‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 242 sur 295 · CHAP. XXIX. — JACQUES DE PUYMISSON · texte numérisé non relu

CHAP. XXIX. — JACQUES DE PUYMISSON

€ Pline: elle s'aigrit et se gâte avec les parfums et se « corrompt parmi les mollesses. Il en est aussi parfois € des jeunes gens comme de ces sortes de fruits portant

< plus de profit, étant pris sur l'arbre, avant la sai- « son, qu'en maturité.

Tl semble que Puymisson ait pressenti, par delà les années, la fin de ces plaidoiries chargées de citations confuses des Pères de Téglise et des poètes de la Grèce et de Rome. Il annonçait déjà une phase nouvelle dans l'éloquence judiciaire, en disant dans la préface de ses plaidoiries : « Cette façon de parler, que lé siècle accom- <t pagne d'une grande variété de citations et de passages « est sans doute fort riche, mais si semble-t-il qu'elle « ôte la grâce de l'art, trouble le cours d*une oraison «libre et lui cause des destourbies, tout ainsi que la « robe d'Ulysse ne laissait pas de l'empêcher de tom- « ber dans la mer, quelque baume ou parfum qu'il y c sût mettre. > Mais les citations savantes étant dans les usages du Palais, Puymisson ajoutait : < Il faut « regarder que nous parions devant un sénat et qu'il 4 faut employer la vraie et parfaite éloquence... En

< décoration et beauté, il faut fondre l'or et l'argent avec « le bronze comme à Corinthe, c'est-à-dire, marier le «« concours des passages de droit avec la biendisance. »

Les plaidoiries dès autres avocats de ce siècle ont été presque toutes perdues : celles de Claude de Terlon, un des célèbres avocats de son temps, catholique intrépide, qui se battit contre les protestants et que la ville de Toulouse envoya aux Etats du royaume assemblés à Orléans, en i55g, avec Gui Dufaur de Pibrac ; celles d'Etienne Molinier au ton contenu, raide et empesé, qui

échangea sa robe d'avocat contre la robe de prêtre et de docteur en théologie, et dont les sermons eurent un si grand retentissement que la reine Marie de Médicis le chargea de haranguer le jeune roi Louis XIII, à la cérémonie de son sacre ; celles de Martres et de Durand et les conclusions di l'avocat général d'Aygua ; mais Géraud de Maynard qui a eu sous les yeux les plaidoiries de bien des avocats en a conservé la substance et la trame, et souvent les mouvements et comme les éclats de l'âme et de la voix. Il a surtout retrouvé avec sa fonce et sa flamme une plaidoirie de Jean Cardonne, dans un procès où les fils d'un jardinier de Toulouse se disputaient la succession de leur père. Jean Cardonne invoquait Cassiodore, les constitutions d'Antonin, Ulpien et le roi Théodose, les empereurs Justin. Justinien, Constantin et Constance, Cujas et le droit canon. Un moment, il jure par Jupiter, et on croirait le voir debout, agitant ses bras, la main hors des plis de sa robe, évoquant les dieux de la fable et les Pères de l'Église, et argumentant avec des citations de Platon, d'Ovide, de saint Jérôme et de saint Ambroise. Il gagna son procès. Jean Cardonne rappelle cet avocat de Paris attrempé et rompu aux affaires et dont Loysel a parlé, qui plaidait avec tant de conviction, que, même dans les causes mauvaises, on paraissait méconnaître le bon droit, en les lui faisant perdre. Il se rapprochait du vieux Gautier qui eut, plus que d'autres, l'emphase et l'éloquence déréglées du barreau de son temps. A Cardonne autant qu'à Gautier, les anciens étaient des oracles : il a dû sa renommée moins à ses plaidoiries qu'à ses écrits fougueux

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contre les calvinistes et à ses harangues pour exciter les Toulousains à lever une croisade contre la Réforme.

Les plaidoiries de Jacques de Lagorrée, marquées au coin du savoir et de Télégance du style, lui valurent rhonneur d'aller à Rome, en qualité d'envoyé du Parlement, de l'archevêque et des capitouls, afin d'éclairer le pape sur les folies de l'abbé de Saint-Ibéry, qui délivrait, à prix d'argent, de scandaleuses absolutions et lançait les censures de l'Eglise contre les arrêts de la Toumelle. Il déserta d'ailleurs le Palais sans regret, en disant qu'il ne fallait pas trop € s'y envieillir et que < cette corde était trop haute pour lui >. Il ne manquait pourtant ni d'ampleur dans les idées, ni de vigueur dans la discussion. Il ne laissa après lui que la surprise d'un éclat passager, de même qu'Élie d'Astorge, dont on ne connaît que des lambeaux de plaidoiries. Beaucoup d'autres disparurent ainsi dans le tourbillon des événements de leur société ; ils s'en allaient, laissant la place à de plus jeunes et de plus vaillants.

En lisant les plaidoiries de Jacques de Ferriëres, le dernier fils du conseiller de Ferrières, égorgé à côté de Coras on croirait lire Antoine Le Maître. Il est moins célèbre par ses plaidoyers que par ses annotations sur Guy Pape, ses commentaires sur les œuvres de Duranti et ses divers traités de droit. Ce qu'on peut recueillir des débris de ses plaidoiries laisse entrevoir une âme généreuse et on n'est pas surpris de cet éloge de Maynard : « C'était un des plus fameux et signalés avoc cats au Pài^lement. > Il avance un peu sur son siècle ; il est plus sobre de citations que les autres. Les frag-

ments retrouvés renferment des parties graves et saines et d'une vivacité singulière. Il a été des premiers à laisser la déclamation pour le raisonnement juste et précis. Du champ de l'antiquité il ne moissonne que les fleurs. Il disait lui-même, en citant Montaigne : « J'ai c seulement fait, en plaidant, un amas de fleurs étran- « gères, n'y ayant fourni du mien que le filet à lier. > Il parlait dans cette langue que regrettait Fénelon, et qui avait « ce je ne sais quoi de naïf et de pasc sionné. »

Ferrières puisait surtout ses inspirations dans Charron, qui venait de publier son beau livre De la Sag^esse. C'est un philosophe qui a son imagination et son élévation. S'il sort de sa cause, c'est pour l'agrandir, et s'il dépasse les limites des textes, il sait remonter aux origines du droit. Ce précurseur a une allure libre et une saveur naturelle qui n'est pas sans charme. Au travers de son argumentation, on découvre l'âme profonde de l'avocat. Son style a des grâces savantes, et certains de ses mots éclatent, parfois, en belles images. La vieille langue à laquelle il reste fidèle a, dans sa bouche, une simplicité gauloise et un tour hardi. Daas sa lutte indécise entre deux littératures, il cherchait à polir et à adoucir la rudesse du langage du Palais ; on sent en lui Telfort pour se dégager des entraves de l'antiquité. Un souffle de vie traverse sa parole aux audiences.

La vie de Ferrières paraît avoir été pleine de journées paisibles et douces. Vers ses dernières années, ce fut une âme rêveuse, mystique et tendre : il remerciait Dieu de ce qu'il n'avait jamais eu qu'un vrai chagrin, la mort

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