CH. XXIII. — ÉLOQUENCE JUDICIAIRE AU XVII1« SIÈCLE
liant sa gerbe, il n'a pas oublié ses harangues prononcées au Parlement, pleines de feu, mais où débordent les images pompeuses, les souvenirs classiques et les phra" ses creuses et sonores.
Si ce dix-huitième siècle fut le siècle de Texcès des plaisirs, des choses frivoles et des écroulements, il fut aussi celui des idées nouvelles, siècle ardent et sincère, qui avait une foi profonde dans Thumanité. Sur les débris des institutions et des hommes, les idées se transforment, et cet âge où tout tombait en poussière n'avait pas si fort appauvri et desséché les âmes, qu'elles n'aient trouvé, aux heures suprêmes, la grandeur et l'énergie des vertus et du courage. Le vent soufflait du large sur la magistrature et le barreau. Il a été dit, avec raison, qu'au seizième et au dix-septième siècles, l'avocat n'était vraiment qu'un magistrat, et qu'en défendant sa partie, il défendait aussi la société : magistrats et avocats se reconnaissaient alors à leur austérité et à leur hauteur. Au dix-huitième siècle au contraire, qui est vraiment le fils de la philosophie, les magistrats du parquet ne sont plus que des avocats. A lire ce qui est resté des réquisitoires et des harangues du procureur générai Riquet de Bonrepos, des avocats généraux Lecomte, Emmanuel de Rességuier, Jean-François de Tournier, Jacques deSaget, de Cambon,de Caussonnel, Antoine de Catellan, Latresne, de l'avocat du roi aux requêtes, Roquier de Rabastens, de Lacoste de Belcastel et Combettes de Labourelie, procureurs généraux à la chambre de l'Édit, des avocats du roi Lapeyrouse et d'Alzon, Baron et Guiringaud, on voit qu'ils ont, mieux que les autres, le souci des misères humaines. Au style
noble et pur de Riquet de Bonrepos on reconnaît un disciple de d'Aguesseau et un ami de Jolj de Fleurj. Plus persuasifs à la fois et plus pénétrants, étaient les avocats généraux de Parazols et de Pegueyrolies et Claude d'Avizard. aussi savant que d'Olive et Cambolas.
Avocats ou magistrats sont plus tolérants, plus déments et plus miséricordieux. Tous font, parfois, le procès à la loi et lui reprochent ses rigueurs ou ses faiblesses. Elle pèse à leurs âmes impatientes d'une réforme. Le monde les a envahis et ils ont cette illusion que les révolutions peuvent changer les hommes, aussi bien que les dynasties. Vivant au milieu d'une société impétueuse et généreuse, ils s'animent de ses passions et de ses enthousiasmes. On sent courir, dans leurs paroles, un souffle étrange qui révèle la lassitude et le trouble des âmes à la veille de la prise de la Bastille: le style a perdu sa correction et sa force; il tourne à la déclamation et à la sensibilité. La confusion règne déjà dans la langue et dans les idées : au fond des remontrances et des mercuriales, on sent le ressort puissant qui soulève le Parlement, on découvre ce qui fermente dans les esprits, aux heures de crise et de tumulte. Aux délibérations graves de cette époque, on devine Ténergie des conflits, la nouveauté des discours, les combats de paroles et les ardentes sorties de l'esprit d'opposition qui précipitaient les orages et frappaient Topinion à coups redoublés.
C'était déjà la révolution dans l'éloquence judiciaire. Le vieux m )ule se brisait, un vent de philosophie agitait le Palais : avocats et gens du roi, se penchent
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vers l'avenir, et débattent les intérêts généraux, en discutant les intérêts privés. Quand les écrivains s'engageaient dans toutes les questions de droit public, il était difficile à des hommes voués à ces études de leur jeunesse de les traiter d'une manière simple et étroite- Ils remontèrent, eux aussi, aux vues générales et ils eurent, à ces luttes de l'intelligence, autant de succès et d'influence que les gens de lettres.
On commence à ne plus dire que la loi est la volonté du prince, mais bien l'expression de la raison et de la conscience publique. A cette vive et soudaine manière d'envisager les choses, le tour de l'éloquence judiciaire s'élève et s'enhardit; l'accent a plus d'autorité et de flamme* On parle môme beaucoup trop, au Palais, des droits de la raison et de la nature, et on s'engage dans les plus hautes considérations philosophiques, à l'occasion des plus humbles et des plus simples causes. Les grands mots y résonnent, à toute heure, avec de libres et franches allures. L'ancienne plaidoirie tombait avec la monarchie et rompait ses vieilles traditions. Devant les inspirations et les émotions de l'âme, s'effaceront les règles légendaires de la rhétorique judiciaire et les parures empruntées et vieillies. Par la variété infinie des talents, l'indépendance des sentiments et des idées et le libre vol de la parole, l'éloquence judiciaire deviendra, d'année en année, et du dix-huitième siècle au dixneuvième, le fidèle et brillant miroir de l'esprit français.