CHAP. VII. — LES GRANDS JOURS A FLEURANCE IQI
entrée en conquérante et, pour arrêter ses progrès, le Parlement fit brûler vifs deux protestants de Beaucaire, en place Saint-Georges, à Toulouse.
Cette innovation des grands jours plaisait au roi, qui voulut que le Parlement allât tenir encore les grands jours dans une autres contrée du ressort, à Fleurance, afin d'y juger, du i5 septembre à la fin d'octobre de Tannée 1642, les procès des sénéchaussées d'Armagnac et de Bigorre, des judicatures de Gaure, Comminges, Verdun, Rivière, du comté de Foix, de la vicomte du Couserans et de la seigneurie d'Aspet. Lé second président, Durand de Sarta, présida ces grands jours de Gascogne, assisté des conseillers Pierre de Saint-Martin, Pierre de la Garde, Jean Bosquet, François deNupces, Simon Raynier, Bertrand de Rességuier, François Bertrand!, Jean Daffis, Jean Teula, Odet'Daries, Antoine de Mal ras et François de Lafont, avec un avocat général et un substitut du procureur général. Ils eurent surtout pour mission de rechercher et de châtier les partisans de la réforme.
Dans la ferme croyance de ce temps, abjurer la foi commune, c'était renier la patrie elle-même, se séparer de rhistoire nationale et des traditions séculaires du royaume. Les parlementaires vivaient avec cette pensée, que ce serait trahir la France et s'atta juer à la couronne que de déserter la vieille cathédrale des aïeux pour le temple de la réforme. Les plus rudes assauts ne pouvaient entamer leur foi ; il n'y eut que de rares transfuges. N'est-ce pas le premier président Jean de Mansencal qui comparait alors les croyances catholiques au muir d'Israël? Un arrêt de la fin de décembre 1541
prescrivit aux archevêques, évoques, baillis, sénéchaux et juges, de procéder, sans délai, à des informations contre c les hérétiques >.
A Toulouse, les procès ne manquaient pas aux audiences et le Parlement avait à juger, sans cesse, les querelles toujours renouvelées des écoliers, dont le nombre s'éleva un moment à six mille. Ils avaient un syndic, toujours en éveil, sur leurs franchises et leurs usages, et les registres du Parlement sont pleins de requêtes présentées en leur nom, pour faire respecter les statuts de l'université ou les arrêts de la Cour. Les années étaient loin d'adoucir les mœurs de cette jeunesse dont Rabelais disait qu'elle excellait à l'escrime et à la danse et qui avait aussi les ardeurs du soleil de ce pays. Rabelais ne parlait pas des écoliers toulousains sans les avoir vus de près : il venait de pousser une pointe à Toulouse ; mais il se garda d'y séjourner longtemps, parce que la place n'était pas bonne aux esprits libres et railleurs : « Pantagruel n'y demeura guère, quand il vit que les « écoliers faisaient brûler leurs régents tout vifs comme € harengs saurs, disant : A Dieu ne plaise que, ainsi, je € meurs, car je suis de ma nature assez altéré sans me € chauffer davantage. » Il se souvenait du bûcher de Cadurce, et s'éloigna à la hâte de ces écoliers aux mœurs batailleuses et turbulentes qui réfutaient l'hérésie par l'épée ou par le feu.
Un jour, une troupe de ces écoliers entra, les armes à la main, dans une des classes et battit les écoliers espagnols. Par arrêt du Parlement, l'épée d'un de ces batailleurs fut clouée par un huissier au haut du portai! de l'université ; les écoliers en fureur l'arrachèrent du por-
CHAP. VII. — ARRÊT CONTRB PIERRE DE GAILLARDY IQS
tail et, l'ayant brisée, mirent en pièces les bancs et les chaises de deux écoles de droit et brûlèrent la troisième école où enseignaient Coras et du Ferrier. Vers le soir, les artisans attaquèrent les écoliers, dont quelques-uns furent massacrés dans les rues ; d'autres furent jetés dans la Garonne. Les plus heureux, au nombre de trois cents, enfoncèrent une porte de la ville et s'enfuirent dans la campagne. On en prit cent qu'on remit en liberté, sauf sept des plus violents qu'on exila et un autre qu'on pendit. Les plus coupables se cachèrent ; le Parlement les condamna à être brûlés vifs, en quelque lieu et quelque terre qu'on les arrêtât.
Ce n'était là pourtant qu'une de ces émeutes qui, selon un chroniqueur, mettaient le sourire aux lèvres. La conscience publique était bien plus attristée par les humiliations et les dégradations des magistrats du Parlement. Un de ces châtiments eut un grand retentissement dans la province. Pierre de Gaillardy, conseiller clerc, prêtre et gentilhomme, sollicitait une prébende de l'église d'Albi. Ceux qui lui disputaient cette prébende, l'ayant accusé de faux, le procès alla du sénéchal de Toulouse au Parlement de Bordeaux qui donna droit au conseiller. Les autres partis en appelèrent au roi qui nomma des commissaires, rude institution de justice dont il a été dit qu'elle savait condamner toujours, sans jamais absoudre. Le conseiller Gaillardy demanda vainement à être renvoyé devant les membres du Parlement de Toulouse, ses juges naturels. Les commissaires, passèrent outre et le condamnèrent à être privé de sa charge et à faire amende honorable au Parlement de Toulouse, portes ouvertes, et les chambres assemblées,
en robes rouges. Le conseil privé confirma cet arrêt, à la poursuite du chancelier Poyet promis à son tour à une dégradation prochaine. Sur la réquisition d'un commissaire du roi, le ii mai 1542, le Parlement exécuta l'arrêt et un chroniqueur a raconté que le premier président descendit de son siège pour enlever, lui-même, le chaperon des épaules du condamné que les huissiers dépouillèrent ensuite des insignes de la magistrature.
