CHAPITRE XXIII
Éloquence judiciaire au Parlement de Toulouse au dix-huiticme sièclc4
Au dix-huitième siècle, Téloquence judiciaire emportée par le souffle de la philosophie, se dépouille de ses ornements, et échange sa pompe froide et languissante contre des pensées hardies et novatrices qui donnent à la parole plus de mouvement, de chaleur et de vie. Dans les plaidoiries des avocats de Toulouse, Montaudier, Caussadc, Bournet, Garnier, Durban et David, père de David de Beaudrijjue, on a un écho de la voix de Gerbier, de Target, de Linguet et de Loyreau de Mauiéon. Il y a encore des longueurs et des entraves dans les discussions ; Tenflure du langage nuit souvent à la clarté du raisonnement, mais les idées sont plus hautes et l'esprit s'étend à un plus large horizon. A l'érudition pesante succède une dialectique plus simple, nerveuse et mâle, et une grande habileté dans l'art d'ordonner les preuves et d'émouvoir les âmes. On n'entend plus les avocats invoquer les dieux de l'Olympe, ils en appellent aux entraînements du cœur et aux séductions de l'intelligence. De froide et traînante qu'elle était, l'éloquence judiciaire devient impétueuse et chaude, et ses négligences de style ajoutent à la vigueur et à la rapidité des expressions et des idées.
S'il faut en croire le viguier Rabaudy, dans un de ses discours aux Jeux Floraux, l'avocat Montaudier, mar-
chait alors au premier rang du barreau de Toulouse, et nul n'égalait sa clarté, renchaînement de son argumentation et son amour de la vérité. Par sa simplicité et sa gravité de style, son amour du droit et sa persévérance de conviction, il rappelait les grands légistes d'autrefois. Entre eux et lui il y a un trait de race. Alciat, Lardos, Bégué et Thurier le suivaient de près, mais entraient, avec trop de fougue, dans les passions des plaideurs et abusaient des véhémences et des épigrammes. On disait de Gravier, que ses plaidoyers étaient trop touffus, d'Aguier, d'Escale et de Chabannette qu'ils effleuraient à peine les procès. Guillaume Besse, plaida rarement et écrivit La brièvc Explication du titre de maréchal de la foi.
En entendant Montégut, d'Ouvrier, Pbjos et Daurier, on les eût pris, à leurs paroles mordantes et retentissantes, pour des combattants en champ clos ; ils allaient quelquefois jusqu'à braver l'adversaire, surtout Montégut qui rappelait, par son aigreur et ses audaces, cette éloqucniia canina dont Quintilien a parlé. Manavit et Carrère avaient un langage soutenu et toujours noble. Deblanc avait la passion contenue et, parfois, une fine ironie qui s'échappait de sa vigoureuse raison. Parieu et Amblard avaient l'ampleur et l'abondance un peu monotones. Chez Carbonnel, Granier et Teille, l'érudition se présentait par larges surfaces et se déroulait comme une eau courante. La clarté, la précision et les saillies gauloises d'un âpre bon sens étaient les qualités de Dides ; Rodier n'eut pour armes que la logique sans art, mais il la maniait si bien, qu'il n'avait pas besoin d'une autre arme et que par une discussion serrée, il arrivait à
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la certitude et à la persuasion. Chez Brasselions et Gaillac, elle était moins solide, mais avec plus d'imprévu et d'adresse. On écoutait Ricard et Jouve comme des oracles dans les questions se rattachant au droit coutumier ; on se plaisait aux éclats de voix de Prévôt, d'un mouvement et d'un nombre, où se mêlaient les alliances heureuses et les mots charmants qui accidentaient la route.
On sentait le trait des flèches aiguës dans la parole de Barbenègre, de Pujol et de Perète, qui tranchaient avec la gravité de Richard et de Joly. Poirson manquait de savoir et Tournier d'élégance ; Latoumelle et Lainerie se perdaient dans des échappées irrégulières vers la philosophie ; Barras, Chadebec, Drouet et Gleizes s'acharnaient sur des mots, pour s'efforcer d'exprimer leurs pensées et n'arrivaient au but que par le chemin le plus long. Boubée y arrivait d'un bond, et étonnait, par la hauteur de ses vues, Marmontel et La Harpe. C'est La Harpe qui a cité ce singulier passage d'un plaidoyer de Boubée, pour un peintre accusé de rapt, et de séduction :
€ Je plaide pour un laid, je plaide pour un gueux, je « plaide pour un sot, (le client voulut murmurer, il lui € imposa silence) pour un laid, messieurs, le voilà ! € pour un gueux, messieurs, c'est un peintre et, qui pis -c est, le peintre de la ville ; pour un sot, que la Cour se € donne la peine de l'interroger. Ces trois grandes véri-
< tés une fois établies, je raisonne ainsi : on ne peut sé-
< duire que par l'argent, par l'esprit ou par la figure.
