CHAP. XX. — LEVEE DES ARRKFS
de ne pas sortir, par un sergent du régiment Royal- Vaisseau. Dans la soirée du lendemain, des feux de joie s*allumèrent dans les rues, on illumina les maisons, on dansa sur les places, et au travers de ces explosions de la joiô publique, on entendit des insultes et des menaces contre le commandant en chef et le premier président, dont les noms se confondaient dans les huées du peuple.
Le matin du 4 de ce mois de décembre 1768, le Parlement s'assembla pour ouvrir Tannée judiciaire. L'audience à peine commencée, on remarqua Tabsence du conseiller de Bojat. Dès qu'on apprit qu'il n'avait pas reçu, comme les autres, la lettre de la levée des arrôts, on décida, malgré cet oubli du duc, qu il lui serait permis de venir prendre sa place. Pendant la délibération, le chevalier d'Argens se présenta chez le vieux conseiller pour lui affirmer que cette omission n'était qu'un oubli involontaire et qu'il pouvait se rendre au Palais. Sur sa réponse qu'il ne lui suffisait pas d'avoir sa parole, d'Argens se hâta de partir pour Montblanc et d'en informer le duc; mais avant son retour, en vertu de l'arrêt du Parlement, le conseiller de Bojat avait rejoint les parlementaires. En sortant du Palais et l'audience finie, il se croisa avec le chevalier, porteur d'une lettre d'excuses du duc.
Ce conseiller de Bojat qui semblait taillé dans le cœur d'un chône, et dont la verte et robuste vieillesse dépassait en véhémence et en audace les plus jeunes conseillers des enquêtes, monta le premier sur la brèche, à l'audience du lendemain, et proposa de faire revivre les arrêts de prorogation et de défense, cassés par le grand Conseil,
et biffés par ordre du roi. Au premier président qui voulait recueillir les voix à ce sujet, il dit hardiment : € Il y a lieu, au préalable, de composer le bureau, et étant, € monsieur le premier président, porteur d'ordres du € souverain qui gônent votre liberté, vous ne pouvez y « présider. Votre présence gène même la liberté des suf- « frages, puisque vous êtes obligé d'instruire M. de Fitz- « James de tout ce qui se passe et de vous opposer à < toute délibération contraire à Texécution des édits et « de la déclaration du roi. Il y a donc lieu, par la Cour, « de délibérer préalablement sur cet incident. > Après quelques phrases hésitantes, le premier président se soumit et se retira, en disant d*un ton railleur que son absence ne changerait rien à Tétat des choses et que le président de Niquet recevrait des ordres semblables aux siens.
Il y eut alors un tumulte de cris et d'injures au milieu desquels on entendait la voix vibrante du vieux de Bojat s'écrier ; « J'ai les faits les plus graves à arti- « culer contre M. le premier président et j'émets l'avis « d'ouvrir la mercuriale contre lui. « Et il l'accusa hautement, d'avoir été l'inspirateur des actes du duc de Fitz- James. Sans retard, on ordonna la mercuriale et on renvoya l'audience au lendemain. Ce jour-là, 6 décembre, dans la matinée, commença l'audience sous la présidence de M. de Bastard : le président de Niquet lui ayant annoncé quela mercurialeavaitétédélibérée contre lui, il répondit : « Je ne refuse pas à la compagnie les « explications qu'elle désire, mais je dois conserver in- « tacts les drois de la place que j'ai Thonneur d'occuper, € et je proteste contre la compétence de l'assemblée.»