CHAPITRE XXVIII
Disette. — Le Parlement et Sully. — Le Parlement et le conseil privé. — Le premier président de Verdun, le conseiller de Filières et l*avocat général de Caumels.— La prière pour le roi.— La guerre aux loups. — Entrée du duc Henri de Montmorency à Toulouse. — Séance au Parlement. — Un régicide. — Haine de la France et deTEspagne. — Bande de brigands. — Les Guise*^— Histoire faussée par Michelet. — Le Parlement vengeur de touXes les injustices et protecteur des droits et des libertés de la protince. — Lutte du Parlement contre Sully. — Mesures de police en ville et au Palais.— La peste. — Inondation de la Garonne. — Tremblement de terre. — Incendie. — Les pierres du Palais à la cathédrale de Toulouse. — Désordres des écoliers. — Divers arrêts. — Discipline des couvents et des églises. — Le roi des violons. — Les dettes du connétable et du cardinal de Joyeuse. Le pape et le Parlement. — Arrêts contre les protestants. — Arrêt contre le substitut du procureur général et un avocat du roi. — Suppression du juge d'appeau du comté de Foix. — Réunion de la Navarre à la Couronne.
Depuis longtemps, la peste a quitté le Languedoc et s*est abattue sur la Guyenne ; mais la disette revient et ramène lès souffrances et la misère. Elle reparut dans l'hiver de 1604 et il y eut des trafiquants assez audacieux, pour transporter les grains hors de cette province où les paysans avaient à peine recueilli la semence du blé. Le Parlement rendit un arrêt adressé au viguier, aux consuls de Narbonne, aux maîtres des ports et à tous les autres consuls, interdisant l'exportation des grains. Les fermiers de la traite foraine crièrent à la violation
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de la liberté du commerce et s'opposèrent à l'exécution de l'arrêt. Une émeute éclata à Narbonne, où deux cents hommes, en armes, parcoururent les rues en menaçant les trafiquants et le gouverneur de la ville de faire main basse sur eux et de les jeter à la mer. Le sang coulait déjà dans un faubourg, lorsque le gouverneur fit saisir les émeutiers les plus dangereux et transmit les procédures suivies contre eux par les consuls, au greffe di Parlement. Le Parlement décerna des décrets de prise de corps contre les accusés et maintint les dispositions de son arrêt sur la sortie des grains.
Sully prit parti pour la liberté du commerce et les trafiquants. Les cris du peuple ne parvenaient pas encore jusqu'à lui et il ne connaissait pas la détresse de la province. Le Conseil privé cassa l'arrêt du Parlement au mois de septembre i6o5, et défendit aux gouverneurs et aux lieutenants du roi en Languedoc de s'immiscer dans ces querelles: un huissier de Paris arriva à Toulouse et signifia l'arrêt du Conseil privé à la chambre des vacations. Sur-le-champ, cette chambre se détermina à adresser au roi des remontrances et à faire exécuter, en attendant les ordres du roi, son arrêt sur la sortie des grains.
Les fermiers de la traite foraine de Narbonne déchirèrent l'arrêt du Parlement et chargèrent de blé leurs bateaux allant à Marseille. L'émeute reprit plus violente, et le gouverneur, ne pouvant maîtriser la révolte, députa vers le] premier président du Parlement un consul, afin d'obtenir une seconde publication de 1 a défense du transport des grains. Dans cette situation pleine de périls, le premier président envoya le consul
au duc de Ventadour qui se trouvait alors aux États, assemblés à Albi ; mais, pour toute réponse, le duc, embarrassé, renvoya le consul au premier président.
