‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 243 sur 295 · CHAP. XXIX. — TOURNIER ET LES AUTRES AVOCATS 69I · texte numérisé non relu

CHAP. XXIX. — TOURNIER ET LES AUTRES AVOCATS 69I

de son ami Cujas. Ne disait-il pas aussi, chaque matin, à ses enfants, en se mettant au travail : c Soyez en joie; <€ je vais travailler à vous donner du bien. Dieu veuille

< pousser les bons ouvriers en sa moisson! » Heureux ceux qui savent ainsi, à des époques agitées, avoir leur soleil et leurs joies en eux-mêmes et se retremper aux sources pacifiques et pures qui murmurent au fond de leur cœur!

Jean de Cazevieille fut surtout un avocat consultant qui employa sa vie à rassembler et à commenter, en latin, les coutumes de la ville de Toulouse que Tavocat Géraud commençait à traduire en français, au moment où la mort le surprit. Antoine deTremoUières traversa, en courant, le barreau et prit une charge au Parlement. On rencontre aussi, dans rombre,des avocats aux noms inconnus et dont Maynard a dit un mot, à la hâte : Grégoire d'une science sûre, d*un esprit prompt et pouvant descendre et s'élever sans peine ; le ligueur Rudelle d'une éloquence robuste et rugueuse comme Técorce d'un chêne ; Charles Benoit, qui fit durer une de ses plaidoiries, pendant dix audiences, et dont la parole était pénible et tendue ; Bernard Benoit, seigneur de Novital, ami de Goudouli ; Barbaria ou Balbaria qui laissait bouillonner sa parole comme un fleuve et ne s'apaisait qu'en s'écoulant ; Babut, qui passait pour c biendisant,

< ayant la moelle dans ses discours et une lumière na- « turelle dans son esprit », ce qui lui mérita la faveur de remplacer Tournier aux États de Blois ; Vignals, imagination aimable et raison solide, qui trahissait une origine illustre et mystérieuse; Combes, avocat et capitoul, plaidant avec une rare indépendance, habile en pratique

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et en droit et visant au raisonnement, plus qu*à ua beau discours ; Dufour, capitoul comme Combes, ayant la marque et le pli deLoysel dans ses écrits ; Fraxinet, auquel on reprochait des verdeurs de parole non encore mûries par le travail et la méditation ; un autre avocat de la famille des Catellsm, le plus pompeux de tous, de l'école de du Bartas, appelant, comme lui, les vents, les postillons d'Éole.

Paul Barbaste ne paraît avoir plaidé que ses procès et Jean Albaret n*hésita pas à soutenir, lui-même, contre son père, lieutenant général de la sénéchaussée du Quercy, un scandaleux procès en restitution de la fortune de sa mère. Tabart parlait d'une voix si perçante, qu'on disait de lui qu'il aurait eu besoin du joueur de flûte de Tiberius Gracchus. Un autre dont le nom s'est perdu n'avait pas rougi, comme Socrate, d'apprendre à jo.uer de la lyre dans sa vieillesse, pour mieux diriger les inflexions de sa voix. Bosquet et de Lamamie^ habiles à arrondir les périodes, ne manquaient ni de nerf, ni d'originalité, ni de chaleur ; un autre qu'on ne désigne que sous le surnom de l'Aiglon, eut dans ses discours, où dominait toujours quelque haute pensée,, la logique et la couleur. On ne peut que citer, à la renrencontre, Dufaur de Pibrac, qui débuta au Parlement de Toulouse, avant de prendre son essor vers le Parlement de Paris et qui s'y plaça, selon le mot de du Vair, au premier rang d'honneur.

De Bertier et Lacroix n'avaient alors qu'une éloquence blanchissante ; le véhément Jean de Vigolet s'attira bien des représailles : après une de ses plaidoiries, un gentilhomme du pays de Foixtira sur lui un coup de

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mousquet, fut jugé sur Theure par le Parlement et eut la tête tranchée. DeLagarde, Rabou, d'Audibert, de Valiech, pleins de jactance et de faconde, Rigal de Saporta, Doujat, Granjou, Philippe Tolosani, maître du gai savoir, et capitoul plus qu*avocat, n'ont laissé que leurs noms. On sait seulement que Lagarde plaida, en avocat raffiné et de courte haleine, pour la belle Paule de Viguier, dans un procès où elle disputait sa part d'héritage au frère de son mari, Pierre de Maynaguet. Goudouli lui-même était avocat ; mais il trouvait, c'est lui qui l'a dit, des épines à Thémis, et il leur préféra le bouquet de Clémence Isaure.

J'oubliais le plus impétueux de tous et le plus passionné, Etienne Tournier, le révolté de l'île de Tounis, grêle, pâle, d'une laideur vulgaire, et d'une voix audacieuse et violente comme son âme. Au Palais, il poursuivait l'éloquence qui fuyait devant lui, il frappait du pied et du poing, sans s'élever au-dessus de terre. La trame de ses plaidoiries était faite de raisonnements serrés, mais sans art et sans flamme. Le souffle lui msmquait. A la barre, aussi bien qu'à l'île de Tounis, il se jetait tête baissée dans les discussions et les poussait à outrance de sa pointe un peu contournée et toujours prête à porter et à provoquer des coups. Entré par une sorte d'effraction dans la vie publique, il crut pouvoir conquérir sa place au barreau ; mais il n'était pas assez armé par le travail pour disputer le premier rang. Tournier n'a jamais été un orateur de la vraie race ; il lançait parfois des mots heureux, d'un trait rapide, mais s'il frappait fort, il frappait, le plus souvent, sans précision et sans mesure, et ses plaidoi-

