‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 108 sur 182 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le procès Calas.

L'heure n'est pas encore arrivée. Un drame qui allait avoir, en France, un long et douloureux retentissement, détourna le Parlement de ses luttes avec la Couronne. Vingt-sept années vont s'écouler avant la Révolution ; mais déjà tout change et tout se transforme dans la monarchie finissante. Partout, un travail de destruction s'accomplit. Sous Tindolente royauté de Louis XV, clergé, noblesse, parlements, bourgeoisie et peuple, sentent passer sur eux un souffle de dissolution et de renouvellement. La vieille société française plie à tous les vents du siècle. Les mercuriales des parlementaires, empreintes de tristesse, annoncent les soulèvements et signalent les écueils, au moment où la sombre et tumultueuse armée de TEncyclopédie se met en marche. Tout s'amollit, s'altère ou se révolte ; à tous les points du ciel, l'air est plein de tempêtes.

Seule, la justice criminelle reste ferme dans ses rudes et séculaires traditions, sans que rien la puisse atteindre et vienne adoucir l'inexorable rigueur de ses procédures ou la cruauté de ses supplices. L'esprit du dix-huitième siècle a passé à côté d'elle, sans la toucher : sa généreuse philosophie expire au seuil de la Tournelle, pareille à un flot qui se perd dans les sables. La justice criminelle continue, sans se soucier des rumeurs qui grondent autour d'elle, à proscrire toute procédure pu-

blique, à ordonner la torture comme moyen de preuve et à prodiguer ses terribles châtiments, dans un pays où les lettres, abordant de front les plus hautes questions sociales, déchirent tous les voiles et dénoncent, à grand bruit, les erreurs ou les crimes des siècles passés.

Voltaire, ce dictateur de l'opinion et de l'esprit de son temps, qui ne voulut jamais d'autre liberté que la liberté philosophique, le roi Voltaire, comme on Ta souvent appelé, mène le chœur et le cortège des protestations et des indignations contre la justice des Tournelles. De ses collines de Ferney, il regarde s'amasser les nuages à rhorizon de la France et saisit au vol, d'une main frémissante, tout ce qui lui semble une injustice ou une erreur judiciaire. Ce n'est pas tant l'amour de l'humanité, que la haine de la puissance parlementaire qui l'irrite et l'inspire, et il ne faut pas toujours le croire sur parole, quand, se vieillissant au-delà de la vérité, il se répand en mélancoliques et touchantes effusions.il écrivait à ce moment : « Le plaisir de secourir les hommes € est la seule ressource d'un vieillard, et plus la santé < s'affaiblit, plus il faut se presser de faire le bien. » C'est alors qu'il raconte à l'Europe entière, dans un langage qui sera compris de toutes les intelligences et de tous les cœurs, le procès fameux des Calas.

Beaucoup d'autres l'ontraconté après lui, en cherchant à démêler la vérité au travers des pièces de la procédure, des mémoires, des pamphlets et des apologies. M. de Maistre a eu raison de dire que le dix-huitième siècle n'était pas fini ; on s'est encore passionné, de nos jours, en remuant cette cendre toujours chaude. De ce

procès, on ne parle qu'avec une sorte d'amertume : il y a, de génération en génération, des champions ardents de l'innocence des Calas, ou de redoutables partisans de Tarret du Parlement. Je voudrais parler de ce procès avec Timpartialité de l'histoire, sans crainte d'offenser la mémoire des morts ou le sentiment des vivants, en ne cherchant que la vérité.

A Toulouse, dans la rue qui porte le nom de la rue des Filaliers, et qu'on appelait, au dix-huitième siècle, rue des Filetiers, parce qu'elle était habitée par les orfèvres défileurs et batteurs d'or, et dans une maison portant aujourd'hui le numéro 5o, vivait en 1761 une famille protestante, la famille Calas. On pouvait, il y a quelques années à peine, reconnaître cette vieille maison à su façade en pans de bois, encadrée par deux pilastres à chapiteaux de l'ordre ionien, et traversée à chaque étage par une frise, à sa corniche ouvragée, à sa porte aux montants de bois surmontés d*unarc en accolade ayant, au sommet, le monogramme du Christ en lettres rouges, servant de couronne à une petite croix grecque, et aux deux pommes de pin en bois sculpté au-dessous de la frise du premier étage.

Dans cette famille Calas, les rameaux, pour parler comme un mémoire d'Elie de Beaumont, étaient nombreux. Le père Jean Calas, âgé de soixante-quatre ans en 17G1, né au bourg de la Cabarode, en pleine Montagne-Noire, aimé pour sa bonté et estimé pour sa probité, avait entrepris, a Toulouse, le commerce des indiennes. Sa femme, Anne-Rose Cabibel, âgée de quarante-cinq ans, d'origine anglaise par sa mère, bourgeoise d'une austère simplicité de vie, et d'une droiture

d*àmc sans tache, tenait à la noblesse par ses cousins les Montesquieu-Lagarde, les Polastron-Lahillère, les Marsillac et les d*Escalibert, bannis de France à la révocation de l'édit de Nantes. Dans une lettre à Élie de Beaumont, Voltaire a loué la force et les ressources d'intelligence de la femme de Calas ; à quelques jours de là, un autre vent soufflait, et il la traitait de huguenote imbécile, en écrivant à d'Alembert.

Voltaire a comparé les six enfants nés de ce mariage aux rejetons de l'olivier, sicul nopcllœ oUvarum : Marc- Antoine, l'aîné, âgé de vingt-huit à vingt-neuf ans en 1761, Pierre, Louis, Donat et deux filles. Rose et Nanette. Les deux aînés, Marc-Antoine et Pierre, habitaient, avec le père et la mère, la maison de la rue des Filatiers; le troisième, Louis, converti à la religion catholique, vivait hors de la maison, et Donat apprenait, à Nîmes, Tétat de marchand. Chez les Calas, demeurait aussi, depuis vingt- cinq ans, une servante, Jeanne Viguier, catholique, parce que les prolestants ne pouvaient avoir une servante de leur religion, dévouée pourtant à la famille, d'une foi intrépide et d'un cœur résolu. On ne l'appelait que la Viguière.

C'est elle qui apporta le premier chagrin à cette maison heureuse et obscure, où tout était travail et joie. Aidée par ses voisins, le perruquier Durand, sa femme et son fils l'abbé Durand, et par un autre abbé du nom de Biraben, elle poussa Louis Calas à abjurer la religion réformée. Ce Louis se trouvant à la gène dans son état de marchand, vaniteux et tourmenté de l'ambition de se hausser au niveau des riches bourgeois, voulait porter des habits clairs, et se distinguer des marchands

3f)2 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

et des petits bourgeois ne portant que Thabitgris. Grâce aux instances de Marc-Antoine, il finit par obtenir de son père un habit bleu à boutons d'or.

A dix-huit ans, Louis Calas secoua le joug et, rompant toute entrave, il quitta la maison paternelle et se mit ailleurs en apprentissage. En 1766, il entrait dans la voie que lui frayait la servante, embrassait la religion catholique et en informait son père par une lettre confiée à M. de Lamothe, conseiller au Parlement. Le père voulait envoyer à Nîmes ce rebelle, mais Louis entendait re^-ter à Toulouse, Nîmes n'étant qu'un foyer protestant. En quittant la maison de son père, il échangea son habit gris de marchand contre un habit vert, et prit le chapeau bordé et les bas de soie. Arthur Young, dans son Voyag^c en France^ a dit, avec raison ; « Les habits noirs sont le signe d'une position inférieure; « les habits des riches ont des couleurs vives et tran- « chées ».

Les choses se seraient ainsi prolongées, si Louis, armé de l'ordonnance du 16 juin 1681, permettant aux fils des protestants de disposer d'eux-mêmes à Tâge de sept ans, de changer de religion et d'exiger du père une pension pour vivre en dehors de la famille, ne s'était adressé à l'intendant, qui chargea l'archiviste subdélégué de l'Intendance, d'apaiser et de concilier ce différend. Cet archiviste, Jean Amblard, écrivait alors à Tintendanti M. de Saint-Pricst, au mois de janvier 1761 : c Le sieur « Calas père est un homme fort riche et je ne puis « pas dissimuler que je l'ai trouvé fort dur à l'égard € de son fils. C'est un jeune homme sage et pieux; on € m'en a rendu un témoignage qui n'est pas suspect. 11

€ y a cinq ans qu'il est parti de la maison paternelle « pour son apprentissage et, depuis ces cinq ans, le « père n'a donné autre chose à son fils que 5o francs, « pour son entretien à diverses reprises, Ce jeune € homme m'a rendu un état duquel il résulte qu'il doit € 6o3 livres, et cela ne me paraît pas excessif pour Ten- € tretien pendant cinq ans. Je proposerai d'abord que € le père payôt ces 6o3 livres, et qu'il donnât à son € fils 100 livres de pension pour son entretien, jusqu'à € ce qu'il gagnât des appointements, ne fût-ce qu*à con- € currence de cette somme ; ce qui ne serait pas une € charge trop onéreuse pour lui, quoiqu'il ait cinq autres € enfants, parce qu'il n'y a qu'à les voir pour ôtre con- « vaincu que leur entretien coûte à leur père plus de € 100 livres pour chacun. *

L'affaire traîna en longueur ; une lettre de l'intendant, du 20 février, annonçait à l'archiviste que le comte de Saint-Florentin avait mis le placet de Louis Calas sous les yeux du roi. Le père persistant dans ses refus, Louis transmit ce nouveau placet à l'intendant, qui fit rappeler au père les intentions du roi d'en finir promptement. De son côté, l'archevêque de Toulouse, monseigneur de Crussol, s'entremit dans ces disputes de famille ; enfin, le 9 septembre 1761, un mois avant le coup de foudre qui allait éclater sur cette maison, l'archiviste Amblard écrivait à M. de Saint-Priest : € J'ai terminé les contestations des sieurs Calas père « et fils... Calas père a payé à son fils les 5o li- € vres du premier terme de la pension, et il a demandé € quelques jours pour payer le second, parce qu'il ne « se trouve pas en argent. Il m'a promis qu'il serait

« exact à l'avenir; au moyen de quoi c'est une affaire € finie. >

Il ne paraît pas pourtant, que le père ait été très empressé à payer cette pension, s'il faut en croire le praticien Alexandre Fabre, un des témoins entendus dans la procédure, qui aurait vainement réclamé, au nom de Louis, le payement toujours retardé de ces 5o livres, soit au père, soit à Marc-Antoîne, qui s'était borné à répondre tristement : c Louis est fort heureux ; il n'en « est pas de même de moi ; au contraire. >

Si Louis était heureux, il ne Tavait pas été toujours, dans la maison de son père, avant l'abjuration. A des témoins entendus pendant l'information, ne racontait-il pas que son père, courroucé contre lui, l'avait enfermé, quinze jours, dans la cave dont il ne serait sorti que par une ruse de la servante? On accusait môme le père d'avoir tiré, sur son fils, un coup de pistolet. La servante avait aussi révélé le projet des Calas d'enfermer Louis, s'il pouvaient le prendre et de lui dérober les épargnes qu elle lui donnait en cachette. C'est encore Louis qui disait à son voisin Claude Caperan, que la Viguière venait de l'avertir de ne plus passer dans la rue des Filatiers, parce que sa mère, qui s'évanouissait en l'apercevant, disait sans cesse que ses maux ne finiraient que lorsqu'elle le saurait pendu. A en croire bien des témoins, du cœur du père et de la mère la haine était passée au cœur de Pierre Calas, frère de Louis ; le clerc tonsuré Pierre Durand, affirmait que dans la boutique de son père, Pierre Calas s'était, un jour, écrié que ce clerc tonsuré payerait chèrement les leçons données à Louis pour son abjuration.

Il s'est fait bien des légendes, fausses comme toutes les légendes, autour de ce procès. Il s'en est fait surtout sur Marc- Antoine Calas, dont on a souvent assombri, sans mesure, Thumeur bizarre et les instincts d'ambition et de dissipation. Voltaire a été peut-ctre dans le vrai en traçant ce portrait de Marc- Antoine : « Esprit € sombre, inquiet et violent, ne pouvant réussir à entrer f dans le négoce auquel il n'était point propre, ni ctrc « reçu avocat parce qu'il fallait des lettres de catholicité < qu'il ne put obtenir, il résolut de finir sa vie et se conc firma dans sa résol ution par la lecture de tout ce qu'on € a jamais écrit sur le suicide. » Michelet, qui s'est rangé à l'opinion de Voltaire, a ajouté : c Cela le jeta dans une € grande tristesse et dans ce qu'on appelait une mélan- € colie noire; pour se distraire, il alla aux cafés, devint € joueur. Il aurait alors voulu, se rabattant sur le com- € merce, que son père l'associât ; mais le père n'osait « s'associer légalement un jeune homme déjà dérangé € qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour Marc- € Antoine. Il voyait tout impossible ; il eut envie de s'en « aller à Genève, de se faire ministre et de revenir en- € suite se faire pendre. Mais fallait-il aller si loin pour « cela? >

De cette mélancolie dont il s'enveloppait, il se laissait brusquement aller à de mystérieuses paroles, entrecoupées de larmes aussitôt réfoulées. A un avocat au Parlement, François Chalier, qui l'engageait à ne pas aller à Genève, mais plutôt à se faire catholique, Marc- Antoine répondait, avec un éclair dans les yeux : € Eh bien, je pense à antre chose que j'exécuterai ! » Personne n'a pu sonder ses reins et sa conscience,

et Dieu seul a connu le fond de sa pensée. Il se plaisait d'ailleurs à ces pensées de la mort : Chalier lui parlant, un autre jour, des ministres de la religion réformée et de leur fin tragique, il répliqua en disant qu'il trouvait ces hommes bien heureux et qu'il enviait leur sort.

