CHAP. II. — LA ROCHEFLAVIN
des Cours souveraines, leurs traditions, leurs usages et leurs privilège. Il a ensuite consacré, avec un grand sens et une science approfondie, de longs chapitres aux avocats, aux clercs et aux praticiens, aux audiences, aux ouvertures des Parlements, aux réceptions des parlementaires, à leurs devoirs, à leurs préséances, à leurs délibérations, à leurs prérogatives, aux mercuriales, et à la juridiction des Parlements. « Je me suis « peiné disait-il, dans sa dédicace à Tarchevôque de € Toulouse, à fureter plus de deux cents registres, € à remarquer, observer et extraire d*îceux tout ce qui « me semblait bon, propre, utile et nécessaire pour € m'approcher de la perfection de la magistrature ; car € d*y parvenir est impossible... Je laisse mes paroles « à la façon que Lycurgue voulait que les maisons de € Sparte fussent faites, de bois non raboté et que rien « n'y eût touché que la scie et le marteau. >
A certaines pages, La Rocheflavin dévoilait, d'une lùain hardie, Vorgànisation intérieure de ces grandes Cours de justice, et le secret de leurs délibérations. Il ouvrait brusquement une porte sur ces audiences à htiis clo'à, où se prononçaient les mercuriales, les réprimandes, les punitions et les censures. Sur cette pénfe, il ne sait pas toujours s'arrêter à temps et retenîr ïé trait, le détail piquant ou la saillie mordante. Avec le tour de son esprit d'une originalité saisissante, souVent itémpêe d^ amertume, il juge les hommes et les- choses en fin et profond critique. On ne saurait pourtant lui refuser la pureté dM'nfention et la bonne foi, et ce serait s'ég;are)^ que de croire à dés inspirations nées de la liaine ou de Ta rahcùne. Il compai^e les juges savants
et rompus aux affaires à une eau vive et limpide, lavant les procès les plus noirs, et les magistrats igno<rants à une eau de citerne. A tous, il recommandait l'union et la concorde et la religion du devoir.
Certes, dans son chapitre des mercuriales, il y a d'attristantes révélations et de douloureux récits des défaillances des magistrats. Mais pouvait-on bien lui faire ua crime, de proclamer cette maxime que les magistrats doivent tenir à la vertu, plus que* les autres hommes,^ et que leurs fautes sont plus condamnables à raison de la grandeur de leur mission?
Aux dernières pages de son livre, La RocheQavin, qui avait longtemps refoulé, en son cœur, ses irritations et ses railleries, les laisse librement, éclater au souvenir de la rapacité des juges, prenant parfois les épices de toutes mains, de la légèreté de quelques parlementaires et de ces fragilités humaines dont les barrières du Palais ne défendaient pas toujours, au milieu de cette société si agitée, les grandes compagnies judiciaires. En retraçant leurs faiblesses, La Rocheflavin voile son aigreur, d'une bonne humeur charmante, et transforme sa grave histoire en chronique étincelante de malice gasconne. On croirait lire les Nuits alliques d'Aulu-Gelle, et de loin en loin, une plaisante page de Rabelais.
A ces révélations téméraires qui éclairaient d'une vive et triste lumière les mystères des Parlements, l'émotion fut grande dans le royaume. Ce fut un coup de foudre à Toulouse où le Parlement vit, pour la première fois, devant lui, cette puissance nouvelle de l'imprime* rie qui prenait, à tous les vents du royaume, des milliers d'ailes et de voix. L* avocat général de Ciron ne tarda pas
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à dénoncer aux Chambres assemblées Tœuvre du président des requêtes, comme pleine < de médisances, de « faussetés, de diffamations contre Messieurs de la c Cour, d'inepties et de choses indignes d'être sues. > Plus d'un parlementaire se sentait atteint et appelait le jour du châtiment. Je laisse parler le greffier Malenfant: « Aux réquisitions de Tavocat général, le sieur € de La Rocheflavin répondit le mieux qu'il put. Et « parce que l'heure était déjà avancée, l'assemblée fut « remise au lendemain, et étant le lendemain, la Cour, « assemblée en présence du sieur de La Roche, le sieur
< Ciron remit un assez grand rôle d'articles et le sieur € de La Roche y répondit, assis en sa place et couvert,
< tenant un de ses livres en ses mains, pour dans ice- « lui rechercher les articles proposés par le dit de Ciron, « à quoi il satisfit si mal, que Ciron ne craignit pas de c requérir que le président fut ouï par péremptoire sur
< sept ou huit articles. >
Ces auditions par péremptoire imaginées par le chancelier Poyet, dans la fameuse ordonnance de Villers- Cotterets, formaient un genre exceptionnel d'interrogatoire, usité dans des procès réglés à l'extraordinaire, enchaînant la défense par l'interdiction des conseils et renvoyant l'accusé, tête nue, derrière le barreau, humilié et soumis en face de ses juges, A ce mot redouté de péremptoire, La Rocheflavin protesta respectueusement, en invoquant son grand âge, sa dignité de président et ses longs services ; peu à peu le ressentiment montant de son cœur à ses lèvres, devant la menace de cette humiliation, il ne pût se contenir et je cite encore Malenfant : « Il se fâcha fort, il laissa échapper des
< paroles méséantes que la passion lui dictait, sans
< considérer la majesté du lieu où il parlait, la dignité « de ses auditeurs et les devoirs de la charge dont il « était revêtu. >
Il refusa, de toutes ses forces, de répondre par péremptoire et de quitter sa place où il resta assis et couvert, tenant son livre entre les mains, pour y chercher les articles incriminés, et répondant, avec arrogancei aux attaques de Tavocat général de Ciron. Il récusa certains de ses collègues, sur un ton qui lui fit imposer silence par le premier président, et qui obligea la Cour à lui ordonner de se retirer.
