CHAP. XV. — ÉMEUTE DE FEMMES. — PILLARDS
Les impôts toujours croissants, la cherté des grains et la disette ramenèrent la misère et les troubles en Tannée 1747. Exaspérés par les exactions d'un fermier des droits de la ville, les taverniers se portèrent, en masse, devant l'hôtel du premier président qui arracha à la fureur populaire le fermier que les femmes du Port- Garaud voulaient lapider. Par ordre du premier président, un grenier fut établi à Toulouse et le blé s'y conserva, en réserve pour les mauvais jours. Plus audacieuses que les hommes, les femmes se jouant des ordonnances et des arrêts, pillèrent, à l'entrée de l'hiver, des charrettes et des barques remplies de grains : les hommes les renforcèrent ; les pillards brisèrent les portes des marchands accusés d'affamer la ville, et poussèrent des cris de mort et d'incendie. Au faubourg Saint-Cyprien, les greniers furent saccagés, malgré le guet. Sur-le-champ, le Parlement s'assemble et, sur les réquisitions du procureur général, Riquet de Bonrepos, ordonne que les grains achetés, pour l'usage de la ville, seront enfermés dans des greniers désignés par les capitouls et transportés seulement aux marchés publics, pour y ôtre vendus : il défendit les attroupements et les pillages, aussi bien que les exactions, sous peine de mort.
Dans les conseils du roi, on ne crut pas que cet arrêt, publié à son de trompe, eut assez d'autorité pour intimider les émeutiers. Le i" janvier 1748, trois compagnies de volontaires gantais, une compagnie de dragons et une autre compagnie de hussards, entrèrent à Toulouse par la porte du Château et traînèrent, le lendemain, au Palais deux hommes et deux femmes du Port- Garaud, arrêtés comme les chefs de la sédition. Ce
déploiement de force fit sourire le peuple. Pendant que les prisonniers subissaient l'interrogatoire à la Tournelie, les troupes entourèrent le Palais et conduisirent les accusés aux prisons du Capitole. Le lendemain, même cortège pour quatre nouveaux accusés ; le soir, arrivèrent huit compagnies des milices du Périgord. On traitait quelques accusés vulgaires, comme on eût traité une légion de gentilshommes ou un corps d'armée. Le 4 janvier, deux accusés furent pendus à TEsplanade où s'entassaient les fantassins, les dragons, les hussards, les miliciens et le guet, formant la haie autour du gibet et faisant face à la foule. Puis, on exposa les suppliciés aux fourches patibulaires. Le froid étant très vif, ils échappèrent à la corruption : le peuple cria au miracle et les transforma en martyrs. Deux jours après, une femme appelée La Tourmente fut promenée, dans les rues, par une escorte de miliciens et fustigée aux carrefours.
A ces séditions du peuple succédèrent les désordres des troupes qui désolaient les quartiers où elles étaient logées, battaient les paysans et les bourgeois, ravageaient les jardins, pillaient les maisons et laissaient négligemment le feu détruire les bâtiments qui leur servaient de caserne. Aux réprimandes des capitouls, ils ne répondaient qu'en les couchant en joue, et en les menaçant de forcer les portes de leurs maisons. Ce ne fut pas sans peine que les capitaines parvinrent à mettre fin à ces excès. Les troupes quittèrent Toulouse au printemps de 1748.
Quelques mois après, la ville et le Parlement célébrèrent solennellement la paix d'Aix-la-Chapelle. Tout
CHAP. XV. — l'intendant DE SAINT PRIEST 849
semblait se pacifier et se réjouir. C'est alors qu'un conseiller du Parlement de Toulouse, sollicitant à Paris, la création d'une académie des sciences, inscriptions et belles-lettres en Languedoc, écrivait : c J*ai parlé € à Madame de Pompadour, et mon second vo3-age a
< été plus heureux que le premier. Elle avait, ce matin, € toute la France à sa toilette. » Les plaisirs de la cour faisaient oublier au roi les troubles et les misères du royaume. La disette sévissait dans le Haut-Languedoc, le Gévaudan et le Vivarais, et la peste régnait dans la plaine de Toulouse. Un nouvel intendant arrive, le vicomte de Saint-Priest, qui persécute les protestants avec une joie farouche et qui écrit au roi : « Les ministres € et les prédicants sont des pestes publiques ; il faut en € pendre autant qu'on pourra, et en faire des exemples € qui engagent ceux qui ne seront pas arrêtés, à sortir € du royaume, et ùtent aux étrangers de cette qualité le
< désir d'y rentrer. » Des ministres, il passait à tous les réformés contre lesquels il proposait au roi les plus rigoureuses mesures, en censurant la tolérance du Parlement, des consuls et des commandants de troupes. Il reprenait toutes les traditions de Ba ville et envoyait les prédicants à Téchafaud : les protestants des Cévennes reprenaient la route du désert.