Bachelier en droit, Marc-Antoine, par son origine et ses croyances protestantes, se voyait à jamais écarté du barreau, des charges et des offices interdits aux protestants. Il y eut en lui des accès de découragement et de tristesse profonde ; son humeur en devint chagrine, inquiète et un peu farouche. Il ne fit plus qu'avec dégoût son métier de marchand. Pour chasser ces idées moroses, il alla au Jeu de Paume et au café voisin des Quatre-Billards où Ton jouait gros jeu. Ce serait pourtant une erreur de croire, que son père s'irritait de ces désordres : il a toujours soutenu, dans la procédure, que Marc-Antoine ne lui donnait jamais aucun sujet de mécontentement. Ce qui dominait en lui était Tamour des lettres, et on ne peut nier, la procédure l'atteste, qu'il ne fût surtout attiré vers les poètes et les prosateurs qui ont écrit sur le suicide; il lisait le Calon de Plutarque, Sénèque, le monologue à'Hamlcl que de niaises traductions propageaient alors en France, certains chapitres de Montaigne et quelques vers emphatiques du Sidncy de Gresset sur les suicidés. Il lisait aussi, avec un enthousiasme qui lui arrachait des larmes, la tragédie de Polyeucte et récitait, le soir, les vers de Corneille à ses amis du quartier des Filatiers. On ne lui connaissait pas d'ennemis.

Garda-t-il en son cœur ses croyances protestantes ou,

selon Tex pression des Toulousaines, ce mordant pamphlet du temps, se laissa-t-il entamer par les obsessions delà servante Jeanne Viguier et par J*exemple de son frère ? A l'aide de certaines démonstrations catholiques, n'es-

péra-t-il pas fléchir les autorités qui pouvaient lui donner un certificat de catholicité ? Nul n'a pu le savoir. A ces époques confuses et troublées, on pouvait entrer dans les églises, les couvents et les chapelles, assister aux sermons et se mêler aux processions catholiques, sans avoir l'intention d'abjurer la religion réformée. Pourtaat, la rumeur se répandit en ville que Marc- Antoine se préparait à une prochaine abjuration. On l'avait aperçu, plus d'une fois, à la cathédrale, aux heures des bénédictions et des prédications, ou dans les rues, à genoux sur le passage du saint viatique porté aux malades. Il avait même supplié un de ses amis, François Bordes, de l'accompagner aux sermons des églises des Pénitents-Gris, de la Dalbade et de Saint-Etienne. Une femme, Marie Mendouze, entendit, un jour, la messe au couvent des Augustins à côté de lui, et Jacques Montesquieu, les vêpres, à la cathédrale. D'autres le virent prosterné devant le Saint-Sacrement à l'église du Taur et suivre, tête nue, la procession générale du 17 mai, anniversaire de la fote de la Délivrance, de 1062. Rose Durand le reconnut, un matin, auprès d'un confessionnal, dans l'église de la maison professe des jésuites. Par tout le quartier, ne disait- on pas que la Viguière avait vendu une robe pour acheter à Marc- Antoine des livres de piété? Une protestante convertie, Catherine Daumière, ne déclarait-elle pas aussi, qu'en s'adressant à elle, Marc-Antoine se plaignait des souflrances endurées

par lui chez son père, en ajoutant qu'il était entre les mains d*un bon confesseur, qu'il se confesserait le mardi 24 octobre et ferait sa communion le mercredi ? 11 lui promit même de lui prêter des livres pieux, entre autres, le Chrétien en solitude, et un Traité de pr/cVjs, tirées de saint François de Sales par madame de Chantai. C'était, a dit un témoin, le bruit de tout le voisinage.

Il est difficile de croire qu'il n'j*' ait eu des froissements entre le père et le fils et que ces rumeurs n'aient fait planer, sur cette maison des Calas, les présages d'une abjuration de Marc- Antoine. N'est-ce pas la mercière Marie Couderc qui s'écria, à la nouvelle de la mort de Marc-Antoine, qu'elle n'en pouvait ôtre surprise, parce que quinze jours avant, étant allée acheter des indiennes dans la boutique de Calas, elle avait vu le père tenant au collet son fils aîné, dans un coin du magasin en lui disant : c Coquin ! il ne t'en coûtera que la vie ! » En l'apercevant, le père se calma : elle crut alors que Je fils venait de voler quelque chose au père. D'autres témoignages ont révélé les sourdes explosions de cette maison qui n'allait pas tarder à être bouleversée.

On peut penser, sans s'égarer, qu'à ces orages intérieurs le caractère de Marc-Antoine devait s'attrister davantage et s'aigrir. Les passants le surprenaient rêveur et morne. Au travers de ces nuages, il se fit comme un rayon: l'avant- veille de sa mort, il annonçait en souriant au brodeur Bordes, son ami, que son père venait enfin de lui promettre un bel habit bleu. Il Je redisait à un autre, le matin même de son dernier jour, en finissant par cette simplicité na'i've:«Tu me féliciteras.» On eût dit que la joie et la paix allaient rentrer dans la maison.

Ce n'est pas s'attarder que de décrire cette maison des Calas. Une longue allée ou couloir conduisait de la rue à une grande cour ombragée d'un acacia. Sur la rue s'ouvrait la boutique séparée, par une cloison, du magasin ouvert sur la cour. De la boutique au magasin, on communiquait par une porte de deux mètres de hauteur et à deux battants, garnie en haut de barreaux de fer. Du couloir, on pouvait entrer dans la boutique par une porte intérieure, et par une autre porte dans le magasin. A la suite du magasin et dans une petite cour venait Tescalier. Au premier étage occupé par les Calas, une salle à manger donnait sur une galerie éclairée par la grande cour; auprès de la salle à manger, la cuisine et uae chambre où la famille se réunissait après les repas. C'était la chambre où couchaient dans le même lit, Pierre et Marc-Antoine. La chambre de la mère avait des fenêtres sur la rue.

Dans cette maison, le i3 octobre 1761, vers quatre heures du soir, le père Jean Calas, et ses deux fils Pierre et Marc- Antoine, debout dans leur boutique, vendaient de la mousseline et des indiennes à une demoiselle de Toulouse et à des femmes de la ville de Caraman, le père, disent les Mémoires de Sudre, indiquant tendrement à ses fils la place des mousselines. Ce jour-là, pendant que la mère était dans sa chambre et la servante dans sa cuisine, les deux filles. Rose et Nanettc Calas, étaient allées, selon la coutume de tous les ans, en visite à Péchabois, maison de campagne de leur ami Teissier.

Au moment où les femmes de Caraman marchandaient les indiennes, un jeune homme de vingt ans passa dans la rue des Filatiers et, apercevant ces femmes,

^ntra dans la boutique, afin de leur demander des nouvelles de son père. Ce jeune homme, François- Alexandre-Gaubert Lavaj'sse, de la religion réformée, fils d'un avocat de Toulouse, se destinait au pilotage et portait déjà répée. Avant de s'embarquer pour Saint-Domingue, il était venu de Bordeaux, dans la soirée de la veille pour faire ses adieux à sa famille; en arrivant, il apprit qu'elle était partie pour le domaine de Caraman et alla demander asile à ses amis les Cazeing, dans le quartier de la Daurade. Le matin du i3 octobre, la pluie Fempêchant de partir, il chercha, dans l'après-midi, un cheval de louage; mais à cette saison des vendanges, tous les chevaux étaient retenus.

A peine entré dans la boutique de Calas, il convint avec les femmes de Caraman de partir le lendemain avec elles, s'il parvenait à trouver un cheval. Pierre et Marc-Antoine Calas qui le connaissaient l'invitèrent à souper; il hésita un instant et n'accepta que sur les instances du père. Puis, il monta au premier étage pour voir madame Calas. En apprenant que Lavaysse soupait chez elle, madame Calas se hâta de donner des ordres à la servante et de descendre à la boutique, pour dire à Marc- Antoine d'acheter du fromage de Roquefort. Elle le trouva seul, rêveur et la tête baissée. Elle remonta dans sa chambre, pendant que Pierre et Lavaysse allaient chez les loueurs de chevaux. En passant, Lavaysse vit aussi Marc- Antoine, assis dans un fauteuil de la boutique, le visage caché dans les mains. Ils ne rentrèrent qu'à l'heure du souper, vers sept heures du soir, san > avoir trouvé un cheval à louer. En rentrant, Pierre ferma la porte de la rue.

Marc- Antoine, si triste au moment où sa mère lui avait parlé dans la boutique, reprenait, dans la rue, sa sérénité et même un peu de gaîté, au rapport du témoin Bertrand qui le rencontrait vers six heures. Une demiheure après, il gagnait le café des Quatre-Billards, dans une petite rue voisine qui porte encore ce nom,et y jouait une ou deux parties. A sept heures, la Viguière vint l'avertir qu'on l'attendait ; il quitta le billard et se rendit au souper. La scène du souper a été ainsi racontée dans les interrogatoires :

A sept heures et demie, cinq personnes prirent place à table : Jean Calas et sa femme à côté Tun de Tautre, et Lavaysse entre Marc-Antoine et Pierre. Le souper dura une heure ; Marc-Antoine mangea peu et but plusieurs fois ; Lavaysse parlait de la ville de Bordeaux ; puis, on s'entretint des antiquités du Capitole de Toulouse et Pierre en ayant mal cité quelques-unes, Marc-Antoine releva ses erreurs et le remit dans la vérité.

Au dessert, et selon sa coutume, Marc-Antoine se leva et traversa la cuisine pour sortir. On crut qu il allait au Jeu de Paume ou au café des Quatre-Billards. Dans une lettre de sa mère, on rencontre ce détail qui n'est pas dans les interrogatoires : « La servante lui < a3'ant dit : Avez- vous froid, monsieur Taîné ? ChauflFez- « vous.» Il répondit: c Bien au contraire, je brûle, >etil descendit, d'après la déclaration de Pierre, en prenant la clef du magasin, sans llambeau et au clair de lune. Les autres ne se levèrent de table que quelques minutes après, pour passer dans la chambre voisine. La mère travailla à une broderie, Pierre s'endormit sur un fau-

teuil ; le père causait avec Lavaysse. Vers neuf heures et demie, Lavaysse, voulant regagner la maison Cazeing, on réveilla Pierre et les adieux se firent, au milieu des éclats de rire.

Pierre alluma alors une chandelle pour éclairer Lavaysse. En descendant, ce dernier demanda à Pierre où était Marc-Antoine ; Pierre répondit qu'il devait être en ville. Ils arrivaient, alors, au bas de Tescalier et s'engageaient dans le couloir qui mène à la rue. En passant devant la porte conduisant de ce couloir à la boutique, Lavaysse la voyant ouverte dit à Pierre : « La « porte est ouverte, voyez qui il y a dedans. » Ils entrèrent et virent Marc- Antoine, tête nue, en manches de chemise, pendu entre les deux battants de la porte séparant la boutique du magasin. Aussitôt Pierre poussa ce cri : c Mon frère est mort ! > Il s'approcha du cadavre et lui prit la main : le corps se balança dans le vide. La chemise ne paraissait pas froissée, les cheveux n'étaient pas en désordre, le corps ne présentait aucune meurtrissure. Sur les battants entr'ouverts, reposait une bille en buis servant à serrer les ballots de marchandises, sorte de bâton gros et rond, aplati à un bout; à la bille était attachée une corde à double nœud coulant. La tête de Marc-Antoine était à deux pans du cintre de la porte, la face tournée vers le couloir; les pieds croisés l'un sur l'autre touchaient presque le sol. Pierre et Lavaysse rentrèrent dans le couloir en jetant des cris d'eflfroi : ce sont ces cris, dont le peuple disait qu'ils étaient poussés par Marc-Antoine, en se débattant contre les assassins. Jean Calas accourt; sa femme, toute tremblante, paraît sur la galerie et hésite

à descendre. Elle ne tarde pas à suivre son mari; mais au bas de Tescalier, Lavaysse, afin de lui épargner ce douloureux spectacle, la supplie de remonter dans sa chambre. Au moment où le père arrivait au bas de l'escalier, Pierre lui dit : c Mon frère aîné est étranglé, sus- € pendu. » Le père s'écrie : « Au nom de Dieu, cours € chez Camoire, peut-être mon pauvre fils n'est pas tout € à fait mort. » Lavaysse ouvre aussitôt la porte de la rue et va. chercher le chirurgien. La mère redescend aux cris de Pierre ; elle ne peut croire à la mort de Marc- Antoine, et verse sur lui des gouttes d'eau de la reine de Hongrie pour le ranimer.

Lavaysse cherchait en vain le chirurgien par la ville. Pendant qu'il amenait les Cazeing chez Calas, arriva le garçon chirurgien Gorsse, attiré par les clameurs de la rue des Filatiers. Le garçon chirurgien eut bientôt constaté la mort. Le cadavre était étendu à terre, dans la boutique, près de la porte du magasin, la tète sur des ballots de marchandises, le corps n'ayant que la chemise, les culottes et les souliers. L'habit gris et la veste de nankin étaient plies et 'posés sur le comptoir. Jean Calas sanglotait, frappait ses mains l'une contre l'autre et se jetait sur le corps de son fils, en poussant des cris de désespoir qu'on entendait au dehors ; sa femme, penchée sur le cadavre, continuait à mouiller le front et les tempes avec l'eau de la reine de Hongrie et tentait de le rappeler à la vie. A minuit et demi, le médecin de THôtel-Dieu, Jean-Pierre Latour et deux maîtres chirurgiens, Jean-Antoine Peyronet et Jean-Pierre Lamarque, trouvèrent le corps encore un peu chaud, sans blessures, n'ayant au cou qu'une marque livide que le

garçon chirurgien Gorsse appelle, en son langage, un ruban noir, de l'étendue d'un demi-pouce en forme de cercle, divisée en deux branches et se perdant dans la nuque et les cheveux, la bave à la bouche et la face tuméfiée. Ils constatèrent que ce corps avait été pendu pendant la vie, ou par lui-môme, ou par d'autres, avec une corde double divisée sur les parties latérales du cou.