< Or, ma partie n'a pu séduire par l'argent puisque
< c'est un gueux, par l'esprit puisque c'est un sot, par « la figure puisque c'est un laid et le plus laid des hom-
« mes; d'où je conclus qu il a été faussement accusé. > Le procès fut gagné, tout d'une voix ; le peintre si maltraité par son avocat était Cammas à qui la ville de Toulouse doit le dessin delà façade du Capitole.
On ne connaît Lagane que par sa parole fiévreuse et Lafage et Duclos que par leurs mémoires et leurs traductions d'Horace, d'Ovide, de Tibulle et de Properce. Duclos eut, pourtant, ses heures d'éloquence ; le président de Caulet disait de lui : c J'ai vu souvent la douce persua- € sion couler de ses lèvres, j'étais attendri, ému, agité à € son gré. Il eût peut-être atteint la perfection de son « art, s'il eût été moins orateur, ne s enfermant pas assez « dans l'argumentation et ne parlant pas assez à la rai- € son. » En marge d'un arrêt, dans un procès de captation plaidé par Duclos, on lit cette note écrite delà main d'un contemporain : c Plus académicien qu'avocat. »
Tout au contraire, Verny fut plus jurisconsulte qu'orateur élégant. On citait ses mémoires pour Sirven loués par Voltaire, d'autres mémoires dont le style vigoureux et brillant était cités par Elie de Beaumont, surtout le mémoire fameux où il établissait que la bénédiction nuptiale donnée, au désert, par un pasteur protestant, était un lien indissoluble et sacré. Ce qui lui donna une sorte de célébrité, ce fut la publication de ses Lettres originales et vives d'un jeune avocat au Parlement de Toulouse à un avocat de la Cour des aides de Montpellier. Les succès de Jouvent l'enivrèrent et l'enlevèrent au barreau de Toulouse ; il eut de grandes désillusions au barreau de Paris. Les Jeux Floraux détournent Soubeiran de Scopon des études de droit, et Marcorelle abandonne le Palais pour vivre dans la retraite: on a conservé sa
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belle harangue de la présentation, au Parlement, des provisions de commandant en chef du Languedoc, obtenues par le duc de Richelieu.
Il en a été de Furgole, au dix-huitième siècle, comme de Boutaric au dix-septième. Tous les deux quittèrent, de bonne heure, le barreau. Ce grand Furgole, ainsi que l'appelait Barère, dans ses éloges académiques, né en 1690 à Castelferrus près de Montauban, prêta son serment d'avocat, au mois de juillet 17 14, et se prépara à la plaidoirie, de même que les disciples de Pjthagore à la sagesse, par un travail de dix-huit heures par jour et par un stage silencieux de huit années. Afin d*allier la pratique à la théorie, il voulait, avant de paraître à la barre, compiler et étudier toutes les lois romaines, le droit canon, les ordonnances des rois, les arrêts des Parlements et les livres des plus savants docteurs. Le bruit des audiences le fatiguait et Tefifrayait ; à ces discussions publiques il préférait les méditations paisibles, et il se fit bientôt avocat consultant.
Vers Tannée 1729, le chancelier d'Aguesseau, qui essayait de rendre la législation uniforme dans le royaume, soumit à Texamen de Parlement de Toulouse de difficiles questions sur les donations. C'est à Furgole que le Parlement confia la mission de les étudier. Ce travail le mit en veine et il ne tarda pas à le faire suivre de ses judicieuses Observations sur l'ordonnance de 1781 . Le Traité des curés primitifs lui fut un délassement des vacances. Après ce livre, parut le Traité des Testaments dont le Mercure de France disait, qu'il méritait d'être mis au rang des ouvrages les plus fameux, et qu'il était sans prix. Telle était la renommée de son savoir, qu'un iour
Cochin l'apercevant à la grand'chambre du Parlement de Paris, au milieu de la foule, s* empressa de citer, en plaidant, ua passage du Traité des Teslamenls et se tourna vers Furgole, en ôtant son bonnet, A quelques mois de là. Furgole publiait le Traite des sutstitutîcns et du franc alUu, admiré par Lamoignon qui venait de remplacer d*Aguesseau. Pour parler comme Barère. les livres naissaient sous ses pas.