n sortit, mais sur Tordre de la Cour, il rentra à Taudience, cette fois tête nue, debout et derrière le bureau desprésentations.Delà, en cette audience du 1 1 juin i6i7« il entendit une réprimande du premier président et l'arrêt de la Cour déclarant que le livre des Trei:[e Parlements de France « contenait plusieurs faits faux et supposés, ten-
< dant à la diffamation tant de ce Parlement que des au-
< très Parlements du royaume et de plusieurs officiers de « cette compagnie, vivants ou morts. » L'arrêt ordonnait que ce livre serait rompu et lacéré par le greffier de la Cour, en présence de La Rocheflavin et qu'à la diligence du procureur général, tous les exemplaires trouvés dans le ressort ou hors du ressort seraient retirés, aux frais du condamné, pour être aussi rompus et lacérés, avec défense de faire imprimer et vendre cette œuvre, et suspension, pour le président des requêtes, de son office pendant un an, avec une amende de 3,ooo livres. Sur-lechamp, le greffier Malenfant rompit et lacéra le livre ; puis un des gardev^ du palais signifia à La Rocheflavin
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de ne sortir du Palais que sur une permission de la Cour. Le conseiller Buisson d'Aussonne, qui assistait à cette douloureuse audience, nous a transmis ses impressions dans ses mémoires manuscrits : « Cette action apporta « beaucoup de terreur à un chacun et donna grande ap* € préhension pour bien vivre et considérer ses actions, « sans se laisser emporter à la vanité, ni passion et ne « s'aveugler par amour et opinion de soi, à sa qualité,
< antiquité, moyen et prétention, mais avec Pesprit
< d'humilité, demander la gr&ce de Dieu et sa sainte mi- « séricorde pour conduire nos actions et les contenir au « devoir et à la raison. »
Pour tous ceux qui entendirent la réprimande du premier président et Tarrôt de la Cour, autant que pour le conseiller d'Aussonne, cette humiliation de la Rocheflavin dépassa les limites de la justice. On peut excuser Je Parlement de s'être irrité du ton frondeur avec lequel La Rocheflavin livrait ainsi à la curiosité du royaume les secrets des registres des Cours de France, mais était-ce bien une raison de flétrir, pour sa franchise, ce livre que le vieux président des requêtes défendait contre l'avocat général de Ciron, avec une fierté si touchante ? Il y a loin de la sincérité de cette histoire à la violence du pamphlet que Voltaire écrira, cent cinquante ans plus tard, sur le Parlement de Paris. Le père Lombard a raison d'appeler l'œuvre de la Rocheflavin un enfant de douleur.
Iljr eut de la passion, dans l'arrêt du Parlement de Toulouse : rien ne permet de croire que La Rocheflavin soit tombé volontairement dans la diffamation et la calomnie. Il se laissa aller aux indiscrétions et aux en-
traînements de son temps. On lui a reproché, avec raison, de s*être séparé de la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, pour se ranger à celle des philosophes grecs, en écrivant cette maxime, qu'il est permis au juge de mentir pour découvrir la vérité, et de tromper un accusé par de mensongères promesses, afin de le pousser aux révélations. On a cité aussi de lui cette règle, qui saisit Pâme d'étonnement et d'indignation, où il semble admettre, que < pour la sûreté du prince et le « bien de TEtat, il est quelquefois nécessaire de con- « damner et de faire mourir un innocent. > Quand on le connait bien et qu'on a pénétré dans son âme, on peut penser que ces effroyables théories échappées à sa plume n'ont pu sortir de son cœur et n'ont pas dû subir Tépreuve de sa conscience.
A toutes les pages de son livre, éclate au contraire l'expression des plus généreux sentiments sur le désintéressement des magistrats, leur amour du bien public le mépris des richesses, l'accomplissement de leurs devoirs et la crainte de Dieu de qui leur puissance émane. En le lisant, on n'a pas de peine à reconnaître que dans sa philosophie et dans sa critique, La Rocheflavin était un écrivain érudit, consciencieux, un magistrat de grand air et de noble cœur. N'a-t-il pas écrit cette belle maxime :
< C'est un vice d'âme lâche et basse que de se cacher sous « des masques ; il n'est tel plaisir que vivre au naturel « et vaut mieux être moins estimé et vivre ouvertement, « car il n'y a chose si belle que la franchise, de laquelle « j'ai fait et ferai à jamais profession. > Il disait, une autre fois : « C'est une dangereuse invention que celle des
< géhennes. Celui que le juge a géhenne pour ne le faire