Le praticien Clauzade, suivi de Lavaysse, avertit la police et amena, dans la rue des Filatiers, deux officiers de la Maison de Ville, l'assesseur Monier et le greffier Savonicrou, selon un chroniqueur, le greffier Dieulafoy. Déjà, un capitoul, ardent catholique, ambitieux, violent et le plus important des capitouls, David de Beaudrigue,. s'était rendu dans la maison Calas, avec une escouade du guet, à onze heures du soir. On sait que les capitouls administraient, en premier ressort, la justice criminelle. Au bruit de ces rumeurs de la foule pressée dans la rue et qui grossissait d'heure en heure, une terrible accusation sortit de terre et plana sur le cadavre de Marc-Antoine. C'était alors la ferme croyance du peuple, réprouvée par la Réforme, que les doctrines de Calvin permettaient à un père protestant de tuer son fils, quand il voulait abjurer. Par ses soupçons et ses imprécations, le peuple traçait au capitoul la voie de l'information criminelle. David de Beaudrigue ne trouva auprès du cadavre que Pierre Calas, le père et la mère étant remontés au premier étage, abîmés de douleur. De là, il entendait le peuple crier à l'assassinat et accuser hautement les Calas d'avoir étranglé Marc-Antoine, parce qu'il voulait se convertir au catholicisme. En se souvenant de ces accu-

salions formidables et soudaines, Voltaire écrivait plus tard à La Chalotais : € Les tètes toulousaines tiennent « de Dominique et de Torquemada. »

Dans Tàme du capitoul entra, tout d'un coup, une conviction frénétique; il n'examine pas les lieux, il ne ne monte pas dans les chambres, il constate à peine l'état du cadavre, il ne s'aperçoit pas que ce corps sans vie n'offre ni trace de violences, ni désordre dans les vêtements ; il ne saisit ni la bille, ni la corde et ne retire des poches de Marc-Antoine que quelques chansons légères qu'il déchire. Pour lui, aussi bien que pour la foule ameutée devant la porte, c'est un crime commis par des huguenots, sur un huguenot prêt à abjurer son hérésie ; il arrête Jean Calas, sa femme, son fils Pierre, la servante Jeanne Viguier et Gaubert Lavaysse et, selon son expression, une espèce d'abbé rencontré dans une des chambres de la maison et qui n'était autre que Cazeing, Tami de Lavaysse, fabricant de mignonnettes et ne ressemblant en rien à un abbé. Ils croyaient tous revenir bientôt du Capitole, et Pierre posait môme une chandelle allumée dans le corridor, pour n'avoir pas, au retour, î\ marcher dans l'obscurité. David de Beaudrigue lui ordonna de l'éteindre en disant : « Vous n'y revien- « drez pas de sitôt.» Il prenait tout au hasard, en pensant que Ja justice reconnaîtrait les siens. Par ses ordres, on plaça le corps de Marc-Antoine sur un brancard, et derrière le cadavre, le capitoul s'achemina vers l'Hôtel de Ville, suivi des prisonniers gardés par le guet, en laissant la porte de la maison Calas ouverte à la foule. Le cadavre fut placé dans la chambre de la Géhenne.

Au Capitole, les premiers interrogatoires ont quelque

chose de rude et de rapide. Le procès-verbal est daté de la maison Calas, bien qu'il n*ait été dressé qu à l'Hôtel-de- Ville. A cette époque, par une coutume qui remontait au quatorzième siècle, les accusés, de même que les témoins, juraient de dire la vérité et prêtaient serment sur le livre des Évangiles, à la page de la Passion. Tous les Calas, Lavaysse et la Viguière, enfermés dans des cachots séparés, affirmèrent que le corps de Marc-Antoine avait été trouvé inanimé sur le plancher de la boutique, auprès de la porte ouvrant sur le magasin, et Jean Calas ajoutait que, dans son trouble, il n* avait pas recherché la cause de la mort. L'aspect du cadavre et les constatations des médecins leur donnaient un éclatant démenti. Le mensonge ne pouvait longtemps se prolonger.

Dans son second interrogatoire, Jean Calas revient à la vérité et déclare avoir trouvé « Marc- Antoine pendu € à une corde, à la porte du magasin répondant à la bou- « tique, la corde attachée à une grosse bille appuj'^ée « sur la porte, et avoir pris Marc- Antoine par le milieu « du corps, ce qui fit tomber la bille. » Il disait aussi que, l'ayant couché sur le plancher, il lui avait ouvert un œil € pour voir s'il Tavait bon. » Il prétendait d'abord ne pas se souvenir si Pierre ou Lavaysse avait détaché la corde ; il soutenait ensuite qu'il l'avait lui-même détachée et enlevée du cou. Quand le capitoul lui demanda s'il lui était arrivé, parfois, de tourmenter et de maltraiter son fils aîné pour cause de religion, il protesta de toutes ses forces contre un pareil reproche ; sa femme affirmait, de son côté, n'avoir jamais entendu parler du désir de Marc-Antoine d'abjurer le protestantisme,

et Pierre attestait que cette pensée d'abjuration n'était jamais entrée dans l'esprit de son frère.

Cest Pierre qui expliqua, le premier, le mobile du mensonge des premiers interrogatoires. Son père, en couchant sur le plancher le corps de Marc- Antoine, lui avait recommandé € de ne point parler de quelle façon on ve- « nait de le trouver, afin de conserver la renommée et « l'honneur de la maison. > C'est qu'en ce temps-là, et en souvenir d'une loi romaine, on frappait le suicide des peines les plus sinistres : on faisait le procès au cadavre, on le traînait sur une claie, exposé à tous les outrages de la populace, on le pendait à une potence et on confisquait ses biens au profit du roi. Par leur mensonge du premier interrogatoire, les Calas espéraient éloigner d'eux ce calice et détourner de leur maison cette publique infamie. Voltaire, emporté et aveuglé par la passion, leur donne raison et dit: € Le mensonge, en ce cas, est une « piétié paternelle. Nul homme n'est obligé de s'accuser « soi-même, ni d'accuser son fils. On n'est point censé € faire un faux serment quand, après avoir prêté ser- € ment en justice, on n'avoue pas d'abord ce qu'on € avoue ensuite. Les Calas n'ont fait que ce qu'ils ont « dû faire. » Après Voltaire, Sudre, l'avocat des Calas, écrivait dans son mémoire: « N'étant ni prévenus, ni « accusés et n'imaginant pas qu'il fût question d'eux, ni « qu'il pût en être question, ils durent n'être occupés « que de l'honneur d'un fils, d'un frère et d'un ami et « ménager leurs discours relativement à cet objet. »

Ce sophisme de Voltaire et de Sudre ne prévaudra jamais contre les droits de la vérité. Sans ce premier mensonge, mêlé de contradictions et d'obscurités, ce

SyS HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

procès aurait-il eu son effroyable dénouement ? Aux yeux d u capitoul David de Beaudrigue, cette rétractation ne fut qu'un acheminement vers l'aveu d'un crime auquel il croyait. Des lettres anonymes adressées à Pierre Calas et à Lavaysse,et saisies le lendemain de leur arrestation, auraient pu éclairer Tesprit du capitoul d'une vive clarté, s'il eût été moins endurci dans sa conviction. Ces lettres exhortaient les accusés à révéler le suicide, sans s'inquiéter du déshonneur qui en pourrait rejaillir sur eux.

Le capitoul entendit plus de quatre-vingts témoins, parmi lesquels le bourreau, qui soutenait que Marc- Antoine n*avait pu se pendre lui-même aux deux battants de la porte ; il se transporta dans la maison Calas avec le procureur du roi, sans que la lumière se fit ; on eut enfin recours à un monitoire, sorte d'information extraordinaire empruntée au moyen âge, confirmée par Louis XIV et dont on a peine à se rendre compte à l'époque où nous vivons.

Le monitoire, qui émanait à la fois des pouvoirs spirituel et temporel, deTofticial et du juge, s'adressait aux consciences, en faisant de la révélation un devoir sacré. On le lisait aux prônes, on l'affichait dans les rues, on y adjurait tous ceux qui, par ouï-dire ou autrement, connaissaient quelques faits, de les révéler soit aux curés, soit à la justice. Le jugj laïque requérait du juge ecclésiastique une sommation aux fidèles de dévoiler, sous peine d'excommunication, tout ce qui semblait devoir se rattacher aux faits formulés dans le questionnaire. Dans une société religieuse comme celle de ce temps, ces sommations solennelles des monitoires impressionnaient et effrayaient les esprits. C'est le procureur du roi en la

ville et sénéchaussée de Toulouse, Charles Lagane, ancien capitoul, qui rédigea ce monitoire; en Tabsence de l'archevêque Richard Dillon, le vicaire-général, Tristan de Cambon en autorisa, le 17 octobre, la lecture aux prônes de toutes les paroisses, pendant trois dimanches. Il portait sur les intentions de Marc-Antoine d'abjurer la religion réformée et d'embrasser la religion catholique, sur les menaces et les mauvais traitements dont il aurait été victime dans sa maison, sur la complicité des accusés, sur un complot ourdi dans le quartier de la Daurade pour tuer Marc- Antoine , sur l'exécution du complot et sur les circonstances diverses du crime.

Ce monitoire, que les uns traitaient d'illégal comme émanant non de l'official, mais du grand- vicaire, et que d'autres trouvaient conforme aux règles du Concile de Trente, qualifiait de crime, sans hésitation, la mort de Marc-Antoine et, par ses affirmations impérieuses, tranchait le procès. Il n'imposait d'ailleurs la révélation qu'aux témoins à charge, il ne censurait pas le silence de ceux qui pouvaient déposer de faits favorables aux accusés et ne posait aucune question relative au suicide. Malgré les instances de l'avocat Sudre, on n'autorisa pas les Calas à produire des témoins à décharge. Sudre ne pouvait écrire que des mémoires. Plus tard, pendant la révision du procès, le chanoine Azimont n'hésitait pas à dire : € Au surplus, j'aurais « déposé le contenu de ma déclaration, si j'eusse été « requis, ou si le monitoire m'y eût autorisé. > Le monitoire réveillait les haines entre protestants et catholiques: un substitut du procureur général de la Chambre de rÉdit traitait ce monitoire de torture chrétienne. Les

accusés en relevèrent appel comme d'abus, mais personne ne soutint leur cause et le Parlement rejeta l'appel.

Quand on a sous la main cette longue procédure, on est confondu de la passion qui agitait Fâme du capitonl David de Beaudrigue, et qui éclate dans les questions adressées aux accusés et aux témoins dont le nombre croissait chaque jour. A la fin d'octobre, ce nombre s*éleva à cent cinquante. Le capitoul recueillait toutes les rumeurs et toutes les accusations d*une ville où s'attisait encore le feu des guerres religieuses : sous Tempire de cette croyance que Marc-Antoine était une victime des haines protestantes de la famille Calas, il ordonnait, pendant les vacances du Parlement, Tinhumation € du martyr » en terre sainte, à Téglise Saint- Jacques, et faisait célébrer ses funérailles, avec une pompe qui ajoutait à Texaspération des catholiques touirmsains. Un dimanche, quarante prêtres, ayant en tôte le curé du Taur, Cazalès, oncle de Cazalës qui allait ôtre député aux Etats-Généraux, firent, au Capitole, la levée du corps, préservé de la corruption à Taide de la chaux vive et déposé à la chambre de la Géhenne; les pénitents blancs, et parmi eux Louis Calas, suivirent le cortège, avec cierges et bannières, et chantèrent une messe solennelle dans leur église tendue de blanc, où se dressait un catafalque surmonté d'un squelette tenant une palme d'une main, et de l'autre une banderole avec cette inscription : € Abjuration de l'hérésie — € Marc-Antoine Calas. » Toutes les confréries de la ville entouraient le monument funèbre. Les protestations des Calas se perdirent dans les bruits de la lugubre fête.

Le monitoire n'amenant aucune révélation importante, on en fit, à la requête du procureur général, une seconde publication, mais, cette fois, le vicaire-général lançait Texcommunication contre ceux qui tardaient à parler^ Cette seconde publication s'appelait la fulmination. Des légions de témoins, effrayés par cette menace, se présentèrent et versèrent, dans la procédure secrète, toutes les rumeurs de la rue et tous les soupçons vagues qui prenaient sur leurs lèvres l'accent de l'accusation. Un seul osa affirmer que Marc- Antoine était resté fidèle à la religion réformée. Le capitoul confrontait chaque témoin avec chaque accusé, isolément, et relisait la déposition des témoins. Les premières dépositions et les premiers interrogatoires forment l'instruction préparatoire ; les récolements et les confrontations constituent l'instruction définitive. Parfois, les accusés reprochaient des témoins, ainsi que la loi le leur permettait; la femme de Calas, redoutant les rancunes des fanatiques, les reprocha tous. Aucun d'eux n'appartenait à la religion protestante : les lois s y opposaient. D'ailleurs, selon le mot d'Elie de Beaumont, tous les témoins furent interrogés, plutôt en vue de l'accusation, qu'entendus pour la libre manifestation de la vérité.

