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cée de croisées maillées de plomb et vitrées en losanges et d'un portail de chêne à deux vanteaux armés de larges clous d'acier, tournant et grinçant sur des gonds rouilles. Au-dessus du portail, un large œil-de-bcÊuf bordé de briques et fermé par une verrière rouge et verte brillait comme une rosace à un portail de cathédrale. Plus loin, vers la gauche et un peu au levant, la première chambre des requêtes émergeait au-dessus des boutiques adossées aux murs de ville bordant la promenade Saint- Michel, aussi froide que la Tournelle et dont les tentures trouées découvraient les lézardes où passait le vent.
- Le long du mur de ville, la salle des procureurs et la salle des huissiers aux toits surbaissés, paraissaient à peine au travers de ces boutiques et de ces échoppes à toits verdâtres, enfumées, serrées et bruyantes, que le premier président de Verdun ne pouvait voir sans leur souhaiter un coup de foudre. En temps de peste, la mort s'abattait sur ces amas de masures, foyer d'air étouffé d'où s'échappaient des exhalaisons d'immondices et de traînées de boues séchées au soleil. Les boutiques du palais bravèrent la colère du premier président de Verdun et finirent par former des rues du côté du quartier de l'Inquisition, de la porte Saint-Michel et delà rue des Fleurs. Elles mirent, plus d'une fois, des entraves à la restauration du palais. Octroyées aux artisans et aux marchands par le Parlement, à ses journées d'appauvrissement et de gêne, elles lui payèrent des redevances qui s'éteignirent avec le temps. Elles jouissaient c noblement» de leurs privilèges, sans payer la taille et ne versaient, qu'à regret et de mauvaise grâce, une faible
somme d'argent entre les mains du doyen.
La tour de l'Aigle, les dominait de sa tête surmontée d'un aigle de plomb, battant des ailes, tournant et, selon le mot de Noguier, girouettant son coupeau à tous les vents. Autrefois, sous la conquête romaine, l'aigle était d'or. Cette tour ronde, dorée par le soleil et où s'encastraient des écussons rongés par les siècles et bordés de nids d'hirondelles, plongeait ses premières assises dans de profonds cachots et montrait à son faîte écaillé et ébréché, parmi la mousse et le lierre, l'horloge à deux cadrans et à deux cloches dont les sonneries rappelaient aux parlementaires que toutes les heures de leur journée appartenaient à la justice. Elle voyait à ses pieds les boutiques se heurter et s'enrouler, tombant les imes sur les autres et s'entre-croisant au hasard et à l'aventure, pareilles à une troupe de clercs de la Basoche en désordre et en tumulte, se serrant, en un jour de fête ou de révolte, autour de leur roi.
Au beffroi de fer, arrondi en dôme et posé sur l'horloge comme une couronne, se balançait la grosse cloche qui ne sonnait ses grandes volées qu'à la rentrée du Parlement, aux jours des émeutes qui grondaient autour du palais, et à la mort des parlementaires, cette cloche, aussi large que la plus large cloche de Saint-Etienne, que La Rocheflavin vit, un soir, traîner par plus de cent cinquante paires de chevaux ou de bœufs de la place des Cordeliers au palais.
Avant d'enfermer les prisonniers, les cachots de la tour de l'Aigle servirent aux Romains et aux barbares pour y enchaîner les premiers chrétiens. Les tètes des martyrs de Toulouse tombèrent sous la hache des licteurs et des bourreaux sur le seuil de la tour, où, à la
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distance de dix siècles, Simon de Montfort fera égorger les otages toulousains. Cest peut-être en souvenir de ces massacres, que, de génération en génération, le peuple de Toulouse, en signe d'imprécation et de terrible menace, vouait ses ennemis à la tour de TAigle. Au premier étage de la tour s'appuyait la chancellerie, établie à Toulouse par Charles VII, avec ses salles du garde des sceaux et des référendaires, reliées par d'étroits passages et qu'on reconnaissait de loin à son énorme fleur de lys de pierre épanouie au pignon du toit.
Vers le milieu du palais, auprès du jardin, on rencontrait le grand escalier à plafond de bois éclairé par de larges croisées à la française, garni de marches massives, de rampes et de balustres carrés, orné de piédestaux aux quatre paliers et conduisant au parquet des gens du roi, vastesalleoùle jour ne pénétrait que par des croisées à treillis de fer, au garde-meuble où s'enfermaient les vieilles tapisseries et aux chambres des enquêtes.
