CHAP. XXIX. — LES AVOCATS GENERAUX
veuse, il semblait dédaigner Télégance et ne chercher que la pensée vigoureuse. On y sentait un cœur battant pour la justice et la science.
On rencontre souvent le nom de Pierre de Caumels à la Toumelle, où il inspira plus d'un arrêt qui jeta répouvante dans le ressort. N'est-ce pas lui qui fit décider, un jour, que le corps d'un suicidé, sorti de l'eau, serait attaché à quatre piliers, dans un carefour, auprès des fourches patibulaires et expose aux morsures des oiseaux de proie? Les contemporains ne parlent pas, sans un frisson, de ses explosions d'indignation contre les débauches honteuses, les mères infanticides, les empoisonneurs et les sorciers, qui passaient de la Toumelle au bûcher de la place du Salin ou aux potences de la place Saint-Georges. Mais il faut en croire les contemporains sur parole : on n'a guère de Caumels que des fragments de réquisitoires qui ne permettent pas de le revoir, en pleine lumière, aux terribles audiences de la Toumelle. On a pourtant de lui d'assez longues parties de réquisitoires pour bien connaître sa stratégie oratoire: ses discours sont divisés en paragraphes, comme un traité, et la construction en est hérissée d'érudition et de dialectique et entrelacée de sarcasmes et d'épines. On disait de Pierre de Beloi qu'il sonnait la charge par la parole et que Pierre de Caumels ne savait que soutenir un choc avec sa cotte de mailles et son haubert.
Par un singulier contraste, ses dernières harangues le mettent sous un jour d'une douceur qui a quelque chose d'évangélique. On doit croire qu'aux années de la vieillesse, il s'abreuvait surtout aux sources chré-
tiennes, et on ne découvre, dans les phrases détachées de ses discours par les arrétistes, que des citations des saintes Écritures. A chaque ligne reviennent, pareils à un essaim bourdonnant, les souvenirs du roseau agité par les vents, du sépulcre blanchi, de la femme filet des chasseurs, plus amère que la mort et dont les mains sont des chaînes, du figuier stérile, des proverbes de Salomon et des paraboles de TEvangile.
Un procureur général de la Chambre de l'Edit eut de ses harangues plus de souci que Pierre de Caumels. Il savait qu'au Palais la renommée est souvent fugitive, qu'elle s'éloigne de ceux qui semblent la dédaigner et que les meilleurs ne sont pas toujours les mieux traités. Pierre de Fabry, seigneur de Roquayrols, qui a vécu à la fois sous Henri IV et sous Louis XIII, se pressa de lier sa gerbe et de publier ses Conclusions d'audience, qu*il dédia à Louis XIII.
Loin d'avancer sur son siècle, Pierre de Fabry revient en arrière. On le croirait du temps des Valois et nul n'a eu, autant que lui, l'emphase, les ornements, la pompe et les périodes alourdies et entravées par les ornements de l'histoire et de la fable. Sa première remontrance commence ainsi : c Entre tous les météores que nous € voyons s'élever en l'air et qui paraissent à nos yeux, € le plus souvent, c'est le brouillard qui, s' étant formé € sur notre horizon des exhalaisons qui sortent des lacs, € des marais et des eaux croupissantes, s'épaissit et € grossit, en sorte que, couvrant comme d'un noir man- « teau la lumière du jour, nous jette dans les ténèbres
< et par Uiie humeur maligne et visqueuse corrompt, en
< mouillant les fleurs, les fruits et les moissons et en-