Durant ces interrogatoires, Jean Calas, accablé sous l'accusation qui pèse sur lui, la repousse avec plus d'indignation que d'habileté. La peur perce à travers les réponses de Pierre. La servante se défend avec une fermeté naïve : on ne pouvait contester sa ferveur catholique ; elle parlait, néanmoins, comme ses maîtres, et affirmait que nul d'entre eux n'avait porté une main criminelle sur Marc-Antoine. Lavaysse se perd souvent

382 HISTOIRE DU PARLEMEr^T DS TOULOUSE

dans les détails et se trouble. Seule, la mère se défend pied à pied, évite les pièges, repousse avec énergie les accusations passionnées, se dégage des questions périlleuses et s'élève, parfois, à des hauteurs qui surprennent. € Interrogée si elle ne sait qu'un père est le juge « souverain de la religion de ses fils, elle répond que « c'est la conscience et les lumières qui doivent nous « faire décider, et non l'autorité d'un père. » Elle embarrasse le capitoul, elle interpelle les témoins, leur reproche sévèrement leurs mensonges, leurs paroles imprudentes et leurs ressentiments. Aux confrontations du père et du fils, le père éclate souvent en sanglots, se trouble et dit à son fils : « Aide-moi, ma mémoire est € dérangée. > La mère garde toujours l'intrépidité de son cœur et la lucidité de son esprit.

Le père de Lavaysse, ainsi qu'il l'a raconté lui-même, parvint à voir son fils dans la prison, et le supplia de faire des aveux : « Mon père, lui répondit le fils, vous voyez « rhorreur des cachots ; dussent-ils ne jamais s'ouvrir * pour moi, je ne trahirai pas la vérité. Je n'ai pas quitté, « un seul in-tant, la famille Calas : elle est innocente. Le « hasard m'a enveloppé dans son infortune; je lui reste- « rai fidèle. »

Les amis des accusés cherchaient à les consoler et à les fortifier dans ces cruelles épreuves. Un mémoire rédigé, en secret, par le père de Lavaysse protesta contre l'accusation de meurtre. L'assesseur, lui-môme, de David de Beaudrigue, Monj^er, prenait couleur pour les Calas et résistait à ce déchaînement de passions. Accusé de s'entendre avec les prisonniers, il traduisit devant le Parlement son accusateur le plus acharné, un m )ine, le

frère Joseph Fabre, qui fut condamné à lui faire des excuses publiques, mais Monyer ne voulut plus rester parmi les juges des Calas et se départit du rapport et du jugement du procès. Louis Calas et ses deux sœurs rédigèrent une requête en inscription de faux contre un acte illégal du capitoul ; le procureur téméraire qui signa la requête pa3''a son audace de trois mois de suspension et d'excuses solennelles.

On crut, un moment, toucher à la preuve de l'abjuration de Marc- Antoine ; le procureur du roi lança, contre un abbé qu'on disait avoir été « le confesseur du martyr >, un brie/ inlcndil, assemblage bizarre de questions arrêtées d'avance, auxquelles devaient s'appliquer des réponses ne devant jamais franchir le cercle tracé par les questions. Le bricf iniendil ne produisit pas de résultat.

Dans cet amas de clameurs populaires, vagues et incohérentes, d'assertions sans preuves et de propos sans portée ou mal établis, le capitoul David de Beaudrigue et la plupart des capitouls qui pouvaient être pris à partie, par les accusés, en cas d'absolution, n'hésitaient pas à trouver des charges suffisantes et la preuve même du crime. L'archiviste Amblard l'écrivait ainsi, le 28 octobre à l'intendant, M, de Saint-Priest : « Le monitoire a produit, à ce que l'on prétend, des « preuves complètes dujmeurtre du sieur Calas, avec des « circonstances qui font horreur. Les capitouls doivent € ordonner aujourd'hui la procédure extraordinaire. Les « accusés sont gardés à vue et personne absolument ne « peut leur parler, ni les voir. On tient, en même temps, « dans les prisons du Palais un ministre avec plusieurs « protestants qui se sont révoltés et qui ont fait sédition

« dans la généralité de Montauban. Ils sont tous gardés € à vue, chargés de fers, et il y a quatre sentinelles, de € cent pas en cent pas, de la porte de la prison au corps « de garde de la place du Salin, qui, en cas de besoin, « serait assemblé, par un coup de sifflet. Cette garde a « été doublée, Ces deux événements, presque à la c même époque, ne peuvent que nuire aux accusés res- € pectifs. »

C*est qu'en effet, au moment de la fulmination du monitoire,la maréchaussée conduisait, à la Conciergerie, le ministre protestant François Rochette et les frères Grenier accusés d'avoir voulu soulever le peuple, du côté de Montauban et de Caussade. Quelques protestants arrêtés avec eux ne tardaient pas à les rejoindre en prison. Ces arrestations qui aggravaient l'accusation portée contre les Calas, sonnèrent un réveil de guerres religieuses; on renforça le poste du Palais, on plaça des sentinelles aux portes de la ville. Il n'en fallait pas davantage pour surexciter la passion publique : on disait et on écrivait partout que les épouvantables doctrines des Calas permettaient aux parents d'immoler les enfants qui changeaient de religion. On revenait aux plus mauvais jours des persécutions du moyen âge.

Le président de Senaux tenait le ministre Phelippeaux, comte de Saint-Florentin, au courant des incidents de la procédure et des bruits de la ville. Le ministre répondait : « L'instruction ne saurait être trop rigoureuse, ni « trop prompte. >

Le i8 novembre, le consistoire, composé de quatre capitouls et de trois assesseurs, se réunit au Capitole, pour entendre le rapport de l'assesseur Carbonnel qui con-

cludit au procès contre le cadavre de Marc- Antoine et à la mise en liberté des accusés. De tous les juges,, c'était celui qui pouvait le mieux entrevoir la vérité ; en sa qualité de rapporteur et en voyant de près les ac cusés et les témoins, il avait cru, à leur accent, recon* naître l'innocence et baser sa conviction. L*assesseul Labat opina pour que le père, la mère et leur fils Pierre fussent pendus et brûlés après leur mort ; que Lavaysse fût condamné aux galères perpétuelles et que la servante fut mise hors de cause. L'assesseur Ferlup était d'avis,, avant dire droit, d'appliquer le père Calas et son fils Pierre à la question ordinaire et extraordinaire, et de surseoir au jugement des autres accusés jusqu'à l'appel. Le capitoul Boyer voulait appliquer le père, la mère et le fils à la question ordinaire et extraordinaire, en présence de Lavaysse et de la servante. Cette opinion fut appuyée par le capitoul Chirac, un des procureurs les plus savants du Parlement. David deBeaudrigue se rangea à l'opinion la plus rigoureuse, émise par l'assesseur Labat. Enfin, Roques, président du Consistoire, demanda la question ordinaire et extraordinaire pour tous les accusés. La délibération fut longue : elle se termina par une sentence ordonnant qu'avant dire droit, Jean Calas, Pierre Calas et la femme Calas seraient appliqués à la question ordinaire et extraordinaire, et que Lavaysse et Jeanne Viguier seraient seulement présentés à la question.

Appel a niinima fut aussitôt interjeté par le procureur du roi; de leur côté, les accusés appelèrent de cette sentence au Parlement ; en attendant, on leur mit les fers aux pieds. David de Beaudrigue écrivait alors à Phelip-

386 HISTOIRE DU PARLEMliNT DE TOULOUSE

peaux : « L'accusation d'un crime de cette espèce exi-

< geait un jugement plus rigoureux, tant par ce qui ré- « suite des preuves de cette procédure, que par l'intérêt c public qui demandait un exemple. Mon avis n'a pas

< été suivi ; mais il me reste l'espérance que le Parle- « ment, qui va les juger de suite, corrigera cette sen- « tence et, par là, le public se trouvera satisfait et le « crime ne restera pas impuni. »

Le 5 décembre, un arrùt infirmant la sentence des capitouls leur défendait d'ordonner, à l'avenir, que les accusés seraient seulement présentés à la question, sans y être appliqués. Amblard écrivait à M. de Saint-Priest : € Il y eut, avant-hier, arrêt dans l'affaire Calas ; il passa, « in mitiorenij de casser la sentence des capitouls par

< des moyens de forme et de prescrire que Vinquisition <t criminelle serait continuée. Le plus amplement acquis sup- « pose qu'il n'y a pas de preuves, au lieu que Vinquisition « criminelle continuée ne suppose pas l'insuffisance abso- « lue de preuves pour condamner. Tout cela paraît un « jeu de mots, mais c'est le st3^1e de ce Parlement. > Ce que ne dit pas Amblard, c'est que le conseiller de La Salle, qui avait hautement défendu la cause des Calas, en dehors de l'audience, et publié un mémoire à ce sujet, se récusa en disant que son opinion était trop connue et qu'il persistait à croire à l'innocence des accusés.

Le Parlement retint le procès et chargea le conseiller Pierre de Boiss3'^ de continuer l'information. Ce furent les mêmes incidents que devant David de Beaudrigue et les mêmes témoignages. Un seul fait nouveau et important s'en dégageait : le jour de sa mort, Marc-Antoine,

CIÏAP. XVf. — LE PROCÈS CALAS 887

après avoir échangé, pour son père, des pièces d'or contre des pièces d'argent, fit au jeu une perte considérable, et l'argent échangé n'avait pas été remis au père.

L'information finie, le procès alla devant la Tournelle, composée des deux présidents du Puget et de Senaux, et des onze conseillers, de Cassan-Clairac, rapporteur, qui s'enferma au couvent des chartreux pour rédiger son rapport, du doyen de Bojal, de Cassan-Gotte, d'Arbou, Goudougnan, de Lasbordes, de Cambon, Gauran, Desinnocents, de Boissy et Miramont. Le procureur général Riquet de Bonrepos siégeait au banc des gens du roi : on sait que l'avocat Sudre défendait les accusés. Le jour de la première audience, Calas, en traversant la cour du Palais, vit allumer un bûcher où le bourreau brûla, par arrêt du Parlement, des libelles calvinistes, sinistre présage, dit un chroniqueur, qui fit pâlir l'accusé.

Après dix audiences, la Tournelle délibéra : sept voix votèrent la mort, trois la torture préalable, deux une information nouvelle sur la possibilité du suicide; une seule vota l'acquittement. En chambre du conseil, la discussion fut vive pour amener une majorité, sept voix sur treize ne formant point la majorité légale. Un conseiller, que l'on a dit être le doyen de Bojal, se joignit à ceux qui opinaient pour la mort. Le 9 mars 1762, la Tournelle prononçait l'arrêt de mort contre Jean Calas jet ajournait sa décision contre les autres accusés.

Le soir, en vertu de l'arrêt de la Tournelle, le bourreau amena dans le grand Consistoire du Capitole, devant les deux capitouls David de Beaudrigue et Léonard Daignan de Sendal, le condamné Jean Calas, tête

et pieds nus, en chemise et la hart au col. On Tenferma dans le cachot appelé Tlnfemal, sorte de tombeau enfoncé dans le mur, sans fenêtres, n* ayant qu'une étroite couche de paille et qu'une petite table sur laquelle étaient posés une cruche de terre et un morceau de pain. Ce cachot, ainsi que celui qui avait servi au duc de Montmorency, ont disparu sous la pioche des démolisseurs.

Le lendemain, on redoubla la garde autour du Capitole et du Palais de Justice ; Calas entendit, à genoux, la lecture des réquisitions faites 'par Tavocat du roi de Pijon et la lecture de l'arrêt par le greffier. Puis, le bourreau le conduisit à la chambre de la question du Capitole et le plaça sur le bouton de la question ordinaire. Là, David de Beaudrigue l'avertit qu'il n'avait que quelques heures à vivre, que des tourments à souflFrir, et l'exhorta à dire la vérité. La main levée sur le livre des Evangiles et sur l'image de la Passion, Jean Calas jura de dire la vérité. Sur Tordre du capitoul Daignan de Sendal, le bourreau et ses valets sortirent et David de Beaudrigue représenta à Calas qu'il ne pouvait, sans violer son serment, se dispenser de répondre « ingénû- « ment, sans détour et sans équivoque, et qu'en dégui- < sant le vrai, ses peines et ses tourments seraient re- « doublés. > Et il reprit la longue série des questions déjà adressées à Calas dans les interrogatoires. Calas persista dans ses protestations contre l'accusation et déclara, une fois de plus, qu'il était innocent et qu'il n'avait pas de complices.

Le bourreau, ses gardes et ses valets rentrèrent. Après avoir prùté serment, sur l'évangile de la Passion,

CHAP. XVI. — LE PROCès CALAS SSq

de bien remplir leur mission et de ne pas trahir le secret, ils appliquèrent le condamné au premier bouton de la question, les gardes serrant le tour, les valets tenant les cordes et le bourreau mettant ses pieds sur les boutons attachés aux fers des pieds de Calas. De ces boutons partaient des cordes enroulées à un tour à bras, et de ces cordes des anneaux qui saisissaient les poignets. Ainsi se trouvaient pris les quatre membres qui s'élevaient et s'étiraient, quand le bourreau faisait jouer le tour, tenait les cordes et se plaçait sur les boutons.

