CH. XXIX. — ELOQUENCE JUDICIAIRE SOUS HENRI IV 7O
contient les règles de leur profession. Il leur disait : c Ne
< vous embarquez pas sans biscuit, brossez maint hal- € lier, traversez maint désert et périlleuse rivière et pre-
< nez le vent à propos. Sacrifiez surtout dévotement à 4: la vérité et de tout le reste ne vous chaille. Et puis, « plaidez clair et net et brièvement et que la langue aille « à pied et le sens à cheval, et que la légèreté ne vous 4: fasse perdre les étriers. Le fard est insupportable
< aux paroles, nourrissez- vous plutôt de viandes solides « et assurez-vous que votre langage, ni grossier, ni
< mal peigné, n'empire votre cause. Il ne faut point
< d'affiquets, ni de babioles à gens de notre robe, ni
* de fourvoyer dans le discours et ne point prendre
< Mart pour Renard, comme un archer dont parle Ho-
< mère. »
Il reprochait aux avocats les abus de leur érudition et leur recommandait de n'avoir pas les mains avides.
< Jamais, disait-il, le Lauraguais ne sera si stérile, que 4: force soit d'ensemencer l'Arabie déserte : aussi n'au-
< rez^vous jamais tant de disette de bonnes causes que
* vous soyez contraints d'entreprendre les déplorées.
< N'imitez pas la courtisane Phryné qui éleva une Vé-
< nus d'or au temple de Delphes, avec cette inscription:
< Inlemperantia Grœcorum, et qu'on ne dise pas de vous : 4: Inlemperantia Gallorum. >
Aux procureurs il parlait sur un ton sévère, et leur disait qu'ils bronchaient souvent, et que les mauvaises humeurs qui corrompaient le corps de la justice venaient des plis de leur robe. Et il continuait sa métaphore en termes d'une crudité qui détonne dans une salle d'audience ; il finissait par s'écrier : « Craignez encore Dieu,
< plus que la Cour et ne vous advienne de profaner le « lieu saint de la justice et d*en faire une Cour d'impu-
< dence, de menterie, de mauvaise foi et de tintamarre. € Et souvenez-vous des châtiments préparés par les € Euménides. »
Toutes les fois que Philippe Canaye parle du roi et de la défaite de la Ligue, il y a, dans ses discours, un chant d*allégresse et comme un coup de clairon de la victoire. Sa harangue, pour faire ordonner des actions de grâces à Dieu, à la fin des troubles de Toulouse en 1696, est aimable et souriante et ressemble à une idylle ; mais ses remontrances sur la clôture des audiences avant les fêtes de Pâques, et sur l'ouverture des audiences après Quasimodo, se traînent par des chemins battus et n'ont rien d'original et de nouveau. Il met son esprit à la torture pour se transporter sur les hauteurs ; en s*aventurant dans l'espace, il retombe bientôt à terre et se perd dans une obscure subtilité. Entre Pierre de Beloi et Philippe Canaye, il y a la distance d'une belle tour de la renaissance à une vieille maison d'un faubourg ou des champs.
En parlant de l'éloquence judiciaire sous Henri IV, on ne saurait laisser, dans sa nuit profonde, le doux et fin visage de Gabriel Cayron qui plaida, à vingt ans, devant le Parlement de Toulouse, où il exerça plus tard la profession de procureur' et celle de secrétaire ordinaire de la chambre du roi, ou secrétaire évangéliste. Il plaida môme, un jour, ainsi qu'il l'a raconté lui-môme, l'épée au côté, étant capitaine d'une compagnie qui défendait la porte du Château contre les ligueurs. Il ne se sépara jamais du parti des politi-