CHAP. XXVII. — SON PORTRAIT 64I
Tragiques de d'Aubigné. Toute sa morale simple et droite tenait en quelques mots, les plus fiers du monde, qui tombaient sans cesse de ses lèvres : patrie, honneur et devoir. Un quart de siècle s*écoulait entre les publications du premier et du second livre de ces Semestres où il racontait ses émotions et ses douleurs ; il savait qu'à chaque journée suffit sa tâche, et il apportait, de saison en saison, sa pierre à Védifice. C'était bien une œuvre faite de main d'ouvrier, un peu confuse, mais profonde et révélant cette curiosité d'examen et ces excitations à la controverse qui ont été les traits des esprits et des caractères de ce siècle.
Dans ces pages, d'où s'exhale une piété évangélique, ce n'est pas, sans étonnement, qu'on rencontre, en face du souvenir maudit de la Saint-Barthélémy, de Texii douloureux de son père, président à mortier, et des ruisseaux de sang coulant dans les rues, l'image du roi Charles IX, appuyé sur la clémence et la justice et soutenant, avec le secours divin, le trône ébranlé par les tempêtes du royaume. Catholique et royaliste, il ne pouvait, malgré tant de déchirements, séparer ces deux cultes dans ses croyances religieuses et politiques. Calvin, qui cherchait à attirer à lui les grandes intelligences de son temps lui écrivit pour vanter sa vie vouée au culte de la religion et de la science, mais il ne put afiFaiblir la fermeté de sa foi.
Il allait publier aussi son Commentaire sur les règles du droit ancien, De regulis juris, commencé en pleine jeunesse et qui marqua, au plus haut degré, son rang de juriste. Après ce livre, parut VAgonisticon, œuvre de la dernière heure, en langue latine, parsemée de cita-
tions grecques, volumineux traité des jeux athlétiques anciens et modernes dans les luttes du corps et celles de rintelligence, Clémence Isaure et les Jeux Floraux n'y étaient pas oubliés.
C'est au manoir de Saint-Jory qu'il écrivit presque tous ses livres, dans cette large plaine baignée par la Garonne, d'où il apercevait, dans une lumineuse vapeur bleue, les cimes blanches des Pyrénées. Les plaisirs de la campagne étaient alors à la mode. Ces hommes lassés de disputes et de guerres, aspiraient à rêver en liberté, et à se recueillir dans un coin de forêt, au bord des eaux, dans une maison perdue sous les arbres : là s'envolaient leurs sombres pensées. Ils étaient altérés de repos et de l'air qu'on respire dans les futaies et les champs de blé, plus heureux dans leurs méditations silencieuses à Tombre des bois, que lorsqu'ils décidaient de la fortune et de la vie des hommes.
Dans ce doux abri, s'arrêtèrent, un jour d'automne, de Thou et Pithou qui allaient, au château de Pibrac, voir Guy Dufaur de Pibrac, cousin de Dufaur de Saint- Jory, le charmant auteur des fameux quatrains, que le Parlement de Paris enleva au Parlement de Toulouse. Sous les chênes de Saint-Jory, de Thou traça, dans un curieux parallèle, les traits et les nuances qui distinguaient Dufaur de Saint-Jory de son cousin Dufaur de Pibrac ; Saint-Jory, plus austère, et ne pouvant se plier au métier frivole de courtisan, philosophe insouciant et paisible allant vers la gloire, mélancoliquement, sans se cacher ni se montrer; Pibrac plus beau de visage, se plaisant à la cour et brillant au Palais, aimable et alerte, cherchant l'éclat et se jouant au milieu des
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bruits de la politique, comme en un climat natal. S*il fut moins savant que Saint-Jory, il prit, dans les lettres, une place plus ornée. Ce qui les mettait, sous un même rayon, c'est qu'ils s'aimèrent tous les deux, non à cause des liens du sang, mais parce qu'ils eurent, toute leur vie, les mêmes sentiments et les mômes idées, en aspirant à l'honneur plus qu'à la fortune. Ils eurent, tous les deux, le goût pur et le style d'un grand charme, dans ce doux idiome qui était déjà celui d'Amyot et dont Fénelon regrettera plus tard le tour libre et hardi.
Le président Dufaur de Saint-Jory aurait manqué aux traditions légendaires de sa maison et au mouvement généreux de son esprit, s'il n'avait encouragé et servi, de toute son âme, les écoles de l'université. Quand il était dans sa terre de Saint- Jory, il lui arrivait souvent d'en partir le soir, afin d'aller le lendemain, à l'aube, monté sur sa mule et en robe rouge, surprendre les écoliers au travail, assister aux leçons des maîtres et disserter parfois sur des questions de droit, aux applaudissements de cette jeunesse studieuse venue de toutes les contrées du royaume. Tl leur récitait cette prière composée par Cujas. « O mon Dieu, sois-nous propice ! Conduis-nous « par ton esprit saint; afin que tous, tant que nous < vivrons, nous soyons agréables à ceux dont nous cher- « chons l'utilité selon ta volonté, et que, si tu le juges « convenable, nous ne soyons pas, non plus, inutiles « après notre mort. Dieu veuille qu'il en soit ainsi ! »
Le premier président Dufaur de Saint-Jory n'a été surpassé, en science et en caractère, par aucun des magistrats de son temps. 11 n'y a guère que le premier
président Achille de Harlay, dont le nom soit entouré d'une plus glorieuse auréole, pour son courage civil. Cujas, l'ancien maître de Dufaur de Saint-Jory à Bourges, avait eu raison de s'écrier, un jour, en parlant de lui : € Il ne sera jamais assez loué. » Touchant et noble hommage à la science du légiste, au caractère du magistrat resté sans reproche, au milieu des guerres de la Ligue, et à la piété de ce cœur toujours en haut et plein de l'amour de Dieu et du roi. On le coucha, pour dormir son dernier sommeil, dans une chapelle du cloître des augustins, sans épitaphe, à côté des tombes de ses ancêtres et sans autre signe qu'un écu à ses armes.
Sa riche bibliothèque, léguée par lui à la ville de Toulouse, a été dispersée. Où sont ces beaux livres, noircis aux marges, de notes grecques et latines, tracées de sa main? Il en donna quelques-uns, peut-être son vieux Digeste, marqué de son ongle et de sa plume à toutes les pages, au couvent des cordeliers.
Deux jours après les funérailles du premier président, le Parlement s'assembla, selon l'usage, pour présenter au roi trois candidats à cette charge. La messe du Saint- Esprit célébrée, les parlementaires jurèrent de choisir les trois magistrats de France les plus dignes de remplacer l'homme illustre dont la place serait longtemps vide et regrettée. Les gens du roi proposèrent Guillaume Daffis, président au Parlement de Bordeaux et les conseillers d'Etat de Mène et de Vie. Puis, on alla au scrutin et il en sortit les noms du président de Lestang, et des conseillers Bernard d'Assézat et Jean de Sabatéri. Mais tous les trois portaient la tache de la Ligue, et le roi nomma Nicolas de Verdun, président à