L'instrument de torture mis en mouvement et le supplice ayant commencé par le premier bouton, David de Beaudrigue demanda encore à Calas s'il était coupable. Sur les dénégations du supplicié, ordre fut donné au bourreau de le remonter au second bouton. Calas protestait toujours de son innocence. Le capitoul lui dit alors que les tourments qu'on lui réservait seraient plus atroces encore, qu'il allait être attaché au banc de la question extraordinaire, et qu'il en pourrait seul adoucir les douleurs par ses révélations. Calas répéta qu'il était innocent. David de Beaudrigue lui ayant demandé le nom de ses complices : < Où il n'y a pas de crime, répli- € qua Calas, il n'y a pas de complices. »

On appela le père Bourges, docteur royal de l'Université, et le père Caldaignes, professeur en théologie de l'ordre des dominicains, pour l'exhorter à confesser son crime, et une demi-heure après, le bourreau l'attacha au banc de la question extraordinaire. Une fois de plus, David de Beaudrigue lui demanda s'il était coupable : Calas prit le ciel à témoin de son innocence. € De suite, dit le procès- verbal de torture, cinq

SgO HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

4: cruchets d'eau ayant été versés par un tube dans la « bouche, suivant la forme ordinaire, et après avoir fait « découvrir le visage, interrogé s'il persiste dans ses ré- « ponses, Galas répond qu'il y persiste. Et ayant fait « verser cinq autres cruchets d eau et ayant fait dé- « couvrir le visage du dit Calas, interrogé s'il persiste « dans ses réponses au dernier interrogatoire à lui fait, « répond qu'il y persiste et qu'il est innocent, de même « que les autres accusés. *

La torture achevée, le bourreau détacha du banc le condamné et le livra aux pères Bourges et Caldaignes, pour l'entendre en confession et l'encourager à bien mourir. La confession ne fut pas longue : le lo mars, à trois . heures. Calas monta sur la charrette et le bourreau le mena sur la place Saint-Etienne où il fit, sur le parvis, l'amende honorable à Dieu, au roi et à justice, prescrite par l'arrêt. Delà, remonté sur la charrette, il fut conduit à la place Saint-Georges, des milliers de têtes aux fenêtres, dans les rues et sur les toits. Les maisons protestantes restèrent closes : on ne vit dans les rues aucun protestant. Seul, le docteur Sol sortit et visita ses malades, selon sa coutume de tous les jours.

Une tradition populaire, reprise par M. Plougoulm dans un de ses discours de rentrée à la Cour de Rennes, a raconté qu'en allant de la place Saint-Etienne à la place Saint-Georges, la charrette passa dans la rue des Filatiers, et que Calas s'agenouilla devant sa maison et la bénit, en souvenir des années heureuses passées à ce foyer. « Simple et déchirante action, disait M. Plou- « goulm, qui renfermait à elle seule une si grande lu- € mière d'innocence, qu'elle émut profondément la mul-

€ titude. » Ce n'est là qu'une légende embellie par l'imagination, mais démentie par le procès-verbal d'exécution qui constate, expressément, que Calas suivit le parcours accoutumé. Son agonie ne fut pas ainsi prolongée : il ne suivit d'autre rue que la rue Boulbonne, le trajet ordinaire le plus direct et le plus court.

En descendant de la charrette, Calas s'assit au pied de l'échafaud, sur un barreau de l'échelle. Là, David de Beaudrigue lui donna lecture des interrogatoires subis pendant la question, et lui demanda encore s'il persistait à soutenir son innocence. Sur la réponse de Calas qu'il était innocent, le bourreau le fit monter sur l'échafaud, le coucha sur la croix de Saint-André, lui rompit les membres par onze coups de barre de fer et Texposa sur la roue dressée à côté de l'échafaud, la face tournée vers le ciel. Au premier coup. Calas poussa un cri déchirant; les autres ne lui arrachèrent que de sourdes plaintes ; il ne disait qu'une chose, au confesseur et au peuple, c'est qu'il était innocent.

Une lettre d'Amblard à Saint-Priest entre dans plus de détails : c Calas a soufTert son supplice avec une fer- € meté inconcevable. Il ne jeta qu'un seul cri, à chaque « coup que l'exécuteur lui donna sur l'échafaud. Pen- € dant deux heures qu'il resta sur la roue, il s'entretint « avec le confesseur de choses étrangères à la religion, € après avoir déclaré que tout ce qu'il pourrait lui dire « à ce sujet était inutile; qu'il voulait mourir protes- € tant. Une des jambes qu'on lui avait cassée n'ayant pas « été repliée par la roue, il pria le confesseur d'avertir < l'exécuteur de remonter sur l'échafaud, parce qu'il € sentait des tiraillements qui lui causaient de vives

Sga HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

« douleurs, et le confesseur, qui était le professeur « de théologie des jacobins, lui procura ce soulage- € ment. »

Au père Bourges, qui lui demandait la vérité, Calas répondait: € J'ai dit la vérité. Croyez-vous donc, mon père, « vous aussi, qu'on peut tuer son propre fils? Je meurs € innocent. Jésus-Christ, l'innocence même, voulut bien € mourir par un plus cruel supplice. Dieu punit sur moi € le péché de ce malheureux qui s'est défait lui-mùme ; € il le punit sur son frère et sur ma femme. Il est juste € et j'adore ses châtiments ; mais ce jeune étranger, ce € fils de M. Lavaysse, comment la Providence Ta-t-elle € enveloppé dans nos malheurs I »

L'arrêt portait que le condamné vivrait là, c en peine

< et repentance, tout autant qu'il plairait à Dieu de lui « laisser la vie. > Mais, par un article secret, relenlum^ ajouté de la main du président du Pujet et signé de lui, il était dit qu'après deux heures sur la croix de Saint- André, le condamné serait € étranglé jusqu'à ce que € mort naturelle s'en suive. * Les deux heures expirées, David de Beaudrigue s'approcha de la roue et demanda, une dernière fois, à Calas s'il était coupable. Le supplicié garda le silence et détourna la tôte. Le bourreau remonta sur l'échafaud, étrangla Jean Calas et jeta son corps au bûcher. Quand le feu eut consumé le corps, le bourreau jeta les cendres au vent.

En descendant de l'échafaud, un des deux confesseurs de Calas s'écria : c Tl est mort en juste » î Et l'intendant Saint-Priest, plus incrédule, écrivait à Amblard : * Rece- « vez bien les remercîments de mon père et les miens

< sur les détails que vous nous avez faits du jugement

CHAP. XVI. — LE PROCÈS CALAS SqS

€ rendu dans Taffaire Calas. La fermeté dans les souf- € frances devrait être le partage des gens qui n'ont rien « à se reprocher. »

Les bruits de ce supplice arrivèrent au fond de la prison où les autres accusés attendaient leur sort. Ils purent croire, un moment, que leur dernière heure approchait. Épouvantés par les tortures de la question et le supplice de la roue, Pierre Calas et Lavaysse abjurèrent la religion réformée. Dès que Pierre Calas eut abjuré, un moine dominicain le conduisit devant sa mère qui ne lui adressa aucun reproche, et se borna à détourner silencieusement la tête. Le procureur général Riquet de Bonrepos n'en prenait pas moins des réquisitions devant le Parlement pour faire pendre Pierre Calas, sa mère et Lavaysse, et enfermer la servante, durant sa vie, au quartier de force de l'hôpital.

A la Toumelle, on discuta longuement sur le sort des accusés. Pierre Calas échappa aux galères et fut banni ; sa mère, Lavaysse et Jeanne Viguier furent mis hors de Cour et sortirent de prison, au milieu d'une foule émue qui les aurait massacrés quelques jours avant, et qui versait alors des larmes de pitié. Cet arrêt est du i8 mars : à neuf jours de distance, la Tournelle, ébranlée par la mort de Calas et sa fermeté inébranlable dans le sup* plice, entrait brusquement dans une voie de clémence. Pourtant, trois membres de la Tournelle, froissés par cet arrêt qui leur semblait un injurieux renversement du premier, refusèrent de le signer. Ce furent le président du Pujet, le rapporteur de Cassan-Clairac et le conseiller de Lasbordes. David de Beaudrigue écrivait à Saint-Florentin : « Cet arrêt n'a pas laissé que de sur-

« prendre tout le monde qui s'attendait à quelque chose « de plus rigoureux, *

Le lendemain, on vit Pierre Calas, devenu presque aveugle en prison, conduit par le bourreau hors de la porte Saint-Michel ; mais là s'arrêta le bannissement. Par une autre porte, il fut ramené au couvent des jacobins d'où il s'évada, au mois de juillet. Arrivé à Genève, auprès de son frère Donat, il s'empressa de rétracter son abjuration. Déjà, leur mère et la servante, sans asile et sans fortune, avaient abandonné Toulouse : la maison Calas confisquée fut dévorée en frais de procès. Un arrêt du Parlement ne tarda pas à enlever les deux filles à la mère et à les faire enfermer dans un couvent.

Il y eut alors une nuée de mémoires, en tous sens, sur ce procès. Sudre, Tavocat de Calas, dont le premier mémoire avait été publié trois mois après la mort de Marc- Antoine et dès que Talfaire fut évoquée au Parlement, rouvrit le feu par une nouvelle et vigoureuse défense suivie des Obscn\iiions signées du procureur Duroux, mais que traçait la main énergique et pure du conseiller de La Salle. En quelques jours, Sudre, revenu à la charge, publia trois mémoires, dominant tous les autres de leur pénétration, de leur dialectique et de leur science, sans déclamation et sans pompe. Voltaire ne paraît pas les avoir connus ; il ne les a vus du moins que plus tard. On doit penser que cette lettre au pasteur Moultou, du mois de janvier 1768, a trait à un des mémoires de Sudre : c Voici un mémoire qu'on m'envoie. Il a été « fait à Toulouse, il y a très longtemps. Je suis bien € fâché que les avocats de Paris ne Paient pas eu. < Votre indignation et votre pitié redoubleront, s'il se

« peut, à la lecture de ce mémoire. On est tenté de se € faire débaptiser, quand on lit la Saint-Barthélémy, € les Massacres d'Irlande et l'Histoire des Calas »• Seuls, les mémoires de Voltaire sont supérieurs à ceux de Sudre, Ceux d'Elie de Beaumont, qui faisaient pleurer toute la société, de Ferney, étaient empreints d'une emphase monotone et parsemée de citations empruntées aux souvenirs de la Grèce et de Rome.

En même temps parurent des mémoires pour Lavaysse, bientôt suivis de la Calomnie confondue, attribuée à La Baumelle et à un pasteur du désert, Paul Rabaut, père de Rabaut-Saint-Etienne, véhémente protestation contre la condamnation de Calas qui fut, par arrêt du Parlement, lacérée et brûlée de la main du bourreau. Le mémoire pour Lavaysse émanait de son père, avocat au Parlement. L'émotion y est forcée et, en étalant ses douleurs paternelles, le vieil avocat, loin de rencontrer réloquence, ne faisait qu'imiter les scènes des drames bourgeois, à la manière de Diderot : « Qu'entends- « je, s'écriait-il, on juge mon fils, je n'ai pas la force de € continuer... Je succombe... Lavaysse, mon second fils, € arme-toi de courage, achève la défense de ton frère < innocent! » Et aussitôt, le second fils prenait la parole : € J'obéis à mon père. Avec aussi peu d'expérience, le € disciple remplira-t-il le plan formé par le maître. Que « je te plains, mon cher frère, d'avoir ta défense en des € mains si faibles ! Le zèle suppléera-t-il au talent ? »

Ces livres et ces brochures prenaient tous les titres et toutes les formes : VHistoire de la famille Calas, par Thomas Simon, la Lettre d^ un philosophe prolestant, par Fréron, en attendant les récits déclamatoires ou romanesques.

3g6 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

les tragédies et les poèmes qui allaient éclore en France, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande et en Irlande; enfin, le drame de Lemierre d*Argy, la tragédie de Laya, le drame de Villemain d*Abancourt, la tragédie de Chénier, le drame de Victor Ducange, le roman de Clémence Robert. La liste serait longue, si tous devaient être cités ; je n*ai parlé que des plus fameux.

J'ai nommé Diderot et je veux citer, de lui, ce passage d'une lettre à mademoiselle Voland : « Choisissez, aurais- € je dit aux juges : si Calas est fanatique, il a pu tuer son « fils, mais c'est par le zèle le plus violent qu'un furieux « puisse avoir pour sa religion. Il a donc rougi, en mou- < rant, d'une action qu'il a dû regarder comme glo- « rieuse, comme ordonnée par son Dieu, il en a donc € perdu le mérite en la désavouant lâchement ; sa bou- « che prononçait donc l'imposture en mourant ; accusé « d'une action qu'il avait commise et dont il aurait dû « se glorifier, il la regardait donc comme un crime ; il € apostasiait donc lui-même, et puni dans ce monde, il « appelait encore sur lui le châtiment du grand juge € dans l'autre ! »

Le plus violent et le plus puissant avocat des Calas fut Voltaire. Pendant le procès, il est sans parti pris et croit le crime avéré. Il écrit au nouveau conseiller Le Bault, sur ce ton moqueur : € Vous avez entendu parler « peut-être d'un bon huguenot, que le Parlement de Tou- « louse a fait rouer pour avoir étranglé son fils ; cepen- € dant ce saint réformé croyait avoir fait une bonne ac- € tion, attendu que son fils voulait se faire catholique et € que c'était prévenir une apostasie ; il avait immolé son € fils à Dieu et pensait être fort supérieur à Abraham, car

€ Abraham n'avait fait qu'obéir ; mais notre calviniste « avait pendu son fils de son propre mouvement et pour « Tacquit de sa conscience. Nous ne valons pas grand'- « chose, mais les huguenots sont pires que nous et, de « plus, ils déclament contre la comédie. »

En même temps il écrivait à d'Alembert : c Pour € l'amour de Dieu, rendez aussi exécrable que vous le « pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son « père ou qui fait rouer un innocent par huit conseillers € du roi.» Au cardinal de Bernis, il écrit aussi : «Oserai-je « supplier Votre Eminence de vouloir bien me dire ce que « je dois penser de l'aventure affreuse de ce Calas, roué € à Toulouse, pour avoir pendu son fils? C'est qu'on pré- « tend ici qu'il est très innocent et qu'il en a pris Dieu à « témoin. Cette aventure me tient à cœur, elle m'attriste « dans mes plaisirs, elle les corrompt. Il faut regarder le « Parlement de Toulouse ou les protestants avec des « yeux d'horreur. >

Voltaire ne sait encore de quel côté se tourner ; il hésite entre ce qu'il appelle le fanatisme des calvinistes et le fanatisme des parlementaires. Une semaine s'écoule ; un marchand de Marseille, se rendant de Toulouse à Genève, lui raconte le procès et le supplice. A partir de ce moment, il n'a plus qu'une pensée, c'est de dévoiler ce mystère, et il entrera dans cette voie d'humanité et de justice avec son ardeur fiévreuse, son éloquence passionnée et cette émotion qu'on n'aurait pas soupçonnée chez cet esprit railleur et léger, sceptique et sentimental, dont Candide semblait ôtre l'expression et l'image. 11 prit, à la volée, avec sa vivacité entraînante, cette occasion de s'attaquer, du même coup, à la religion et à la justice.

