CHAP. XV. — LE CONSEILLER LUC DE SAGET
mes pour leur élégance et leur connaissance des langues étrangères. Un d'eux, conseiller à vingt-un ans, c'est-àdire quatre ans avant d'avoir voix délibérative et qui hérita de la présidence de son père, connaissait dix langues. Afin de mieux recevoir l'ambassadeur du Sultan, les d'Aguin firent décorer leur hôtel, par le peintre Rivais, d'emblèmes et de devises, de guirlandes et de lauriers. Trente soldats du guet, commandés par un capitaine, montèrent la garde devant la porte, pendant que les capitouls offraient à l'ambassadeur des corbeilles de fruits et de dragées et des oranges de Portugal.
Sous l'intendant Bernage, il y eut un retour de persécutions contre les protestants ramenés aux assemblées du désert par leurs prophètes et leurs prédicants. Devant ces luttes religieuses, le Parlement reste indifférent et laisse la justice prévôtale envoyer à la mort, à la prison ou aux galères, les réformés et leurs prophètes. Vers ces années qui touchent à la fin de la régence, les austères traditions s'affaiblissent et la mode attire les jeunes conseillers aux loges des francs-maçons de Saint- Jean-d'Ecosse, de la Sagesse et des Cœurs réunis, où se cachait, sous la galanterie des fêtes, le but secret de l'association. C'était le temps des agréables de Toulouse, dont le conseiller Luc de Saget, fondateur de la Miséricorde de la Daurade, qui mourut en ce temps-là, disait durement qu'ils n'étaient agréables qu'aux ennemis du bien public.
En 1722, le roi devint majeur. Ce fut aussi Tannée où le premier président François de Bertier, vieillissant et pliant sous le fardeau de sa charge, abandonna le Par-
lement, pour chercher la paix et la solitude dans sa terre de Saint-Geniès. Sur ce haut siège des premiers présidents, monta alors le président à mortier, Joseph-Gas. pard de Maniban, d*une vieille souche de l'Armagnac, allié aux Lamoignon et à d'illustres familles du royaume, ayant le grand air et le train de vie des plus riches gentilshommes du Languedoc. Il avait dans le caractère, une fierté altière et l'amour de l'autorité et de la domination. Aux audiences où il siégeait, il donnait une sorte de splendeur. Quand on lui annonça la mort du cardinal Dubois et du régent qu'il n'aimait guère, il leva les mains au ciel en signe de bénédiction.
A la mort du procureur syndic, il voulut que cette charge fût confiée à un homme dévoué au Parlement : le jour de l'élection, il se transporta au Capitole, accompagné du procureur général, de trois conseillers, de deux avocats généraux, du juge-mage et du sénéchal. On n'osa pas aller ouvertement contre sa volonté. On se plaignit au roi de cette pression, et le Conseil du roi cassa l'élection. Cette défaite ne fit que l'exciter à de nouvelles luttes : ne pouvant réussir à faire élire Furgole au Capitoulat, parce qu'on lui reprochait de n'être pas Toulousain de naissance, il exposa au roi les titres qui illustraient, à la fois, le nom de Furgole et la ville de Toulouse où vivait ce grand avocat. Le roi imposa Furgole à la ville comme capitoul.
A l'automne de 1727, la Garonne grossie par d'effroyables orages inonda, tout à coup, l'île de Tounis et le faubourg Saint-Cyprien, emportant les récoltes et les maisons écroulées et entraînant des victimes surprises