CHAP. XVIÎ. — AFFAIRE SIRVEN
muant et plus emporté. Il fait repartir Sirven pour le Languedoc et Tencourage à se constituer prisonnier. A Mazamet, les préventions et les haines s'étaient apaisées : Sirven confronté avec les témoins ne tarda pas à démontrer soQ innocence. La vérité apparaissait; l'accusé fut mis hors d'instance, mais la mise hors d'instance ne proclamant pas son innocence, il interjeta appel au Parlement. A la veille de la victoire, la vigilance et les sollicitations de Voltaire redoublent : C'est lui qui paye les frais du procès ; il écrit aux conseillers, à l'avocat Lacroix qu'il comble de louanges ; il veille à tout, il dirige tout. En dix ans, il écrivit deux mille lettres pour les Sirven. Ce prodigieux esprit a eu, sur les qualités indispensables aux mémoires judiciaires, les idées les plus justes et les plus vraies. De cette correspondance dans l'affaire Sirven, il faut extraire le passage de cette lettre à Damilavil'e : c un mémoire doit être dépouillé des acces- € soires qui ne font que ralentir l'intérêt et refroidir les < lecteurs... Il faudrait que le mémoire d'Élie n'eut ni la « pesante sécheresse du barreau, ni la fausse éloquence « de la plupart de nos orateurs. » A Elie de Beaumont, il écrivait : la véritable éloquence et même la langue sont, « d'ordinaire, trop négligées à votre barreau, et les plaic doyers de nos avocats n'entrent point encore dans les « bibliothèques des nations étrangères. »
Cette fois, le Parlement de Toulouse lui inspire de la confiance, et il s'écrie dans une lettre au pasteur Moultou. « Il est très vrai, Dieu merci, qu'il y a dans ce Par- « lement une douzaine de magistrats, aussi philosophes « que vous. » Enfin, le Parlement réforme la sentence de Mazamet. La réhabilitation était complète, comme
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pour les Calas, et Voltaire s'écriait alors: « Il ne fallut « que deux heures pour condamner cette famille, et il a « fallu neuf ans pourlui faire rendre justice. Nous allons ^ prendre les premiers juges à partie, au nom des filles « de Sirven ; c'est M. le premier président qui a la € bonté de me mander ces nouvelles»... Et il finit par ce mot railleur : € J'ai la vanité de croire que Dieil m'avait € fait pour être avocat. »
Il regardait, avec raison , ces deux réhabilitations comme im de ses plus beaux titres de gloire : ces deux causes se confondaient, en une seule, plus large et plus haute, la cause de la tolérance, la vraie cliente de Voltaire à ces années de sa vie. Dans ses tragédies, ses poésies légères, ses romans, sa correspondance et ses contes, il n*a jamais combattu l'intolérance avec plus d'esprit, d'audace, de prudence, de patience, et de merveilleuse adresse. Il a reçu après sa mort, cet hommage deLinguet, qui en vaut bien un autre: « Grâce à M. de Voltaire, les mœurs sont 4c devenues plus douces, et les yeux plus ouverts sur ce « qui pouvait les blesser. Des arrêts qui, trente ans plu- « tôt, n'auraient pas excité la moindre sensation ont été « cassés par la voix publique qui a forcé le gouverne- ♦ ment de ratifier ce cri de la nation et de la justice, »
Le bruit de ces procès s'éteignit, au milieu des fêtes de la Délivrance, célébrées le 17 mai 1762, second centenaire de la victoire des catholiques sur les protestants en i562. Au moment où les capitouls réveillaient avec de triomphantes proclamations, ces douloureux souvenirs des guerres de religion, par un frappant contraste, le Parlement s'apprêtait à rendre son arrêt fameux sur l'expulsion des Jésuites.