Dans le cri de douleur à la fois et de haine que lui arrache le supplice de Calas, perce le ressentiment de son âme contre les traditions parlementaires qui répudiaient et proscrivaient ses idées. Cette fois, il allait se trouver d'accord avec les sentiments généreux de la nation qui se méprit sur la vraie source de ses attendrissements. En embrassant avec tant de chaleur la cause de ces accusés, Voltaire voulait moins venger leur honneur qu'assouvir de vieilles rancunes. Il n'eut jamais la procédure sous les j^eux, mais tout lui était bon pour guerroyer au nom de la philosophie. Cent vingt années ont passé sur les écrits de Voltaire, et ces pages semblent brûler encore.

On le retrouve là tout entier, avec ses qualités et ses vices, sa verve, ses contradictions mobiles, les élans de sa passion, ses volontés obstinées et les éclats de ses colères, son amour de l'humanité et de la tolérance et ses petitesses d'amour-propre, son merveilleux bon sens et l'impuissance de sa raison dans le domaine de la pensée religieuse. Ce brillant agitateur dont la voix a des bruits de clairon, sonne la fanfare du parti de la révolte et de l'esprit nouveau, se rit de tout et se joue, à la surface des choses, avec cet art redoutable où il excelle. Par une lettre à Damilaville, en entrant en campagne, il attire à lui tous les athées : « Mes chers € frères, il est avéré que les juges toulousains ont roué « le plus innocent des hommes. Presque tout le Langue- « doc en gémit avec horreur. Les nations étrangères qui € nous haïssent et qui nous battent sont saisies d'indi- € gnation. Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthé- « lemy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. * Et

il finit par cet appel aux armes : « Criez et qu'on crie ! * La guerre est bien déclarée et Voltaire réclame, à grands cris, la cassation de Tarrêt de Toulouse. S'il a été, vers la fin, convaincu de l'innocence de Calas, sa conviction, on Ta vu, ne paraissait pas aussi ferme à la première heure ; mais, vérité ou calomnie, il s'en empare pourvu que ce soit une arme pour combattre. Il prétendait alors que les lettres qu'il recevait se contredisaient et formaient un chaos impossible à débrouiller. Pour amener la lumière, il écrit de tous côtés et soulève partout les consciences. Il veut envoyer son ami Ribotte à Toulouse, pour c s'éclairer de cette horrible aventure > : il se plaint amèrement de la < lâcheté de ceux qui € gardent le silence et pourraient faire la clarté. » Il se compare au samaritain de l'Evangile qui versait l'huile et le vin sur les plaies de l'Israélite blessé sur la route ; mais, en lui, ce n'est pas tant le cœur que l'esprit qui s'enflamme. Il écrit au maréchal de Richelieu et au cardinal de Bemis et fait solliciter le duc de Choiseul par ses amis de Versailles, et les philosophes par Damilaville. Voltaire parle toutes les langues et prend tous les tons, selon les hommes et les pays. Il écrit au médecin Tronchin : « Nous avons une viande plus crue pour les « étrangers : ce mémoire est pour la France et au bain- € marie. » Il appelait le maréchal de Richelieu « mon « héros », et servait, chaque jour, à la France le vin du Cap et l'eau des Barbades.

A Paris, on s'exaltait moins qu'à Genève, et les Parisiens, toujours frivoles, oubliaient l'affaire Calas. Un moment, le découragement le prit, en recevant une lettre du maréchal de Richelieu, qui lui annonçait que l'arrêt de

Toulouse semblait bien rendu et rengageait à ne plus se mêler de ce procès. Il savait aussi que le président de Brosses pensait comme le maréchal de Richelieu. Mais il ne se laisse pas abattre et il excite ainsi les autres à la guerre : « On est toujours indigné ici de Tabsurde « et abominable jugement de Toulouse. On ne s'en sou- « cie guère à Paris, où Ton ne songe qu*à son plaisir « et où la Saint-Barthélémy ferait à peine sensation. » Et vers le même temps, il écrivait à d*Argental : c Mes € anges, mes anges, rit-on encore à Paris ? Pour moi, je « pleure. Nos Parisiens ne voient que des Parisiennes, et « moi je vois des étrangers, des gens de tous les pays, et « je vous réponds que toutes les nations nous insultent « et nous méprisent. »

Il mande à Ferney et aux Délices tous les Calas réfu*giés en Suisse, il les interroge, tantôt en accusés, tantôt en témoins, afin de mieux découvrir la vérité ; il presse la veuve Calas et Lavaysse de partir pour Paris, afin de faire du bruit autour d'eux ; il écrit à l'avocat Vegobre et à des ministres protestants ; il reproche son apathie à la veuve Calas, en disant : « Il me semble que si on « avait roué mon père, je crierais un peu plus fort. » Il publie les Pièces originales contenant une lettre de Donat Calas, une autre lettre de sa mère, il répand en Europe une Déclaration de Pierre Calas. Cédant aux instigations des pasteurs genevois et surtout de Moultou, Tami de Rousseau, qui entretiennent habilement cette indignation, il ourdit intrigue sur intrigue, sollicitant une audience du roi pour la veuve Calas, mendiant pour elle un secours de la duchesse de Saxe-Gotha, provoquant la compassion de madame de Pompadour, du

duc de Choiseul, du duc de Praslin, de la duchesse de la Roche-Guyon, du duc d'Harcourt et adressant lettre sur lettre à Lamoignon, au comte d*Argental, à la duchesse d'Enville, au duc de Villars, au marquis d'Argence de Dirac et à Elie de Beaumont. Il emploie tous les détours et toutes les ruses, insulte le capitoul David de Beaudrigue et presse Donat Calas, Jeanne Yiguier, l'avocat Mariette et Loyseau de Mauléon de publier des déclarations et des mémoires. Il ne tarit pas d'éloges sur le mémoire de Loyseau de Mauléon, dont la pompeuse sentimentalité remplaçait l'éloquence. De leur côté, d'Alembert et les encyclopédistes prônent les lettres de Pierre Calas et de sa mère. Entraînés par le courant, beaucoup d'avocats, et de ce nomore Legouvé et Gerbier, adhèrent aux conclusions du mémoire d'Elie de Beaumont.

Seul, le père de Lavaysse résiste aux instances de Voltaire ; il refuse d'aller à Paris, il a peur, en sortant de sa réserve, de perdre sa profession d'avocat et de s'exposer aux persécutions. Voltaire lui oppose l'honneur de son fils, et le prenant lui-m<^me à partie, il lui écrit i € Un avocat savant et estimé est certainement au-des- € SUS de ceux qui ont acheté, pour un peu d'argent, le € droit d'être injustes ; un tel avocat serait un excellent « conseiller ; mais où est le conseiller qui serait un bon € avocat ? M. Lavaysse peut être sûr que s'il perd quel- « que chose à son déplacement, il le retrouvera au dé- € cuple... M. Lavaysse, en élevant la voix, n'a rien à « craindre , il fera rougir le Parlement de Toulouse, en « quittant cette ville pour Paris, et s'il veut aller ail- € leurs, il sera partout respecté. »

Voltaire ne se lassait pas d'écrire. Il publiait Thistoire d'Elisabeth Canning et l'histoire de Jean Calas : il travaillait à son Traité sur la Tolérance^ mais sous sa plume ou sur ses lèvres, ces mots de tolérance et d'humanité ne sont qu'un cri de guerre et de représailles contre les Parlements. Dans une lettre au pasteur Moultou, il disait : « Venez, mon cher monsieur, m'éclairer « et m'échauflfer, ou plutôt me modérer, car je vous € avoue que l'horreur de l'arrêt de Toulouse m'a im peu € allumé le sang, et il faut être doux en prêchant la to- « lérance. Pourriez-vous venir coucher, mercredi, au- € près d'une église qui est dédiée à Dieu seul, en grosses € lettres, et dans un petit château où l'on sent tout votre € mérite? Si votre frère l'anti-athanasien veut être de « la partie, nous ne dirons pas grand bien des évêques « d'Alexandrie et encore moins des juges de Toulouse. > Quelques jours après, il ajoutait en riant : « Je pense « que l'aventure des Calas peut servir à relâcher beau- € coup les chaînes de vos frères, qui prient Dieu en fort « mauvais vers. *

Une autre fois, il écrivait encore à Moultou : * Ne « pourriez-vous point venir causer des Calas avec moi? « Votre jeunesse est faite pour éclairer tous les âges... « Je persiste à croire que M. Bruce gronde un peu trop € notre pauvre madame Calas. Il ne changera pas le ca- € ractère de cette femme et il ne lui donnera point d'es- € prit... Je vous assure que si on réforme, comme je le « crois, l'abominable arrêt des assassins visigoths en € robe noire, ce sera pour nous une consolation bien € touchante... C'est un bien beau jour, malgré la bise et € la neige, que celui où nous apprendrons l'arrêt du

-€ Conseil. Le règne de Thumanité s'annonce, Ce qui « augmente ma joie et mes espérances, c'est Tatten- « drissement universel dans la galerie de Versailles. -€ Voilà bien une occasion où la voix du peuple est la « voix de Dieu. »

Enfin, il écrit aux d'Argental : c Mes divins anges, « je me jette réellement à vos pieds et à ceux de « M. le comte de Choiseul. La veuve Calas est à Paris « dans le dessein de demander justice : Toserait-elle si € son mari eût été coupable?.. Si, malgré toutes les « preuves que j'ai, malgré les serments qu'on m'a faits, < cette femme avait quelque chose à se reprocher, qu'on « la punisse ; mais si c'est, comme je le crois, la plus « vertueuse et la plus malheureuse femme du monde, -« au nom du genre humain, protégez-la... Y a-t-il une 4: plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à « son gré, sans en rendre la moindre raison. Ce n'est pas « l'usage, disent les juges. Eh ! monstres, il faut que « cela devienne l'usage : vous devez compte aux hommes x( du sang des hommes. »

Quand il a enveloppé la France et l'Europe de toutes les séductions de son esprit, il pousse droit au Parlement de Toulouse, l'outrage et le raille. Le 3 mai 1768, il écrit à Damilaville: « J'ai appris une des raisons € du jugement de Toulouse qui va bien étonner votre « raison : Ces visigoths ont pour maxime que quatre « quarts de preuve et huit huitièmes font deux preuves « complètes, et ils donnent à des ouï-dire les noms de « quart de preuve et de huitième. Les tètes des Hurons -€ et des Topinambous sont mieux faites. *

Au môme mois de mai, il disait à d'Argental: cLe

€ Parlement de Toulouse avait fait rouer le père par € prévision, espérant que ce bonhomme, âgé desoixante* € neuf ans, avouerait le tout sur la roue. Le bonhomme, « au lieu d*avouer, a pris Dieu à témoin de son inno- « cence. » Il vieillissait Calas de quelques années, pour exciter davantage la compassion ou la colère. Enfin, il publiait son Traité sur la Tolérance, plein de déclamations qui éblouirent l'Europe, Les beaux esprits couronnés, impératrice de Russie, rois de Prusse, de Pologne et de Danemark, tous ces despotes se vantant de philosophie et de mansuétude, envoyaient au patriarche de Ferney de chaudes félicitations, et à la famille Calas des témoignages de sympathie.

• A mesure que le jour de l'arrêt du Conseil approche, il s'échauffe et écrit à d'Argental : « Il faut que M. de € Beaumont fasse brailler en notre faveur tout l'ordre € des avocats et que, de bouche en bouche, on fasse tin- « ter les oreilles du chancelier ; qu'on ne lui laisse ni a repos, ni trêve, qu'on lui crie sans cesse : Calas l »

Parfois, des animosités et des rivalités d'avocats jetaient Talarme à Ferney, et au travers de cette furie de Voltaire, on entend ce cri sortir de son âme : « Est-il c vrai qu'Elie de Beaumont soit très courroucé de voir € Loyseau de Mauléon dans sa moisson ? Dans une € affaire telle que celle des Calas, il est bon que plusieurs € voix s'élèvent : il s'agit de venger l'humanité et non de € disputer un peu de renommée. *

Les pamphlétaires venaient en aide à Voltaire. Sous le titre de Sermon prêché à Toulouse devant messieurs du Parlement et du Capitoulat^ parut un pamphlet rempli de diatribes vulgaires et de grossières railleries. Les Lettres

toulousaines, de Court de Gebelin, eurent plus de verve et et de vigueur ; mais elles se traînèrent dans des redites obscures et des récriminations dont la vogue ne dépassa pas une saison.

