‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 130 sur 182 · CH. XXII. — ÉLOQUENCE JUDICIAIRE AU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

CH. XXII. — ÉLOQUENCE JUDICIAIRE AU XVII* SIÈCLE

a VU déjà comment le procureur général Pierre Fabry avait conclu dans ce procès.

Au sortir des audiences, Jean Boné, par ses fonctions de premier consul de la ville de Castres, eut, plusieurs fois, à complimenter les grands de la province : ses harangues aux lieutenants généraux, au prince de Con^i et aux membres du Parlement désignés pour tenir la chambre de VEdit, sont restées célèbres. Il disait, un jour, aux parlementaires : € Rome autrefois, envoyait des pré- « sidents dans les provinces pour leur administrer la € justice ; mais ils avaient à leur suite les légions et les « aigles romaines. Au lieu que la justice que vous venez € rendre est toute pure et sans mélange, et bien loin € d'être suivie du bruit et de la frayeur des armes, elle € apporte, dans notre ville, l'exemption du logement des « gens de guerre dont vous les faites jouir, aussi bien « que la capitale d'où vous venez. > Et il les comparait à des demi-dieux, et à des anges de paix, de bonheur et de liberté. En sa qualité de consul, il assista quelquefois aux assemblées des États de la province et y parla, avec une indépendance redoutée des gouverneurs et des intendants. Là, autant que dans ses consultations et ses dissertations sur certains arrêts, son esprit dégagé des citations savantes donne à sa parole une précision, une justesse et une clarté qui manquent à ses plaidoiries.

Les avocats qui plaidaient à coté de Jean Boné à la chambre de l'Edit, sont moins connus et n'ont rien laissé de leurs plaidoiries ; c'étaient Maltret, Tissier, Martel de Falguerolles, Priendieu,Despérandieu,Pansot, Jausseau, Dacier, Rapin, Favre, Nicolas, Salvart et Nivelle*

Pélisson eut aussi, pendant trois ans, un rôle brillant à ce barreau de Castres, mais il ne publia pas ses plaidoyers, en étant détourné, ainsi qu'il Ta raconté luimôme, € par les affaires de sa profession, les plaisirs € du monde, de longues promenades à la campagne, des € visites de ses amis de Toulouse et les présentations et « liaisons qui en étaient la suite. »

Des avocats de Toulouse au dix-septième siècle, on n'a que des lambeaux de plaidoiries, conservés par les arrêtistes. Les rangs étaient serrés au barreau et bien des noms ont bravé Toubli : Carrière, chef du consistoire de l'Hôtel-de- Ville, les capitouls Durand, Verger, Leclerc et de Vézia, le bourgeois Durtaud, esprit agressif et rude, Gineste et Laroque, Démange et Dubourg, le capitoul Chassan, le plus célèbre avocat de de son temps, au dire de l'intendant Claude de Bezons, et qui harangua Louis XIV à son passage à Toulouse, les capitouls Duprat, Foucaud,Parrin, Chapuy, de Corneillan, de Boyer et d'Aliez, Jean de Peytavi qui allait échanger sa robe contre celle de procureur du roi de la viguerie de Toulouse, François de Turle, d*une triste renommée, qui reçut, un jour, injonction du Parlement, de rendre à son père et à sa mère le respect qui leur était dû.

L'avocat Azéma reçut le surnom de rapide et Dupont celui de pesant. Segui, Marmande, Maduron, Campa, Jean Coderc, et Jacques Icart ne sont signalés que comme des talents médiocres. Toutefois, on disait de Marmande qu'il était versé dans l'art de fatiguer et de démonter l'adversaire par ses arguments d'un ton imprévu et hardi, et de Lacroix, que nul n'était plus

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incisif et ne savait approprier, avec plus de souplesse, son érudition et son style à chaque genre de procès. Cabanes n*est connu que par ses poésies patoises et Campa que par ses sonnets. L'avocat de Rabon déserta le barreau, pour entrer au greffe et garder les registres secrets, à la mort du greffier Maienfant. Raymond de Caumels, esprit aimable et généreux, digne descendant de l'avocat général Pierre de Caumels, ne voulut jamais plaider que pour les pauvres ; Germain de L'Hôpital de Salluste parlait, comme son cousin Salluste du Bartas rimait ses vers ; Goudouli, prit le titre d'avocat, mais ne plaida jamais ; Bernard Prouho s'exprimait avec une étonnante netteté sur toutes choses, dit un arrôtiste,qui a ajouté qu'on le regardait comme un grand clerc et un grand maître.

