CHAP. XVII. — AFFAIRE SIRVEN
Dans le peuple, et au couvent des Dames Noires, on accusait Sirven d'accabler Elisabeth de mauvais traitements, et de l'empêcher de se faire catholique. Le vicaire et les consuls d'Albi essayèrent de la mener à l'église : devant cette folie mélancolique à la fois et agitée, ils renoncèrent à leur dessein. En prévision d'un malheur, Sirven, résolu à la remettre aux mains de l'évoque de Castres, alla demander, un jour, conseil à la dame d'Espérandieu, au château voisin d'Aigues-Fondes. Là, on lui apporte la nouvelle de la disparition de sa fille : il accourt à Saint-Albi, trouve sa famille dans le désespoir et fouille vainement la campagne ; on croyait encore à un enlèvement ; mais, vingt jours après, des enfants, jouant autour de la margelle d'un puits, aperçurent
le corps d'Elisabeth flottant sur l'eau.
De môme que dans l'affaire Calas, planèrent sur les Sirven de fanatiques accusations : c'était le protestantisme qui ordonnait aux parents de tuer leur enfants s'ils se convertissaient à la foi romaine. Sans se souvenir de la folie d'Elisabeth et de la tendresse des Sirven pour leur fille, le haut justicier de Mazamet, à l'aspect du cadavre, déclara que la tête paraissait ébranlée, que le cou était taché de sang et qu'il y avait meurtre et non suicide. Il ne tint aucun compte des témoignages qui affirmaient qu'Elisabeth avait été vue, rodant, le jour de sa disparition, autour du puits, et se penchant sur la margelle. Tout portait à croire qu'elle s'était précipitée elle-même dans le puits : aucune preuve morale ne s'élevait contre la famille. Malgré l'évidence, un décret de prise de corps fut décerné contre Sirven, sa femme et ses deux filles. Par le supplice de Calas, ils pouvaient
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pressentir le sort qui les attendait : ils prirent la fuite en hiver, par les montagnes du Rouergue et des Cévennes, couvertes de neige, souffrant la faim et le froid, s'éloignant des villes, ne marchant que la nuit, se séparant parfois avec la crainte de ne jamais se retrouver, tombant souvent de faiblesse et gagnant, de retraite en retraite, les vallées de la Suisse.
Sur trois monitoires, des témoins se présentèrent devant le juge, sans établir le crime. La folie d'Elisabeth et l'absence du père, au moment de sa mort, ne permettaient de constater que le suicide. Qui aurait pu croire d'ailleurs qu'une mère et deux sœurs eussent commis ce meurtre effroyable. Un premier rapport des médecins était plein d'hésitation, ils en firent un second plus concluant sur Tordre du juge Trinquier et déclarèrent qu'Elisabeth avait été étouffée et jetée morte dans le puit^. Dans ce rapport, œuvre de passion et d'ignorance, s'amoncelaient erreurs sur erreurs. On a raconté, plus tard, qu'un des experts confessa avoir sciemment avancé le faux pour le vrai.
Le 29 mars 1764, sur le rapport du juge deMazamet, en présence de deux juges des petites justices de ce pays, une cruelle sentence fut prononcée contre les Sirven, convaincus de parricide : le père et la mère étaient condamnés à la potence, les deux filles au bannissement» et les biens confisqués. Le 5 mai, le Parlement de Toulouse confirma la sentence et autorisa l'exécution par effigie. Elle eut lieu sur la place du Plô, en face l'Église, à Mazamet : un tableau suspendu à une croix y représentait la famille Sirven subissant son châtiment.
De leur asile de Suisse, les Sirven protestaient, en at-