Un nouvel allié, auquel Voltaire ne s'attendait guère, vint jeter dans ce débat sa raison, son dévouement et son courage. Tout le couvent des visitandines de Toulouse suppliait le ciel pour la cause des Calas. Ce qui se disait alors à la Visitation de Toulouse n*est pas indigne d'être écouté. On ne sait rien du couvent où Rose Calas fut enfermée, si ce n'est, au rapport de Grimm, qu'elle y éprouva beaucoup de duretés. Anne ou Nanette eut pour asile la maison des visitandines de Toulouse, où «lie trouva, à l'ombre du cloître, une paix recueillie et les plus pures effusions de l'âme. On confia le soin de sa conversion à une vieille religieuse, la sœur Anne-Julie Fraisse, d*un cœur doux comme un cœur de mère et d'une fermeté et d'une élévation d'esprit qui font songer à la mère Agnès, de Port-Royal-des-Champs.

Ni les ardentes prières adressées à Dieu par la soeur Anne-Julie, ni ses excitations, ni ses tendresses ne purent ébranler la foi de Nanette Calas. Loin de les diviser et de les animer l'une contre l'autre, cette résistance de Nanette à abjurer la religion de sa famille ne fit que rendre la fille de Calas plus chère à la vieille sœur ^t aux religieuses visitandines touchées de tant de piété, de grâce et de vertu. Entre la sœur Julie et Nanette, il y eut de longs et douloureux entretiens sur le drame de la rue des Filatiers ; la religieuse pleura avec la fille du supplicié et lut, au fond de sa cellule, les mémoires des avocats de Calas. Proche parente d'un pré-

sident au grand Conseil, Castanier d'Auriac, gendre du chancelier de Lamoignon, elle le sollicite et lui écrit des lettres qui se mêlaient, sur latable du président, à celles de Voltaire.

Après sept mois de séjour aux visitandines, Nanette, poussée par Voltaire, partit pour Paris avec une nouvelle lettre de la sœur Julie pour le président d'Auriac. Voltaire saluait ainsi cette lettre, en écrivant à Élie de Beaumont : c Vous avez vu, sans doute, la lettre de la « religieuse de Toulouse ; elle me paraît importante et « je vois, avec plaisir, que les sœurs de la Visitation « n'ont pas le cœur si dur que ces messieurs. J'espère € que le Conseil pensera comme les dames de la Visita. € tion. » A Damilaville, il disait : c Je crois cette lettre « bien essentielle à notre affaire. Il me semble que la € simplicité, la vertueuse indulgence de cette nonne de € la Visitation condamne terriblement le fanatisme des € assassins en robe de Toulouse. »

Au couvent de la Visitation, pendant que Nanette est à Paris, la sœur Anne-Julie est en éveil ; elle suit, de loin, les phases du procès en réhabilitation, et ses lettres apportent à Nanette les bruits de la ville, les vœux du couvent et de consolantes espérances. Ce sont des modèles de haute et touchante tolérance religieuse, charmantes de sentiment, d'un style naturel, aux inversions brèves et hardies qui n'ont pas toujours le souci du génie de la langue, mais qui expriment énergiquement les idées. Avec une admirable réserve que lui commandent la discrétion et la charité, la visitandine touche souvent à ce point délicat de l'abjuration de Nanette qu'elle poursuit en silence. Ses lettres, toujours aimables et

Kl

CHAP. XVI. — LE PROCÈi CALAS 407

vives, de cet abandon et de cette gaieté heureuse qui vont si bien à la vieillesse, ont parfois les accents d'une émotion qui révèle la chaleur de Tâme :

« Ainsi, chère Nanette, ne croyez point que je vous ai € oubliée. Vous m'êtes toujours présente, mon cœur « vous rappelle toujours à mon esprit. Il est vrai, je « vous Tavoue, vous êtes toujours ce qui m'est le plus € cher. Dans quelle situation êtes-vous? Comment vont « les choses? Qu'espérez-vous? Que croyez-vous? Que € projetez- vous? Tout m'intéresse. .. Dans notre Parle- « ment, tout commence d'aller mieux, en faveur de M. le « premier président. Après un train affreux contre lui, € les esprits s'apaisent. On prend d'autres idées. Je sais € que vous vous y intéressez. »

Elle est restée jeune sous le voile, malgré ses soixantedix ans, et avec sa finesse de ton elle dit en souriant : « Le noir de la vieillesse est encore loin de moi ; je n'irai € pas le chercher. » Elle disait une autre fois : c Je pense € qu'un quelqu'un qui ne vous connaîtrait pas et qui € verrait nos lettres, vous jeune et jolie demoiselle pro- € testante, et moi vieille et laide religieuse, en serait € bien surpris. Je ris toute seule de cette pensée. » Parfois, elle s'interrompt à ce souvenir des croyances protestantes de Nanette et s'écrie : c Quel dommage ! > C'était le cri de toutes les visitandines, en pensant à Nanette. La sœur Julie se consolait ainsi : c Le sage dit que € la persévérance est la patience à attendre les moments « de Dieu et la perfection de l'œuvre. »

Cette correspondance devait durer douze ans, sans rien laisser tarir de la vive intelligence, de la charité etdu sentiment d'affection et de justice de cette religieuse de la

Visitation dont le souvenir est un honneur pour la cause des Calas.

Si Voltaire s'est incliné devant elle, la religieuse n'a jamais eu pour lui qu'un sentiment d'indignation de ses blasphèmes. Dans une de ses lettres, Nanette ayant loué, en termes enthousiastes, celui qu'elle appelait le sauveur de la famille, la sœur Julie se récrie et proteste : € Mon affliction est extrême de vous voir ap- € peler illustre Tennemi de Dieu et de toute religion : ce € sentiment est môme opposé à la vôtre. Peut-il y avoir € quelque chose de grand dans Thomme, lorsqu'il s'op- € pose à l'auteur de son être ? Que ne vous dirai-je pas, € si je suivais l'impétuosité de mon cœur et de mon es- € prit ? Depuis votre lettre, j'en parle au bon Dieu. »

Le dénouement de cette phase du procès s'attardait. Dès que Mariette eut rédigé sa requête au Conseil du roi, Voltaire l'envoie à la ville et à la cour, accable de ses lettres le rapporteur Thiron de Crosnes et fait hardiment solliciter les juges, ainsi qu'il le dit à d^Argental, c soir et « matin, par leurs parents, leurs amis, leurs confesseurs, € leurs maîtresses et madame de Pompadour », gourmandant les indolents et disant : « Il est plus aisé de € rouer un homme que d'admettre une requête». Il annonçait qu'il ne dormirait pas, la nuit qui devait précéder le rapport. Le but si ardemment poursuivi allait être atteint : le premier mai 1768, le bureau de cassation admit la requête des Calas, mit en liberté la veuve Calas qui s'était constituée prisonnière à Paris, et enjoignit au Parlement de Toulouse de lui transmettre la procédure.

A cette nouvelle, la joie et l'espoir de Voltaire éclatent ; « Il y a donc une justice sur la terre, il y a donc de l'hu-

€ manité I Les hommes ne sont donc pas tous de mé- € chants coquins, comme on dit! » Et il finissait par cette parole d'un accent mélancolique et grave : c II se fera, € un jour, une grande révolution dans les esprits : un € homme de mon âge ne le verra pas, mais il mourra € dans Tespérance que les hommes seront plus éclairés € et plus doux. »

La joie de la sœur Anne-Julie égale celle de Voltaire : elle se hâte d'écrire à Nanette Calas cette lettre qui a les élans du climat du Midi : c Je suis si transportée de joie, € ma chère petite amie, que je ne sais comment m'en ex- « pliquer. Lisez dans mon cœur, vous y trouverez tout « ce qui est dans le vôtre. Je prends bonne part de tout € ce qu'il sent. Vos intérêts, vos plaisirs, vos peines sont « des biens et des maux qui m'appartiennent autant qu'à « vous. Il en sera toujours de môme, jusqu'à mon dernier « soupir. Soyez loin ou près, vous me serez toujours « présente. Lorsque je- suis devant Dieu, c'est alors que « je lui dis bien des choses pour vous. Lorsqu'on aura € nommé le tribunal qui doit juger le fond deTafifaire, fai- « tes-m'en part au plus tôt. Nous avons des religieuses, « presque dans toutes les villes du royaume; nous pour- « rons peut-être vous procurer des connaissances et pro- « tections... Je suis comme les animaux de l'Apocalypse « qui avaient des yeux devant et derrière la tète. »

Quand le Parlement connut l'arrêt du bureau de cassation, il refusa de s'y soumettre et de se dessaisir de la procédure, en soutenant que les arrêts d'une Cour souveraine ne pouvaient être cassés que par le roi. Le roi imposa sa volonté et le Parlement envoya les pièces du procès. Sur les réquisitions du maître des requêtes de

rhôtel, rinformation fut reprise et jeta, grâce aux témoins à décharge, un jour nouveau sur la mort de Marc- Antoine Calas. Le crime s'évanouissait devant le suicide : les informations des capitouls et de la Tournelle s'écroulaient pièce à pièce, à la voix des nouveaux témoins déposant à Tabri des clameurs du peuple et de l'effroi des monitoires. On se souvient d'ailleurs que devant les capitouls et la Tournelle, les témoins ne se hasardaient guère à déposer en faveur des accusés, et qu'il était interdit à ces derniers d'appeler des témoins à décharge. Le juge seul le pouvait. Cette fois, devant le Conseil d'État, ils abondent, catholiques ou protestants, prêtres ou laïques. Une réaction et une pression morale agissaient sur les consciences et la vérité se faisait jour. Elie de Beaumont, Loyseau de Mauléon et Mariette rédigèrent encore des mémoires, mais les longues formalités des arrets du Conseil d'Etat entravaient la marche de l'information et retardaient l'heure du jugement.

Il fallut que tous les accusés se constituassent, une dernière fois, prisonniers au mois de février 1766; ce n'est que le 9 mars, trois ans, jour par jour, de l'exécution de Calas, que fut rendu l'arrêt du Conseil qui déchargeait la veuve Calas, Pierre Calas, Lavaysse et Jeanne Viguier de l'accusation intentée contre eux et innocentait, en même temps, la mémoire de Calas de sa condamnation. Cette date du 9 mars était préméditée : le Conseil d'Etat voulait ainsi frapper un plus grand coup. Tous les ministres siégèrent à l'audience et le chancelier présidait. L'arrêt fut rendu, à l'unanimité, par quatre-vingt-quatre membres du Conseil d'Etat, conformément aux réquisitions du rapporteur Thiron de Cros-

nés. Dans la galerie des Glaces du palais de Versailles, les courtisans qui attendaient l'arrêt avec impatience battirent des mains. On se réjouissait surtout de ce que Tarrêt autorisait les accusés à prendre à partie la Tournelle de Toulouse.

A Toulouse, le Parlement refuse d'insérer Tarrêt de Paris dans ses registres, de le laisser afficher dans le ressort et de lever Técrou ; il menaçait môme de faire imprimer la procédure et de la répandre partout, ainsi que l'écrivait la sœur Anne-Julie, en affirmant, avec une fine ironie, que les parlementaires s'en garderaient bien. De son coté, le greffier déclarait au procureur des Calas, quil ne fallait pas moins de vingt-cinq mains de papier timbré et de quarante pistoles pour les payer. « Quoi! s'écrie Voltaire, en ce temps où la morale et la « philosophie instruisent les hommes, on roue un inno- « cent à la pluralité de huit voix contre cinq, et on exige € i,5oo livres pour transcrire le griffonnage d'un abo- € minable tribunal! Ce ne serait pas à la veuve, en « tous cas, ce serait au roi à paj'^er, puisque c'est lui qui € requiert >. Et il proposait d'ouvrir une souscription pour payer € le greffe de l'iniquité et prendre les juges « à partie ». Malgré les récriminations de Voltaire, la veuve Calas paya.

La victoire restait aux Calas ; mais leur ruine était complète, et Voltaire qui en pleurait s'en plaignait ainsi : c Ce n'est pas assez d'être justifié, il faut être « dédommagé... La reine a bu à leur santé, mais ne € leur a point donné de quoi boire. » Il laissait ensuite déborder son enthousiasme dans cette lettre à Cideville : « Vous étiez donc à Paris, mon cher ami, quand le der-

€ nier acte de la tragédie de Calas a fini si heureuse- « ment. La pièce est dans les règles ; c'est à mon gré Je « plus beau cinquième acte qui soit au théâtre.