Un autre grand clerc, Jean Duval, prenait pour devise ce mot des chansons de Geste : « Bien set parler et dreiie raison rendre, > Il abandonna le barreau et prit une chaire de droit à l'Université. Jean de Majorel, savant commentateur de droit canon, suivit son exemple ; Pader, leur contemporain, se dégoûta vite de ces travaux sévères, pour se vouer à la poésie et faire jouer, à la Comédie française de Paris, sa tragédie d'Agamemnon. Nicolas de Parisot, d'une érudition profonde et d'une éloquence persuavive, était comparé, dans une épitaphe gravée sur sa tombe, à Cicéron, à Démosthènes et à tous ceux qui montaient vers les astres. Pradines, avocat poète, croyait que ses vers seraient € entourés de < gloire. » On ne connaît môme pas le titre de ses poésies ; on sait pourtant qu'il devint capitoul.

L'amour du droit romain n'empêcha pas Antoine

d*Abbatia d'obtenir, aux Jeux Floraux, une églantîne, une violette et un souci. Cornnouls, qui n'invoquait les muses, qu*à la saison des vacances, était renommé pour la logique de son argumentation et les saillies de l'esprit, préférant dit un biographe, la gloire à l'argent et, chose plus rare encore, n'emplo3"ant son talent que contre l'injustice et la fraude, soit comme avocat, soit comme capitoul. On ne sait qu'une chose d'Halleran et de Jouquet, c'est qu'ils passaient pour désintéressés et charitables. Loume ne plaida qu*une fois et s'adonna à la poésie. Tout au contraire, Cazeneuve, ami de Ménage, devint un jurisconsulte savant, connaissant toutes les langues, et fuyant les bruits du monde. Il se. fit prêtre et se contenta dune simple prébende, à l'église Saint- Etienne de Toulouse. On a de lui bien des ouvrages, la Catalogne française, la Cyprienne amoureuse , de t Institua tion de la noblesse, le Petit Jésus, la Vie de saint Edmond, roi d'Angleterre, le franc Alleu du Languedoc et lOriginc des Jeux Floravx. On a perdu son Traité de la justice en France et d'autres œuvres manuscrites.

Jean de Catellan,rarrctiste fameux, traverse à peine le barreau et va s'asseoir sur un siège de conseiller au Parlement. Son commentateur de Vedel ne paraît avoir été qu'un avocat écoutant. Un petit-fils de Jacques Ferrières, Jean-Antoine Ferrières, brilla, moins au barreau, que dans les carrousels, les courses de bagues et les ballets. Astruc et Claude Serres ne plaidèrent qu'à de longs intervalles. De Juin est le premier rédacteur du Journal du Palais de Toulouse ; Soulatges est l'auteur de savantes observations sur les questions notables de d'Olive ; Rodier eut une parole vibrante et fleurie, et le

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protestant fougueux Claude Broussou, qui l'égalait en élégance de langage, fut rompu vif à Montpellier, par sentence de la juridiction prévôtale de l'intendant Bâville. Joseph Jougla maniait la raillerie avec grâce ; Jean d'Olive, de la famille de l'arrêtiste, oubliant les traditions de sa maison, délaissa la science du droit pour la gaie science.

Jean Doujat qui descendait d'un illustre avocat général au grand Conseil, s'illustra, à son heure, au barreau par la clarté de sa discussion : doué d'une imagination impétueuse, il excella dans les arts et dans les lettres et quitta, un moment, Toulouse, pour aller chercher fortune au barreau de Paris. C'est de lui que Chapelain disait, dans une lettre à Balzac: cil n'est pas € possible de rien apprendre au savant Doujat dans les « langues grecque, latine, italienne et espagnole ; il a, de « même, une grande connaissance de Tesclavonne, de < l'allemande et de l'hébraïque. > L'Académie française lui ouvrit ses portes. On ne tarda pas à le revoir à Toulouse, dans une chaire de droit canon et, plus tard, dans une chaire de droit civil à l'Université. Telle fut l'impression qu'il produisit, un jour, sur l'archevêque de Marca,que ce prélat voulait faire nommer Doujat auditeur de rote à la cour de Rome. Il n'alla pas à Rome, mais à Paris où il donna au dauphin des leçons d'histoire, et c'est Bossuet qui allait le remplacer. Les œuvres laissées par Doujat sur le droit canon, les lettres et l'histoire sont nombreuses ; il mourut, chargé d'années, aux derniers mois de l'année 1688.