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ries dégénéraient en déclamations. Il séduisait la foule par son originalité et sa sombre énergie, mais il n'eut ni la clarté, ni la force, ni la science nécessaires aux hommes qui veulent captiver et convaincre une Cour de justice. Il eut plus de passion que de sentiment et d'idées. Il aimait à faire du bruit autour de lui et se laissait emporter, même à l'audience, par ses amertumes et ses colères, dans une langue fruste, sentant son Villon et son Rabelais. Il aurait pu dire ce que dira Linguet, un siècle plus tard : € Je n* estime pas le mé- < tier d'avocat et je le fais. >

Il y a de grandes affinités entre Linguet et lui. L'amour du juste et du vrai n'entraient guère dans leur conscience ; ils n'eurent jamais, ni l'un ni l'autre, l'enthousiasme du beau et du bien ; ils ne se servirent de leur robe que pour laisser flotter, dans ses plis, leurs ambitions, leurs ressentiments et leurs révoltes. C'est bien à leur existence orageuse et tourmentée qu'on peut appliquer la fameuse devise : « Ma vie est un com- € bat. » Dans ce combat toujours renaissant, Etienne Tournier perdit, comme Linguet, sa robe d'avocat et sa patrie ; mais, plus heureux que Linguet, il ne mourut pas sur l'échafaud.

Je n'ai parlé que des avocats ; mais l'éloquence judiciaire eut encore plus d'élévation et d'éclat au siège des avocats généraux de la seconde moitié du seizième siècle, Bertrand d'Aygfua, Duranti, Jean de Mansencal, Jacques Daffis, Jean Daffis, Pierre de Caumels, et Pierre de Beloi .

Celui dont la trace a été la plus brillante est Pierre de Beloi, d'une forte race de Bretagne, émigrée et transplan-

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tée en Languedoc, fervent catholique, rude aux ligueurs, et d'une inébranlable fidélité à la cause d'Henri IV. Il disait, lui-même, qu'il était la branche d'un chêne poussé sur les grèves, ne pouvant être entamé que par le fer. On le croyait né à Montauban vers 1540. Élève de Cujas à l'Université de Toulouse, il y devint, à vingt ans, docteur régent. Un moment, avocat au Parlement, plus tard conseiller à la sénéchaussée de Toulouse, et conseiller de la chambre des requêtes de l'hôtel et couronne de Navarre, il se lia d'une amitié étroite avec Duranti, La Rocheflavin, Aymeri de Vie, de Mesmes et du Vair. En 1689, on le trouve à Paris à la journée des Barricades : enfermé à la Conciergerie et à la Bastille par les agents de la maison de Lorraine, il fut désigné aux vengeances des Seize par les prédicateurs et surtout par le fougueux Guincestre, qui fit jurer, un jour, aux ligueurs pressés au pied de sa chaire, que le sermon fini, ils le suivraient tous chez le président de Harlay, pour le forcer à juger, sans retard, le procès de Pierre de Beloi.

A la Conciergerie et à la Bastille, le prisonnier trompait les longues heures de sa solitude, en recherchant les origines de la chevalerie et en essayant d'expliquer les prophéties de l'ange Gabriel et de Daniel. La veille du jour où il devait comparaître devant la justice de la Ligue, il s'évada de la Bastille et alla prendre, au Parlement de Toulouse, la place de l'avocat général Jacques Daffis, massacré en même temps que Duranti.

Par une faveur sans exemple, le Parlement de Toulouse, en l'installant au siège des avocats généraux, le dispensa de l'examen imposé aux nouveaux venus, sauf.

selon les termes de àa décision, inquisition sur sa vie, mœurs et religion. Le Parlement connaissait les travaux de ce vigoureux esprit, ses dissertations savantes sur le droit romain, ses mémoires pour le roi de Navarre contre la bulle du pape Sixte-Quint et ses traités divers sur les droits de la maison de Bourbon.

Ses écrits ne ressemblaient pas à des pamphlets ou à des livrets, comme on disait alors, feuilles légères s'envolant à un souffle de Tair. On les accueillait comme des œuvres sévères qu*on opposait aux véhémences de Tavocat général Louis d*Orléans, un des plus hardis écrivains de la Ligue. Avec ses mémoires et ses harangues, Pierre de Beloi combattait pour le roi de Navarre de tout le feu de son esprit, aussi bien que les plus vaillants capitaines qui se battaient à Arques et à Ivry. Gallican et ennemi des protestants, autant que les ligueurs, il a été de ceux qui ont le plus travaillé au triomphe des franchises nationales. N'allait-il pas saluer redit de Nantes du nom de la vraie loi de concorde et d'union entre tous les partis? Il ne déserta pas la lutte comme Loysel s' enfuyant de Paris au plus fort de l'orage ; il ne s'enveloppa jamais d'un manteau, comme Pithou, pour gagner le Palais sans être reconnu ; il alla au danger, le front haut et visière levée, n'écoutant que la voix de sa conscience et que les plaintes de la patrie déchirée.

Ses discours furent souvent des événements ; ils frappaient et mettaient en mouvement l'opinion. Son mémoire fameux sur la loi salique n'a pas été étranger au célèbre arrêt du Parlement de Paris du 28 juin iSgS, qui consacra cette loi comme une base de notre état

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