Il n'accepta pas cet abaissement sans protestations et en appela au roi. Le roi ayant saisi le Parlement de Paris de la revision de ce procès, le Parlement de Paris réforma l'arrêt de condamnation, innocenta Gaillardy et chargea un de ses conseillers de supplier le Parlement de Toulouse de le rétablir dans sa charge, avec autant de solennité qu'il en avait mis à le dégrader. Le conseiller du Parlement de Paris prit séance selon le rang que lui donnait Ja date de sa nomination. Le premier président exprima, au nom de la compagnie, ses sentiments de joie et le conseiller clerc Gaillardy, reprenant son chaperon et sa robe rouge, alla s'asseoir à sa place, aux hauts sièges de la Cour. D'autres furent moins heureux, et surtout le conseiller clerc Raymond Bonnail, privé de son office, banni pendant dix ans de la ville et viguerie de Toulouse pour crime de rapt, et condamné en 5oo livres d'amende envers la fille ravie à sa mère ; le fils d'un premier président, que la Rocheflavin ne nomme pas, fut dépouillé aussi de son office de conseiller et garde des sceaux de la chancellerie de Toulouse et condamné en 10,000 livres d'amende pour complicité de rapt. On en pourrait citer bien d'autres auxquels le Parlement fit sentir la fermeté de sa main.
ClIAP. VII. — LlilTHR ['E 1 KAN(()IS l" 1 (j5
La guerre allait éclater encore. François I"\ pour venger la mort de ses. deux ambassadeurs assassinés par la garnison de Pavie, rompit la trêve et résolut de combattre, à la fois, les entreprises de Charles-Quint au delà des monts et celles de la réforme dans le royaume. De Lyon, où il était au mois d*août 1 642, il adressa au Parlement de Toulouse des lettres qui lui enjoignaient, toute affaire cessante, d'employer tous ses efforts à éteindre ce schisme de l'Eglise. Il disait: Comme nos prédéces- € seurs, nous avons fait plusieurs édits et ordonnances « pour punir les désobéissances aux décrets de TEglise € catholique et enjoint à tous nos officiers et sujets
I € d'employer tout le nerf de la justice à en faire la pu-
« nition. Néanmoins, nous avons été de nouveau averti
j € que encore il y a quelques malheureuses semences
€ d'erreur, mêmement en votre ressort. Nous vous € mandons que vous ayez à procéder rigoureusement
i € contre tous suspects et pour cet effet, informez- vous
€ diligemment des assemblées, conventicules, intelli- € gences et pratiques secrètes que font journellement
; € ceux desdites sectes. »
En môme temps, le roi levait sur les villes du ressort
I pour entretenir les cinq armées, une taxe de 140,000 écus
dont la répartition fut confiée à la sagesse et à l'habileté du premier président de Mansencal et du président de Sarta. La somme versée par le Parlement dans les coffres du roi apaisa les murmures du peuple ; elle n'empêcha pas l'armée qui assiégeait Perpignan d'être défaite et de lever le siège, en semant la peste sur sa route. Il se trouva, parmi les villes envahies par le fléau, des hommes corrompus et dénaturés qui prirent à tâche de propager
igG HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
partout la contagion. Le Parlement les condamna à être brûlés à petit feu et chargea les «apitouls de défendre la ville contre la peste.
Le connétable de Montmorency est en disgrâce et la province est sans gouverneur ; le roi donne ce gouvernement à son beau-frère Henri d' Albret, roi de Navarre. Le Parlement, qui s'opposa tant de fois aux prétentions des gouverneurs, enregistra, sans restrictions, les nouvelles provisions du roi de Navarre ; il avait au cœur trop de patriotisme pour soulever des guerres intérieures, au moment où les bandes espagnoles se montraient dans les gorges des Pyrénées. Il se borna, et cet usage se conserva dans la suite, à insérer dans son arrêt, cette clause qui imposait une barrière aux droits des gouverneurs : « sauf la souveraineté du ressort ».
L'argent manquait et le roi pressé par les événements de la guerre, créa vingt charges nouvelles, dix de clercs et dix de lais, au Parlement de Toulouse, qui n'obéit qu'à des lettres de justice, ces vingt charges ne tardèrent pas à être réduites à quinze. C'est alors que François I" créa une seconde chambre des enquêtes avec un président spécial, ce qui donna au Parlement de Toulouse un trait de ressemblance de plus avec le Parlement de Paris. Cette chambre ne jugeait guère que les procès par écrit, concernant le domaine ; ses présidents ne recevaient pas les honneurs des présidents à mortier ; en dehors de leurs chambres, ils ne prenaient rang que parmi les conseillers suivant l'ordre de leur réception. Parmi les conseillers nouveaux, se trouvait Arnaud du Ferrier, le maître célèbre de Cujas, savant entre tous, harangueur éloquent et intrépide, partisan de la réforme, qui alla plus tard