De François de Boutaric qui plaida, aux années de sa jeunesse devant le Parlement de Toulouse, on n'a con-

serve que ses leçons de professeur à TUniversité sur le droit romain, le droit féodal, le droit canon, et la procédure. Ce fut au pied de cette chaire, que le vieux gallican attirait les écoliers épris de cette passion de la science qui n'est plus de notre âge. Ses plaidoiries ont été perdues ; elles devaient avoir leur éclat, s*il faut en croire cette parole du premier président de Morand : « Procureurs, occupez souvent ce jeune avocat ; la Cour « l'écoute avec plaisir. » C'est encore le premier président de Morand qui imposa, un jour, silence aux rumeurs de la foule pressée à la grand'chambre, en disant: « Huissiers, aujourd'hui, faites faire silence, c'est Bou- « tarie qui va parler. »

A juger ses plaidoyers par ses leçons, on peut croire qu'ils avaient la netteté, la correction et la précision qui sont les traits de son esprit. Il n'a rien de hardi qui entraîne, il dédaigne les ornements et les images, et semble redouter de n'être jamais assez sobre et assez clair dans l'expression de ses idées. Le jour où il quitta le barreau, pour devenir professeur à l'Université etcapitoul, fut un jour de deuil pour les avocats.

On n'a pas les harangues des gens du roi et il n'en a pas été de leurs conclusions, comme de celles de l'avocat général de Beloi, sous Henri IV. Il n'est resté aucune trace des discours ou des conclusions des procureurs généraux et des avocats généraux de Saint-Félix, d'Aygua, de Fieubet, de Joseph et Henri Le Massuyer et de Toureil. On ne retrouve que ce mot d'un arrêtiste sur Henri Le Massuyer: € homme de parole soudaine et € et ne parlant jamais mieux que sans préparation, sou- « vent applaudi du public. Il voulut être enterré sans

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€ pompe au cimetière des pauvres de sa paroisse. » A certains traits de son esprit fin, vifet délicat, les Grecs auraient reconnu l'avocat général de Marmiesse pour un Athénien, du temps de la démocratie d'Athènes. En lui la sève était féconde, mais sa parole ne jaillissait pas par la force de la pensée ; elle la devançait et réveillait à son bruit, avec cette ardeur qui va si bien à la jeunesse. Les deux avocats généraux Thomas et Guy de Maniban, ayant ce que Quintilien appelle imperaioria virtus, disposaient leurs arguments dans une ordonnance forte et savante, ainsi que des capitaines font marcher leurs troupes. On aurait pu dire de l'avocat général de Ciron ce que Saint-Simon a dit d'un prédicateur de son siècle, qu'il était aussi droit en lui-même, que peu dans ses paroles ; chez lui la pensée dominait l'expression qui manquait de relief et ne se détachait pas de la trame un peu obscure. Sans avoir ni recherche, ni enflure, l'avocat général Pierre du Rose] n'évita pas toujours la subtilité. Plus nerveuse fut l'éloquence de l'avocat général François de Bertier, familier avec les textes et les commentaires, d'un langage sain et sobre, parfois coloré par l'imagination, d'une dialectique puissante qui emportait d'assaut la démonstration ; il lui manqua le cri profond de l'âme et l'accent du cœur. De l'avocat général Buisson d'Aussonne, on sait qu'il était doué d'un bon sens exquis, d'une clairvoyance sans cesse en éveil, de prodigieuses ressources et d'une impitoyable raison. Par malheur, on ne retrouve que des fragments épars de tous ces discours.

Aux regrets causés par la perte de ces harangues et de ces plaidoiries qui auraient perpétué, jusqu'à nous, le

souvenir de cette éloquence si souvent prétentieuse ou solennelle, surannée ou hérissée de citations grecques et latines, ne faut-il pas préférer Toubli et Tombre ? Quand on exhume de leur obscurité ces noms autrefois vantés, on se prend, en groupant les débris échappés au naufrage, à se défier des louanges qu'on leur donnait pendant la vie. Avec leurs belles périodes empesées, ces avocats et ces magistrats du dix-septième siècle ressemblent à des hommes du dernier règne, vêtus à la mode du roi Henri et attardés dans ce monde nouveau. Ce qui ne peut leur être contesté, c'est le caractère de probité de leurs discours retrempés et rafraîchis dans le sentiment du droit, et environnés de la flamme sacrée des croyances chrétiennes. Du milieu de leurs paroles, s'élancent toujours Tespoir éclatant et la foi vive et pure en la justice divine et infinie, qui pèsera les arrêts des Parlements et la sincérité de parole des gens du roi et des avocats. A ces heures d^émotion sacrée, leur voix s'anime et monte avec Taccent de la conscience. Sous la forme encore embarrassée et diffuse, mais énergique et fière, on sent l'esprit juste, Tâme généreuse, le cœur droit et le courant de bravoure qnî annoncent l'éloquence judiciaire du dix-huitième siècle.

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