A la première chambre des enquêtes, de belles moulures dorées tranchaient surlacouleur sombre du plafond et de riches tentures suspendues aux murs retombaient sur les mosaïques rouges et blanches enchâssées dans le plancher. Le linteau des croisées reposait sur des colonnes à chapiteau fleuri de feuilles d'acanthe, et l'arc de la porte s'élevait en ogive jusqu'au plafond. Aux murs de la deuxième chambre des enquêtes, les armes royales, sur un semis de fleurs de lys, alternaient avec des fresques pâlies par l'air humide ou rongées par le salpêtre. Cette chambre ne conservait, dans toute sa beauté, que sa haute cheminée de marbre rouge lamée de bandes de bronze et d'argent.
A la troisième chambre des enquêtes, lambrissée de panneaux peints de couleur bleue et parsemés de fleurs de lys, on voyait, au plafond, les neuf caissons des travaux d'Hercule, violemment sculptés dans des cœurs de chêne. Une corniche élégante où s'enlaçaient des guirlandes de fleurs, de fruits et de feuillage régnait autour du plafond et encadrait les caissons formés par des solives d'un relief vigoureux et ornés, comme la corniche, de guirlandes fleuries. Du milieu de ce feuillage touffu, se détachaient des aigles aux ailes repliées et des génies aux regards étranges et pareils aux regards des chimères.
A chacun des neuf caissons, la main hardie de l'artiste avait sculpté im des travaux d'Hercule, les deux serpents envoyés par Junon et étouffés par Hercule au berceau ; le lion de Némée terrassé dans la forêt et mordant furieusement la massue qui l'a abattu; Thydre de Lerne écrasé au fond de son marais ; la biche aux cornes d'or et aux pieds d'airain enlevée vivante des rochers du mont Ménale ; les oiseaux du lac Stymphale dont les ailes, le bec, la tête et les serres de fer jetaient l'épouvante dans les campagnes de la Grèce ; le jardin où Hercule supporta le monde sur ses épaules en foulant aux pieds le dragon, pendant qu'Atlas cueillait les pommes d'or des Hespérides : Cerbère, le chien à triple tête, arraché des enfers, enchaîné et traîné en Thessalie ; Geryon, le plus fort et le plus cruel des hommes, géant à trois corps, à six mains et à six ailes, s'affaissant sous les rudes étreintes d'Hercule, qui renverse et tue, dans le dernier caisson, le géant Antée sur le sein de la Terre, sa mère.
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C'est ainsi que les artistes représentaient alors ce dieu Hercule, détruisant des monstres et reculant les bornes du monde, image de la figure du peuple qui avait accompli cette migration armée et ces grands travaux.
Ces belles sculptures ont été sauvées du naufrage du temps: elles forment, au palais de la Cour de Toulouse, le plafond de la chambre d'accusation. Autour d'elle*?, ondulent des chaînes de fleurs qu'on croirait fouillées et brodées par une main de fée. Aux quatre coins, de larges cornes d'abondance se gonflent de fruits ; des anges tiennent des flambeaux ou des massues parmi des cuirasses, des hauberts, des heaumes, des coquilles, des tambours et des clairons ; des tètes de lions laissent tomber à grands flots de leur bouche ouverte les sources des fleuves et des fontaines. Au-dessus de la cheminée, on a conservé le bas-relief représentant le jugement de Salomon, au moment où la vraie mère pousse un cri de désespoir, en voyant le bourreau lever le glaive pour
partager l'enfant. Pibrac, qui a parlé de ce bas-relief, en
a ditce mot: «C'est un des beaux fleurons duParlement». De corridor en corridor, on arrivait à la deuxième chambre des enquêtes où des trophées d'une fine et délicate sculpture recouvraient le plafond et les murs, et à une galerie couverte, suspendue sur les jardins de l'ancienne sénéchaussée et delà viguerie, le bruyant parloir aux conseillers, le clair promenoir fleuri de plantes grimpantes où les parlementaires se reposaient, au plein air entre deux plaidoiries. La Rocheflavin qui s'y était souvent abrité, disait : « Nous méritions bien ce doux asile, « après avoir essuyé tant de paroles persistantes comme « les pluies au mois d'avril. >
9l6 HISTOIRE DC PARLEMENT DE TOULOUSE
Du c6té de la porte Saint-Michel et des fossés de la ville, dans un coin de la cour du palais, la touF carrée de la conciergerie que le peuple appelait aussi la tour du palais, se dressait lourde et sinistre, au-dessus des toits des prisons allongés en forme de croupe, et enveloppait, de son ombre, les huit tourelles aiguës et couronnées de fleurs de lys de plomb suspendues aux angles des murs et de la grande porte ombragée de lierre et d*herbes folles, de cette ancienne porte du Château-Narbonnais, crénelée, armée de meurtrières et à plein cintre, ayant le relief haut et large d*un château-fort et que de loin on auniit prise pour un arc- de-triomphe ou une arche de pont. Toute cette conciergerie menaçait ruine; les cachots y étaient sans jour et sans air, les toits s*effondraient, les charpentes ébranlées ne se soutenaient qu'à Taide de solives et de poutrelles enfoncées aux murs ou dans le sol ; la vieille chapelle des comtes s'en allait en poussière, et les prisonniers agrandissaient chaque jour les fentes des murailles ou les crevasses des toits pour se railler de la justice, s'échapper et se cacher dans les fossés. Les guichetiers habitaient la chambre de ce comte Raymond de Saint-Gilles, dont Anne Commène disait, qu'en Palestine, il brillait parmi les premiers, comme le soleil parmi les étoiles. L'oratoire où s était agenouillé devant la garde de son épée Alphonse Jourdain, ce sage et ce saint, servait de cachot aux pillards et aux routiers.
