‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 251 sur 295 · CH. XXIX. — ÉLOQUENCE JUDICIAIRE SOUS HENRI IV 7 II · texte numérisé non relu

CH. XXIX. — ÉLOQUENCE JUDICIAIRE SOUS HENRI IV 7 II

nias Bardai, Adrien de Turnèbe et le plus fameux de tous, Jacques Cujas. A vingt-un ans, il remplaçait son père à la ch&tellenie de Saint-Céré, et quelques années après, il fut promu à la charge de sénéchal de la vicomte de Turenne. En 1673, il était conseiller au 'Parlement de Toulouse, au lendemain de la Saint Barthélémy.

On l'envoya à la chambre de TÉdit de T Ile -en- Albigeois où il se rangea au parti des politiques, de ces c bigarrés > dont on disait alors qu'ils étaient à la marque et à l'image de Duranti. Ennemi de l'arbitraire, et d'une droiture à toute épreuve, il démasqua les visées ambitieuses de la Ligue et dénonça, en véritable gallican, les usurpations ultramontaines sur les droits de l'Eglise de France. Il suivit le Parlement à Castelsarrasin, rentra à Toulouse avec lui et siégea, pendant vingt-cinq ans, à la deuxième chambre des enquêtes, et passagèrement à la graifd' chambre et à la Toumelle. Il se garda de déserter le Parlement, au milieu des dangers et des désordres, mais le jour où le roi de Navarre, devenu roi de France, ramena la paix dans le royaume, il reprit le chemin de Saint-Céré pour y vivre dans le recueillement et le repos. Il laissa sa charge à Jean de Maynard, son fils aîné, qui devait mourir avant lui. Son rêve allait s'accomplir, ce rêve de travail patient dans la solitude, en sa chère ville de Saint-Céré, loin des procès et des plaideurs, comme Jean Coquille en sa terre de Romenay. C'est à Saint-Céré, entre sa femme et trois enfants dont l'un devait être le poète François de Maynard, ami de Racan, disciple de Malherbe et promis à l'Académie française, qu'il rassembla les arrêts qui ont composé les

Notables et singulières questions du droit écrit, décises et préjugées par arrêts mémorables de la Cour souveraine de Tholose, conférées aux jugements et arrêts intervenus sur mêmes sujets aux pays de droit écrit des autres Parlements et Cours souveraines du royaume de France,

La dédicace de ce recueil d'arrêts c à m3sseigneurs te* € nant la Cour du Parlement de Toulouse > ressemble à une page détachée de saint François de Sales : « Je vous € offre ces fruits que j'ai autrefois cueillis dedans vos € champs.... J'ai résisté à les publier, craignant que le € temps leur ait ôté beaucoup de leur odeur et de leur € saveur naturelles.» Mais le corps de l'ouvrage est loin de garder ce style charmant : la prose de cette compilation est traînante et de robe longue et parsemée de citations savantes prises aux historiens ou aux poètes d'autrefois. Elle a pourtant, à la rencontre, la clarté et le. naturel et surtout l'abondance et la richesse de l'expression. On a raconté de lui, auâsi bien que du poète gascon du Bartas, qu'un essaim d'abeilles, s'étant venu loger dans une muraille de son jardin, ne cessa point, tous les ans, d'y produire du miel. Mais chez du Bartas autant que chez Maynard, les abeilles sont rares, et les ruches manquent de miel. On ne lira jamais ces sortes de Pandectes de la jurisprudence du Parlement de Toulouse, pour y trouver la finesse et la grâce et les qualités des écrivains aimables de ce siècle. Mais ce qui brille chez Maynard, c'est l'esprit de sagesse et une admirable raison. Il a embrassé, dans son livre, toutes les branches du droit : s'il ne s'associa pas assez au mouvement de rénovation du seizième siècle, il ne rejeta pas, de parti pris, les nouveautés doctrinales de ses

CHAP. XXIX. — GÉRAUD DE MAYNARD 7l3

contemporains. En ces années de législation éparse, il a rendu un service éminent à la justice, en montrant le chemin aux arrêtistes. Son ami, Jacques de Ferrières, l'appelait le sénateur toulousain illustre, par la science du droit : senaius juris peritissimus. S'il y a des erreurs et des lacunes dans le recueil de Maynard, on doit se souvenir qu'il ne rassemblait ces arrêts que pour lui et selon son plaisir, et qu'il fallut lui faire violence pour le forcer à publier son livre. Il ne songeait pas à la postérité : il n'entendait pas peser sur la terre, il ne voulait qu'éclairer sa conscience qui n'avait jamais connu Tinjustice et que travailler, au jour le jour, à respecter la loi, la fortune et la vie des hommes.

Géraud de Maynard ne devait pas longtemps survivre à cette publication, et la mort ne lui permit pas d'achever son Traité de la puissance royale et sacerdotale. Il mourut, en bénissant Dieu de l'avoir fait vivre au milieu des discordes civiles, sans haine et sans ambition. Il a, du moins, sauvé de l'oubli bien des procès et des plai-' doiries qui ont permis de restituer à bien des avocats de de son temps l'accent particulier de leur éloquence ; mais que de choses ont été perdues 1 A toutes les époques, l'éloquence judiciaire s'est ainsi envolée avec les heures de l'audience, en ne laissant, dans les bruits de la vie, qu'une rumeur flottante et confuse. Ce n'est pas sans grâce que les Athéniens donnaient des ailes à l'éloquence.

Sous Henri IV, les avocats n'ont encore que le sentiment de l'art ; la langue, incertaine et gauloise, se dégage à peine des liens de la langue latine, et l'orateur emprunte sans cesse aux écrivains de Rome et de la

Grèce d'emphatiques images. Au lieu de prêcher ses plaidoiries comme au quinzième siècle, où Tavoci^ ne citait guère que les Pères de TÉglise et les cou* ciles, le barreau du seizième siècle, agité du souffle de la Renaissance, invente les allusions les plus bizarres» pour amener une citation des Grecs et des Romains. Aucun n*y résiste ; ils cèdent tous à ce goût effréné des citations de Thistoire et de la fable, et s*abreuvent de ce vin de Tantiquité jusqu'à Tivresse. Écoutez-les à la grand*chambre : ils plaident les petites causes avec autant de solennité que les grandes, sans savoir parler avec naturel et simplicité. On peut comparer leurs plaidoiries à ces belles armures des chevaliers, alourdies et déformées par les ornements et Tinfinie variété des ciselures.

En souriant de cette éloquence pompeuse et tourmentée, on ne se souvient pas assez du chaos informe des lois de ce temps. Il fallait chercher des règles dans un dédale de coutumes de tous les pays, d'édits et d'ordonnances de tous les rois, transformés, d'année en année, par les secousses des événements. De là, cette hésitation des hommes du Palais, cette défiance de leurs propres forces et ce perpétuel recours aux gloires anciennes, regardées comme les immortelles lumières de la vérité et de la beauté. Us citent beaucoup, parce qu'ils craignent de marcher seuls et qu'ils n'osent émettre, en leur nom, une idée neuve ou juste, sans Tenveloppier des souvenirs de la Grèce et de Rome. En délaissant les Pères de l'Église, ils changèrent de maître, et non de scolastique. De sermonnaires ils devinrent rhéteurs, sans savoir replier les ailes de

Page 1