On a tout le tableau du Parlement de Toulouse, dans cette lettre, du 12 juin 1766, de la sœur Anne-Julie à Nanette : c Je me suis informée de ce que dirent mes- € sieurs du Parlement. A présent, pas un mot. Aux « premières nouvelles du gain glorieux, ils carillonné- € rent beaucoup sur le droit et le fait. Les messieurs € des requêtes ne pouvaient, disaient-ils, toucher à leur € arrêt. On fit courir bien des faux bruits, mais c'est € tout. A présent, ces messieurs n'en parlent point. Ils € sont tous occupés de M. de Fitz-James, des affaires € de Rennes et de Pau, d'un grand projet de noblesse à > venir pour les membres de leur compagnie, n'en vou- € lant recevoir qui n'aient quatre générations. Ils sont « en dispute entre eux sur ce fait. Vous m'avez fait un « plaisir sensible par les copies de messieurs des re- « quêtes et vice-chancelier. Je les ai faites courir de « toutes mes forces. »

A la prière de Voltaire, les maîtres des requêtes s'adressèrent au vice-chancelier Maupeou, qui fit accorder par Louis XV à la famille Calas une gratification de 36, 000 livres, en laissant entendre qu'il ne donnait ce secours qu'afin d'éviter à la Tournelle de Toulouse une prise à partie, et d'étouffer tous les bruits de ce procès. Grimm s'indignait de ce que le roi ne fournissait pas l'argent nécessaire aux Calas pour attaquer la Tournelle, dans un furieux langage où se déchaînaient toutes les rancunes et toutes les violences de ce temps contre la justice criminelle. Un arrêt du Parlement avait or-

CHAP. XVI. — LE PROCÈS CALAS 4l3

donné déjà, le 8 septembre 1763, la restitution à la femme Calas de sa dot qui s'élevait à 10,000 livres. Pour adoucir tant d'infortunes, on couvrit la charité du voile d'une souscription populaire. Un dessin de Carmontelle représentant la famille Calas à la Conciergerie fut gravé par La Fosse et mis en vente: sous les verroux, la famille rayonne d'espoir en écoutant la lecture que leur fait Lavaysse de son mémoire; les âmes sont déjà loin de ce sombre cachot, d*où elles ne tarderont pas à sortir. Plus d'un grand seigneur paya de 5o louis cette gravure cotée à 6 livres. Voltaire en avait une au chevet de son lit. Dans Tancrède, il fit cette allusion à l'affaire Calas :

« O juges malheureux qui dans vos faibles mains... »

A la première représentation, la salle trembla sous les applaudissements et les cris.

. Cette famille Calas allait s'éteindre : Pierre et Donat moururent les premiers. Jeanne Viguier les suivit de près à l'âge de quatre-vingt-six ans, après avoir reçu les derniers sacrements, sans démentir ses déclarations devant la justice, ce qui faisait dire à Voltaire, dans une lettre à M. Thiroux : « Si elle a fait un faux serment € en justice, elle s*en est accusée dans la confession ; on € lui aurait refusé l'absolution. Elle ne communierait € pas. > A la mort de Voltaire, la veuve Calas et ses filles accompagnèrent le cercueil au Panthéon ; Nanette, l'amie des visitandines, mariée avec un pasteur protestant, n'est morte qu'en 1820. Louis passa en Angleterre et Lavaysse mourut à Lorient, en 1786. Ce procès fini, David de Beaudrigue ne se laissa ni

humilier, ni abattre par Tarrêt du Conseil et le retour de l'opinion. Il tenta, plus que jamais, de s'emparer de toute l'autorité des capitouls et d'exercer sa pression autour de lui . De dures semonces lui étaient adressées par Saint- Florentin : c II me revient, monsieur, depuis € assez longtemps, des doléances contre vous ; je sais « qu'elles sont fondées. » Au Parlement, on ne parlait de lui qu'avec dédain : l'esprit de Voltaire y pénétrait chaque jour. Des plaintes arrivèrent au roi qui enleva à David de Beaudrigue sa charge, Tannée même de la réhabilitation de Calas. Pendant la Terreur, on le cherchait pour le traîner à Téchafaud ; il se cacha et sauva sa vie. Sa femme, effrayée par les forcenés qui le poursuivaient de retraite en retraite, perdit la raison et se précipita sur le pavé, du haut d'une fenêtre. On a souvent confondu la mort de David de Beaudrigue et de sa femme : le capitoul mourut paisiblement dans son lit. Son petit-fils Tristan David d'Escalonne, fils du conseiller David d'Escalonne, n'allait pas tarder à périr sur réchafaud de la Terreur.

La Révolution réveilla en France le souvenir des Calas. Au mois de bVumaire de l'an II, la Convention réhabilita leur mémoire: Louis Calas et ses deux sœurs se présentèrent à sa barre pour la remercier. Louis Calas sollicita même des secours d'argent ; la Convention se borna à décréter que la nation prendrait à sa charge les dettes du père. Louis était devenu jacobin, c'est Barrère qui le disait ainsi à la tribune . c Vous devez réhabiliter « la mémoire de Calas dont un rejeton se fait remar- « quer aux Jacobins par la pureté de son patriotisme. » A la séance du 25 pluviôse, la Convention, en mettant

CHAP. XVI. — LE PROCES CALAS 4l5

à la charge de la nation les dettes de Jean Calas, décréta aussi qu'il serait élevé sur la place Saint-Georges de Toulouse, une colonne en marbre avec cette inscription : € La Convention nationale, à la nature, à l'amour pa- € ternel, à Calas victime du fanatisme. > Le marbre devait être c arraché au fanatisme par la raison, dans € les églises supprimées du département, » et la place devait prendre le nom de place Calas. Cette colonne n'a jamais été élevée, et la place Saint- Georges a gardé son nom.

Depuis un siècle, ce procès a soulevé bien des discussions, et ce serait une erreur de croire qu'elles sont closes et que la lumière est faite pour tous. La passion qui animait, au dix-huitième siècle, les hommes qui ont parlé de ce procès si tristement célèbre n'est pas refroidie ; un vent de guerre religieuse souffle encore sur ceux qui en ont parlé en notre temps. A commencer par M. de Maistre, qui soutenait dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg que rien n'était moins prouvé que l'innocence des Calas, qu'il y avait mille raisons d'en douter et même de croire le contraire ; et à finir par M. Coquerel qui a attaqué à outrance l'arrêt de la Tournelle de Toulouse, et traité de mensonge tout ce qui gênait sa thèse, on pourrait citer toute une légion d'esprits jaloux de la vérité qui ont laissé librement déborder leurs convictions et parfois leurs ressentiments.

De ceux qui n'ont pas lu la procédure, et qui ont écrit sur elle sans la connaître et sans aller aux sources, il ne faut rien dire : leur voix et leurs sentiments ne sont que de l'airain sonnant et des cymbales retentissantes. Ceux qui l'ont méditée sont divisés, comme autrefois,

et M. Plougoulm s*est écrié, à Timitation du comte de Rochechouart : c Dans toutes ces pièces, dans tous ces € témoignages, cesmonitoires, je n*ai rien découvert, pas € un fait, pas un mot, pas Tombre d'une preuve, d'un € indice qui explique cette épouvantable erreur. Reste « le fanatisme qui explique tout, il est vrai. » Le comte de Rochechouart avait dit avcuit lui, en écrivant à Phelippeaux : < Il ne faut que jeter un coup d'œil sur la pro- € cédure, pour reconnaître l'esprit de vertige et de ru- € meur populaire qui en a été le principe. Tout y est « sans fondement et hors de la plus légère vraisem- € blance. > Phelippeaux croyait au contraire les Calas coupables et n'apercevait, dans la procédure, qu'un défaut de preuves juridiques de nature à amener la mise en liberté des accusés.

Il en est qui ont dit comme le cardinal de Bernis : « Il y a du louche des deux côtés : le jugement est in- « compréhensible, mais le fait ne paraît pas éclairé. J'en « vois assez pour être fort mécontent et même fort scan- « dalisé. » M. de Pongerville, plus fougueux, s'est élevé avec une sorte d'âpreté contre l'arrêt de Toulouse. D'autres, à ne citer que M. de Bastard, M. Mary-Lafon, M. du Mége et M. J'abbé Salvan, entrent à pleines voiles dans les charges de l'information et l'arrêt de la Tournelle. Les conclusions de M. Hue manquent de netteté et de précision : il n'affirme rien et ne tranche pas la question de culpabilité ou d'innocence : il se contente de déclarer que, dans la procédure, il y avait, pour le Parlement, assez de preuves pour condamner.

Où est la vérité ? Où sont les certitudes et la lumière ? La famille Calas a-t-elle eu intérêt à tuer

Marc-Antoine ? Le projet de l'abjuration de Marc- Antoine a-t-il été établi ? Y a-t-il eu, le jour de sa mort, complot entre le père, le frère, la mère, la servante et un jeune homme étranger de passage à Toulouse? Au lieu d'un crime, est-ce un suicide amené par une humeur sombre, des pertes au jeu et les reproches d'un père irrité ?

Dans cette histoire du Parlement de Toulouse, je ne puis reprendre et ressaisir, en détail, chaque assertion de cette longue procédure ; je ne saurais embrasser ce procès que de haut et dans son ensemble. Je suis de ceux qui ont la conviction profonde que Marc-IAntoine, Tesprit égaré par la lecture des livres de son temps sur le suicide, mélancolique et sombre, et tourmenté par les souvenirs de ses pertes au jeu, est monté, le soir du i3 octobre, sur un escabeau de sa boutique, s'est passé la corde autour du cou en la croisant, a fait entrer le billot dans les deux nœuds coulants, a poussé le billot sur les battants de la porte et écarté du pied l'escabeau. Rien ne saurait établir un complot entre les Calas et Lavaysse pour tuer Marc-Antoine ; les cris entendus de la rue étaient poussés, non par Marc-Antoine, ainsi que l'affirmait la clameur populaire démentie par les témoignages, mais par Pierre Calas, Lavaysse, Jean Calas et sa femme, à l'aspect du cadavre. On n'avait entendu d'ailleurs ces cris de la rue, que lorsque le cadavre, descendu des battants de la porte était couché sur le plancher et déjà refroidi. D'un autre côté, où retrouver les traces d'une lutte ? Ni désordre dans les vêtements et dans les cheveux, ni blessures sur Marc- Antoine dont la veste et le gilet avaient été plies et placés sur le comptoir. Si les

4l8 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

Calas ont menti dans leur premier interrogatoire, ce n'était que pour sauver au cadavre du suicidé le procès d*infamie qui l'attendait, et le déshonneur qui en aurait rejailli sur leur maison.

En lisant la procédure, en pesant, au poids de la conscience, chaque déposition et chaque interrogatoire, en reprenant les contradictions, les mensonges, les conjectures, les hésitations des témoins et les déclarations des accusés commencées par le mensonge, mais terminées par la vérité, je suis arrivé non pas au doute, mais à la conviction de l'innocence. Devant cette accumulation d*incertitudes et de déclarations imprudentes ou passionnées, on peut comprendre le doute, on ne comprend pas bien la croyance à la culpabilité.

A une époque moins troublée par les haines religieuses* la Tournelle de Toulouse aurait mieux pénétré au fond de ces témoignages obscurcis par la passion et mieux entrevu la vérité éclatante. Le Parlement ne crut Calas parricide, que parce qu'il était protestant et qu'il eut, avec le peuple, cette croyance, que les doctrines de Calvin permettaient à un père protestant de tuer son fils, quand il penchait vers l'abjuration ; il se laissa entraîner par les accusations populaires, de môme que le capitoul David de Beaudrigue. Si le supplice de Calas sur la roue ne fit pas luire la vérité tout entière, il dut dissiper pourtant bien des ténèbres et ébranler bien des consciences. C'était, en effet, quelque chose que ce cri d'innocence de Jean Calas poussé sur le chevalet, pendant la torture, ou sur Péchafaud, à l'heure de la mort. La Tournelle de Toulouse le comprit si bien, que neuf jours après le supplice de Jean Calas, elle revint en arrière et ré-

pudia son arrêt, en mettant hors de cause la veuve Calas» Lavaysse et la servante, et en ne condamnant Pierre Calas qu'à un bannissement dérisoire.

Il ne faut pas trop jeter la pierre aux parlementaires. Nous vivons, je le sais, à une époque où les anciennes et glorieuses institutions de notre pays sont abolies, outragées ou calomniées. Mais en jugeant les parlementaires de Toulouse qui condamnèrent Calas, on doit les remettre sous leur vrai jour et se reporter au temps où ils vivaient. On leur a souvent reproché leur fanatisme : les erreurs, les passions et les défaillances sont de tous les temps; il y a eu aussi fanatisme du côté de ceux qui les ont attaqués et Voltaire lui-même, qui a tant détesté les Parlements, écrivait en 1767, après la victoire et à une heure d'apaisement : « Les juges de Calas pouvaient « alléguer quelques faibles et malheureux prétextes. > Deux ans après, en 1769, dans unelettre àl'abbé Andra, il dit plus clairement : c J'ai toujours été convaincu qu'il € y avait, dans l'affaire Calas, de quoi excuser les juges. « Les Calas étaient très innocents ; cela est démontré, « mais ils s'étaient contredits : ils avaient été assez im- « béciles, pour vouloir sauver d'abord le prétendu hon- « neur de Marc- Antoine leur fils, et pour dire qu'il était « mort d'apoplexie, lorsqu'il est évident qu'il s'était dé. « fait lui-même. C'est une aventure abominable, mais « on ne peut reprocher aux juges que d'avoir trop cru € aux apparences. » Une autre fois, il parle, dans une lettre à d'Argental, de la cruelle bonne foi du Parlement de Toulouse. Enfin, en 1775, il écrivait à madame du Deffand : c Les juges de Calas se sont trompés sur les € apparences et sont coupables de bonne foi. » Il y a

loin de ce langage aux insultes de visigoths et d'assassins en robe noire.

Ce que Voltaire n'ajoute pas et ce qui se dégage de ce procès douloureux, c'est que le supplice de Calas servit, plus que tous les écrits des philosophes, la cause de la tolérance, et qu'un nouveau courant s'établit en France, au lendemain de ce procès de Toulouse. La politique intolérante et inhumaine de Louis XIV envers les protestants expira surTéchafaud de Jean Calas.

Page 1