Riquet de Bonrepos monte au siège des procureurs généraux et son installation a lieu, dit le bourgeois Barthès, timballes battant et trompettes sonnant, avec les fanfares des soldats aux couleurs rouges et bleues des Riquet, illuminations et soupers sur le canal. Quelques mois après, en juin 1753, la fête de Saint-Yves fut troublée par un scandale. Ce
jour-là, 2 juin, pendant la messe, le père Dezeuzes, professeur de rhétorique au collège des jésuites, monta en chaire, et devant la confrérie des avocats, s'emporta contre les mesures prises souvent par les rois pour opposer une barrière aux empiétements de la Cour de Rome, et tonna contre les appels comme d'abus. Traduit devant le Parlement, le père jésuite se ravisa et s'empressa de reconnaître Tutilité des appels comme d'abus, pour la pureté de la religion et le soutien de TEtat. Il ne fut puni que d'une réprimande en chambre du conseil, avec défense de professer, dans les écoles publiques, pendant cinq ans. Le premier président de Maniban se borna à lui adresser ces paroles où se reflète tout l'esprit gallican : « Vous avez été instruit, par l'arrêt de la « Cour, combien elle improuve l'abus que vous avez « fait de votre ministère, pour blâmer et énerver l'autoc rite des lois et des maximes du royaume, aussi « anciennes qu'elles sont nécessaires au maintien des « droits et de l'indépendance légitime de la Couronne « contre les entreprises de la puissance ecclésiastique. « Les lois ne sont pas moins utiles à la discipline de « l'église. Vous apprendrez à en connaître le mérite et « à les respecter. Retirez-vous. »
Les Et its venaient de terminer alors une session longue et féconde, en créant des travaux propres à rétablir le commerce, à alléger les impôts, à amener dans les villes les grains si rares en 1759, et à soulager tous les maux de la guerre étrangère. Le maréchal de Richelieu, lieutenant général de la province, n'attendait que ce moment pour se rendre à Toulouse et y régler divers différends réservés par l'intendant. Au lendemain des fêtes don-
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nées en son honneur, il remit en paix les parlementaires et les capitouls toujours divisés par des questions dMnfluence locale. De plus graves complications le rappelèrent à Paris : il céda la lieutenance générale au duc deMirepoix, tandis que le prince de Dombcs laissait le gouvernement de la province au comte d'Eu. Le maréchal de Mirepoix, indulgent aux protestants et ami des parlementaires, meurt bientôt après et est remplacé par un fougueux ennemi de la Réforme, O'Brien, maréchal comte de Thomond et vicomte de CJare, qui devint l'àme damnée de Saint-Priest.
A Toulouse, le Parlement, les capitouls et le peuple ne songeaient qu'au délabrement des fourches patibulaires. Du côté du nord, dans une vaste lande qui commençait à se couvrir de maisons, au bord des chemins de Montauban et de Bruyères, dans le voisinage d'une église dédiée à saint Roch, à mille toises des murs, était Tenclos sinistre des fourches patibulaires, où les cadavres suspendus par des chaînes et des colliers à des barres de fer soutenues par de hauts piliers, se balançaient au souffle du vent, s'entrechoquaient avec des bruits étranges et exhalaient des odeurs de charnier. Ces cadavres, n'étant jamais ensevelis, tombaient en lambeaux sous le soleil et la pluie : le peuple appela ce foyer de corruption la Salade, allusion triviale à l'horrible pâture des chiens errants, et des oiseaux de proie.
Depuis que, par arrêt du Parlement, les exécutions criminelles, au lieu de s'accomplir dans les diverses villes du ressort, se consommaient aux fourches patibulaires de Toulouse, on avait abandonné, vers 1748, les anciennes fourches du quartier des Récoliets, dressées
autrefois par les comtes. < Les fourches patibulaires, a
< dit La Rocheflavin, n'appartiennent qu'au seigneur « haut justicier. Les autres sont à trois piliers, appar-
< tenant au seigneur châtelain ; les autres, à quatre pi- « liers, appartenant au seigneur baron ou vicomte; les « autres, à six piliers, lesquelles appartenaient ancienne- € ment aux seigneurs, grands ducs et grands comtes de « Guienne, Normandie, Bretagne, comtes de Toulouse, « Champagne, etc. »
En sij^ne de leur prééminence sur les seigneurs, le roi et les Parlements firent élever des forêts de piliers. Des gibets de Toulouse, pourris par le temps, et des murailles écroulées de cette lande, où gisaient des restes de tant de cadavres, s'échappait une infection effro3-able. On n'en est pas surpris, en lisantle journal du bourgeois Harthcs qui assiste ù tous les supplices de la roue, de la potence, du bûcher, du carcan, de la strangulation, du poing coupé et des membres rompus, dans les divers quartiers de la ville, aux places du Salin, Saint-Georges, Arnaud-Bernard, de la Daurade, à la place Royale, aux portes Saint-Michel et Saint-Etienne, sur l'esplanade de la place Montoulieu, à la Pierre, à la halle aux Poissons, devant la Monnaie. Emerveillé de ces lugubres spectacles, le vieux liarthès se complait à les décrire et passe sa vie au pied des piloris, de la roue et des potences, comptant ^^aiemcnt les pendus, les étranglés, les décaj)ités, ceux qu on brûlait dans les brasiers ou qui expiraient sur la croix de Saint-André, suivant, pas à pas, les hommes fouettés, les femmes de mauvaise vie plongées dans la Garonne, s'extasiant devant leur casque à plumes garnies de grelots, et ne lais-