En 1 754, le roi le nomma capitouK et Barère de s'écrier: « Les hommages rendus à Furgole ne viendront-ils « donc jamais que de mains étrangères 1 Disons-le avec c douleur, son pays, son ordre même ne firent rien pour c ce savant. Le célèbre Furgole ne fut pas b&tonnier. c Triste destinée d*un de nos plus grands jurisconsultes ! c Un cabinet désert, une partie de Tannée, une espèce « d*oubli au milieu de ses confrères dans le pays qu'il « éclaire par ses ouvrages : voilà les honneurs que lui € ont rendus ses concitoyens î » On pouvait lui appliquer ce mot de Loisel sur Dumoulin: c II ne fut rien « tant estimé à beaucoup près durant sa vie, qu'il l'a < été depuis sa mort. »
Ce sage qui fut la grande figure juridique du Midi de la France, au dix-huitième siècle, de même que Pothier Tétait pour les provinces du Nord, s'éloigna des hommes sans se plaindre et alla vivre, dans sa petite maison isolée, où il travaillait, sans relâche, en disant : € Je deviens vieux en apprenant toujours. » Du fond de sa chambre où s'entassaient les pages tombées de ses mains, il aimait à frayer la voie aux jeunes avocats et à leur enseigner les traditions de leur ordre. Il mourut, à la peine, au mois de mai 1761. Son buste a
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trouvé une place dans la salle des Illustres du Capitole.
J'oubliais Simon de Bastard arrogant et agressif qui entendait faire la loi aux avocats, aux plaideurs et au Parlement. Un jour, tandis que de vieux conseillers s*endormaient, au bruit de sa parole sourde et lente, il s'interrompit, tout d'un coup, en disant : c La Cour dort I » Aussitôt, le procureur général de Maniban répartit: € A son réveil, la Cour vous interdit pour six mois.» € Et moi, répliqua Simon de Bastard, plus puissant que c la Cour, je m'interdis pour toujours. > Et il quitta le Palais pour n'y plus rentrer.
D'autres avocats, plus éloquents et plus savants, allaient le remplacer et fermer la marche au dix-huitième siècle, à ce barreau de Toulouse si vanté, qu'on le citait après le barreau du Parlement de Paris qui fut toujours le premier du monde. On vit alors paraître Taverne, esprit généreux et profond ; Costes moins savant, mais plus ingénieux et plus fin ; Désirât admiré pour sa netteté et son habilité dans les affaires épineuses ; Delort cité pour sa verve gasconne, l'avocat des jésuites ; Dutour, d'une clarté saisissante dans l'argumentation et d'une droiture qui était la qualité maîtresse de son esprit; Courdurier, qui violentait la langue etlapliait aux écarts de son imagination désordonnée ; Jamme qui plaida dans des procès fameux et qui soutint, devant le garde des sceaux, les droits de la ville de Toulouse, avec une fermeté éloquente qui lui valut, de la ville et de la province reconnaissante, une médaille d*or avec cette légende, oraior palriœ.
En plaidant, Poitevin n'avait guère que l'éloquence du xorps : il agitait ses bras, comme on lance le javelot ou
comme on se couvre du bouclier ; il était du moins, Tennemi des théories creuses et de l'emphase ; Aymard, solennel et pesant, éclairait sans émouvoir, et se laissait railler par les malices heureuses et la verve étincelante de Jamme le jeune ; Dette eut moins de jeunesse dans la parole, mais ses plaidoyers ne manquèrent ni de mouvement, ni de force. Dans les courtes et incisives plaidoiries d'Albaret, on rencontre tout un idéal de justice et de vérité, mais les phrases prétentieuses courent après Tesprit, sans Tatteindre. Entre lui et Savy de Bressalières, Arbanère, Cahusac, Arexi et Dessolle, le contraste était grand ; ils rompaient avec la phrase drapée et donnaient à leur parole quelque chose de vif et d*écourté qui les faisait taxer de corrupteurs de la langue. Caries de Lancelot, eut aussi la phrase courte et sautillante; Corail et Mandon lançaient le trait à la manière des Parthes ; Auzun et Martin, abusaient de leur malice et lui sacrifiaient la science du droit ; d'autres comme Monsinat, Laporte, Bernard, Lacaux et Penavayre ne plaidaient un procès que par les petits côtés.
Brabant et Carriol visèrent aux pensées tourmentées et aux pointes délicates. Floret ne fit que paraître au barreau, aimant mieux s'adonner à la poésie, et cherchant à recueillir cette semence invisible et légère de la renommée qui séduisait son âme naïve et confiante. Chez Boutes, Belot, Saubat, Pezet, Mesles et Cucsac, il y eut abus des métaphores, et leurs plaidoiries rappellent ces églises aux ogives flamboyantes, où les rosaces et les dentelles de pierre sont semées avec trop de profusion . Jean de Maran arrive de Paris et prend une place en-