Dans le mur de la conciergerie, du côté de la place de rinquisition, sous un auvent de la Renaissance et dans une niche de pierre en forme de trèfle, une Vierge noire en robe bleue semée d'étoiles d'argent, couronnée de roses blanches et éclairée par une lampe toujours allu-
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mée, semblait, vierge clémente et miroir de justice, veiller sur le vieux palais et les prisons du Parlement qu'elle a gardés pendant trois cents ans. Ellen*a pas été abattue avec les pans de murs du Château-Narbonnais; elle a retrouvé, en face de la niche où quelque artiste du moyen âge l'avait placée, un abri dans le mur de l'ancien couvent de l'Inquisition d'où elle peut voir encore, au travers de sa grille, passer et s'écouler les générations du nouveau palais.
A côté de la Vierge, au fond d'une étroite cellule voûtée en ogive, fermée de barreaux de fer en croix, vivait une recluse enfermée et comme enterrée vivante sous une grande douleur et une effroyable pénitence. Les femmes et les enfants qui chantaient des cantiques aux pieds de la Vierge lui faisaient Paumône d'un peu d'eau et de pain. Le peuple s'inclinait devant ces existences de recluses retranchées du monde avant de mourir, brisées par des souffrances secrètes et comptées déjà parmi les morts. Ces voix tristes sortant de ces fosses de pierre rappelaient à la foule les vanités humaines et élevaient les âmes vers les choses éternelles. A genoux sur les dalles nues, ces spectres étaient redoutés comme des êtres sacrés. La recluse du palais tendait parfois la main aux passants et demandait l'aumône pour les prisonniers. Au-dessus de la lucarne où filtrait le jour une main inconnue avait gravé, dans la pierre, cette mélancolique parole du Sermon sur la montagne : Beati qui esuriunt et sitiunt justiliam I Heureux ceux qui sont affamés et altérés de justice ! On avait gravé au-dessous cette devise empruntée au moyen âge : Anie panent jusiiiia.
On est confondu d'étonnement en lisant les mémoires
2l8 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
et les rapports adressés aux capitouls, en 1776 et en 1778, par les architectes de la ville sur le délabrement du palais de justice et de la conciergerie. Il y avait loin de ces tristes années aux fêtes éblouissantes de Tentrée des rois, des noces des comtes ou de leur départ pour la croisade.
On s'égare dans cette multitude éparse à la fois et confuse de corridors sombres et tortueux, d'escaliers étroits et vermoulus, de pièces hautes ou basses dispersées au hasard, de réduits perdus, de croisées branlantes, de cours humides, de mansardes brûlées par le soleil, de murailles croulantes ou lézardées, de pignons et et de toits pourris, de colonnes brisées, de salles dégradées et obscures et de logements pour les portiers, les horlogers et les sonneurs de cloche du palais.
En passant sur le Parlement les guerres avaient fait à ses murs de pierre et de brique de larges brèches, et la pluie tombant des toits par les gouttières ou entrant par les vitres brisées et inondant les combles, y pourrissait les immenses dépôts de papiers entassés par les greffiers de siècle en siècle. Les procédures, suspendues à des râteliers dé bois, rongées par les rats, s'échappaient de leurs sacs de toile et jonchaient les planchers couverts d'une poussière séculaire. Aux greffes des étages inférieurs, les cloisons de planches, le voisinage des échoppes et le passage perpétuel des clercs de la basoche exposaient, sans cesse, les registres et les procédures au danger des incendies. C'était pitié de voir tant de détresse, ainsi que l'écrivait un maître maçon du palais, à la fin du règne de Louis XV. Un autre s'écriait quelques années après : c Enfin les doléances des États vont