On ne savait à quel parti s'arrêter : la chambre des vacations finit par décider de ne point rendre un arrêt sur la requête du consul de Narbonne, et de répondre simplement au cas de la requête, € que le syndic du € pays possédait des lettres aux fins requises, pour ne € pas contrevenir aux défenses mentionnées en Parrét € du Conseil privé de sa majesté. » Uaffaire s'aigrit et Sully y mit toute sa raideur. Il faut tout dire : il avait sur le cœur le refus du Parlement d'enregistrer des édits bursaux portant créations d'offices. Sully ne songeait qu'à la pauvreté de son maître, maïs le Parlement devait se souvenir de la pauvreté des sujets du roi, L,e ministre ne laissa pas échapper l'occasion de s'en venger : un huissier du Conseil se présenta, au mois de février 1606, à l'hôtel du premier président, et là, après. communication d'une lettre du roi adressée au duc de Ventadour, il notifia au chef du Parlement un nouvel arrêt du Conseil, cassant l'arrêt de la chambre des vacations, lui commandant, ainsi qu'au rapporteur Laurent de Filières et à l'avocat général Pierre de Caumels, de comparaître, en personne, au Conseil du roi et les interdisant de leurs charges, avec ordre au duc de Ventendour, aux sénéchaux et aux juges-mages du ressort, de tenir la main à l'exécution de la volonté du roi.
Le premier président appela à lui les présidents et cinq des plus anciens conseillers. On décida que le premier président retiendrait, en ses mains, les lettres et l'arrêt pendant quinze jours, et qu'un cour-
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rier irait porter à Henri IV de très humbles remontrances, lui représentant que sa Cour de Toulouse, toujours fidèle et soumise, eût obéi à ses ordres, si elle n'eût redouté de furieuses représailles du peuple. A cette décision, Thuissier du Conseil répondit que si Tarrét et les commissions par lui notifiées ne lui étaient remises, il en dresserait procès-verbal et reprendrait, le lendemain, la route de Paris. Le premier président n*osa pont passer outre et remit les pièces à l'huissier. Quelques jours après, il en refera aux chambres assemblées et les informa que les remontrances ne seraient pas encore envoyées, par suite des difficultés qu'il rencontrait à rassembler des éléments de nature à convaincre le roi de l'approche de la famine et de l'appauvrissement de la province. Puis, il pria le Parlement de ne pas s'offenser, s'il se regardait comme suspendu de sa tharge, en vertu de l'obéissance qu'il devait au roi, « encore que sa qualité et les^ autres signalés services « rendus par lui au souverain, depuis trois ans, ne mé" « ritassent ce traitement ».
Ces nobles et touchantes paroles prononcées d'une voix trempée de larmes intérreures attendrirent le Parlement, et l'étonhement redoubla, eh voyant le premier président remettre les sceaux de la Cour au président de Lestang, descendre de son siège et sortir du Palais. Un groupe de conseillers essaya de le retenir sur la porte. Nicolas de Verdun en franchit le seuil, le visage pâle et sans se retourner.
Les chambres demeurèrent assemblées et arrêtèrent que le premier président, le conseiller de Filières et l'avocat général de Caumels continueraient, sous le bon plaisir
du roi, l'exercice de leurs charges, en attendant de nouveaux ordres. Pendant que le conseiller François Lecomte partait pour Paris, avec les remontrances, deux présidents des enquêtes et deux conseillers se rendaient chez le premier président, avec mission de le prier et de lui enjoindre, tout à la fois, au nom du Parlement, de rentrer au Palais. Il obéit et reparut au Parlement. Enfin, arriva une lettre du roi disant : € Eût été € la cherté plus grande, si la Cour par sa prudence en € usant de soin paternel, n'eût empêché la traite du € blé, hors du royaume. Ce que les fermiers sous pré- € texte de l'intérêt des finances, tâchèrent de faire trou- < ver mauvais au roi et au Conseil ; toutefois la Cour lui € ayant fait entendre la nécessité du peuple, en demeure € satisfait. » Il revint sur son ordre de comparution devant le grand Conseil, adressé à l'avocat général de Caumels et au conseiller de Filières. Ce n'était pas tout pour lui d'être souverain : il entendait surtout se faire aimer, et il avait l'art de séduire les hommes par la bonté. Il mit alors, en pratique, ce mot d'une effusion touchante qu'il répétait souvent à son ministre : < Je ne € veux offenser personne.» Tout s'apaisa à ce retour de Henri IV et de Sully à la vérité des choses et à la justice; les magistrats suspendus reprirent leurs fonc* tions.
L'avocat général de Caumels avait à peine repris sa robe, qu'il donna une éclatante preuve de son dévouement au roi, en signalant au Parlement une multitude de prêtres des différents diocèses du royaume qui oubliaient, dans la célébration de la messe et au moment du canon, de réciter la prière pour le roi.- Il plaça