‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 126 sur 182 · CHAP. XXI. — LE JOURNAL DE BARTHÈS · texte numérisé non relu

CHAP. XXI. — LE JOURNAL DE BARTHÈS

les consuls, les ordres religieux, les corps des villes, venaient les saluer ; les maisons s*illuminaient, les cloches sonnaient et le peuple faisait cortège.

Les procès-verbaux de ces parlementaires offrent un effroyable tableau des crimes commis dans ces contrées et de l'impuissance des évoques, des abbés, des abbesses, des chapitres, des princes et des seigneurs chargés de prononcer les châtiments. A Versailles, on s*émut de cette situation qui mettait en péril la sûreté et la vie de ces populations livrées à tant de justiciers, dont l'ignorance égalait la faiblesse.

De môme que dans le Gévaudan et le Vivarais, on ne vit jamais plus de supplices à Toulouse, et jamais le journal de Barthès n'eut plus d'allégresse. Il n'était pas de semaine qu'il ne vit fouetter, pendre, brûler ou rouer. Il faut citer cette page : c Une empoisonneuse de très vi- « laine figure vit, d'un œil sec, tout l'appareil du sup-

< plice, s'assit gracieusement sur le bûcher, et n'eut « été la chemise enduite de goudron et de souffre qu'on « alluma tout de suite, et dont la fumée puante l'étouffa € dans le moment, elle eût parlé, même au milieu des « flammes. Puis, deux frères assassins qui ne faisaient « pas ensemble l'âge de quarante ans, gentils et gracieux

< au possible ; deux autres frères rompus vifs, exécutés

< parle fils du bourreau, pour son coup d'essai. »

Ce fils de bourreau, ajoute Barthès, « bouillant, jeune « et sanguinaire, après avoir rompu le bras droit à un « meurtrier, voulant briser l'autre, sans faire le tour du « patient, lui écrasa le visage d'un coup de barre, ce qui

< acheva l'exécution. On ne put l'exposer sur la roue. « Le murmure fut général dans la place, tout le monde

« fut indigné d'un coup aussi peu réfléchi, et les Mes- € sieurs fâchés autant qu'on peut l'être, firent mettre ce « bourreau en prison. Le cadavre du supplicié fut ex- € posé sur une roue, aux fourches patibulaires, pour y « être en spectacle aux méchants et les faire méditer < sur leur conduite. >

Un autre jour, en revenant de la place Saint-Georges, où le cordelier Jean Dubois venait d'être rompu, pour crime d'assassinat, Barthès court à la place royale, à la Pierre et à l'entrée du pont, pour voir et décrire le châtiment mfligé à un bigame: Pendant trois heures, on attacha le condamné au pilori de chacune de ces places, une quenouille à la main droite et une quenouille à la main gauche, filant le lin comme une femme, devant une foule immense. Barthès compte les gémissements et les sanglots des suppliciés ; il note au passage les cris, les chansons ou les cantiques sortis des lèvres des patients, et à la vue de tant de condamnés montant au bûcher, à la potence ou sur la roue, sans repentir et parfois d'un air arrogant, il écrit cette maxime décourageante et morose : « Ainsi, de toutes les exécutions on peut conclure « que du mal il ne survient que du mal. >

Et quelques jours après, en retraçant les crimes et les exécutions de ces tristes journées, la détresse des pauvres, le luxe des grands et le libertinage de tous, il écrivait encore: « Une plume de fer et une voix aussi « retentissante que l'airain ne seraient pas en état de dé- « crire la corruption de cette ville. » C'est peut-être à ces mêmes années que Talleyrand disait en souriant : « Ce- « lui qui n'a pas vécu à la fin du dix-huitième siècle n'a « pas connu les douceurs de vivre. >

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