. Le Parlement contient à Narbonne et à Béziers des séditions prêtes à renaître. La ville de Toulouse s'empresse de voter l'envoi au roi d'une somme