CHAPITRE XXIV
Les Parlementaires aux Jeux Floraux.
Avant de reprendre le large, il faut s'arrêter et se reposer encore, entre Torageuse mission du duc de Fitz- James et le coup d*État du chancelier Maupeou. Au Parlement de Toulouse, plus peut-être que dans les autres Parlements de France, l'éloquence judiciaire et Tamour des lettres avaient toujours fait une étroite et féconde alliance. Les hommes de robe qui siégeaient sur les fleurs de lis, ou qui plaidaient aux audiences, aimaient à puiser aux sources de la poésie et des lettres pures. Par une tradition séculaire, avocats et magistrats, servent, de la môme ardeur, la justice qui tient une épée nue, et Clé* mence-Isaure, dont la main n'a jamais porté que des fleurs. Toute vie laborieuse a ainsi sa région sereine et sa colline sacrée.
Ce serait laisser dans Tombre la plus douce et la meilleure partie de leur vie, que de ne pas les suivre dans ce verger de la Gaie-Science et sous ce ciel heureux, où ils allaient, par une pente naturelle, chercher le repos et les joies de l'esprit. L'histoire du Parlement ne se sépare pas, à Toulouse, du progrès de la littérature et des arts, et le sentiment du beau et du grand se personnifie dans bien des hommes du Palais. La jurisprudence, elle- , même, se fortifie dans ce commerce des lettres qui ajoute son éclat à la rédaction des arrêts et à l'expression de la
CH. XXIV. — LES PARLEMENTAIRES AUX JEUX FLORAUX SSq
vérité. N'est-ce pas Scévole de Sainte-Marthe qui a dit que la gaieté de la poésie était la compagne naturelle de la profonde doctrine ? Cest qu'au fond, les hommes de robe et les hommes de lettres sont de même race, bien qu'ils ne se soient jamais beaucoup aimés. Depuis Erasme et le Roman de la Rose, la liste serait longue de ceux qui ont frondé de leurs railleries les hommes du Palais. Mais la robe a dédaigné ces moqueries, parce qu'elle savait que, sous aucun régime, la société ne pouvait se passer d'elle.
Les hommes du Palais forment une classe à part dans l'histoire littéraire. Si le génie leur a manqué le plus souvent, et si l'austère régularité de leurs travaux a amorti leur imagination, ils n'en eurent pas moins les traditions du Gai-Savoir. Depuis bien des années, le Parlement était entré en conquérant, à ce collège de la Gaie-Science, fondé en 1 826, rajeuni par Clémence-Isaure à la fin du quatorzième siècle et où n'entraient plus, comme autrefois au verger des augustines, les damoiseaux, les marchands, les bourgeois et les changeurs, dans cette aimable confusion amenée par un égal amour de la poésie. C'est du Parlement que sortirent, à partir du seizième siècle, presque tous les mainteneurs des Jeux Floraux. On le voit bien, dans ces vers du poète François de Maynard, fils du conseiller Géraud de Maynard, qui obtint, ^n i638, une Minerve d'argent, sans que l'Académie, trop pauvre, se décidât jamais à la lui donner :
Grands ministres de la Thémis, Du second Parlement de France, Ce don que vous m*avez promis Trompera-t-ii mes espérances ?
L*asirc qui mesure le temps A six fois mûri la vendange p Depuis le moment, où ^attends Votre Pallas au Pont-au-Changc
Si le peuple est trop indigent.
Pour les dépenses de la guerre, Gardez votre image d'argent, Et donnez-m'en une de terre.
Il ne paraît pas, pourtant, queMaynard ait tenu rigueur aux parlementaires de TAcadémie : il adressait des vers au président de Fieubet, au président de Caminade, aux conseillers de Frézals et de Catel, à Tavocat général de Marmiesse et au greffier de Pressac.
A ces années troublées, il arriva souvent que les frais de la guerre ne permirent pas aux mainteneurs de distribuer les fleurs, le jour de la fête de Clémence-Isaure. Une autre fois, le trésorier de l'Académie ayant dérobé l'argent destiné à payer la fête, les poètes couronnés n'eurent d'autre réparation, qu'un arrêt du Parlement qui envoya le trésorier à la potence. A ces fleurs, qui étaient d'abord la violette d'or, Téglantine et le souci d'argent, on ajouta bientôt une amarante d'or, un œillet et un lis. Ces fleurs ne tardaient pas à relevef leurs tiges, et, en i586, il ne sembla pas à l'Académie, au milieu des séditions du royaume, qu'un Apollon d'argent donné à Antoine Baïf fût une libéralité déplacée. Mais à ces époques de guerre et de peste, les poètes désertent le Gai-Savoir et s'enfuient comme une volée d'oiseaux.
En remontant à l'année i5i3, on rencontre, parmi les
maîtres es jeux, bien des noms d'avocats ou de parlementaires, les docteurs en droit Biaise Auriol et Cognard, des licenciés nombreux et des bacheliers, dont le moins inconnu est Guillaume Trassabot, surnommé par Jean de Boysonné le nouveau Virgile et le nouvel Appelles. L'avocat Claude Terlon recevait ses lettres de maîtrise, le jour où un souci couronna un de ses poèmes. Duranti, Jean de Coras, le conseiller Guillaume Benoît, le président de Saint-Jory entrent à la Gaie-Science. Saint-Jory y prendra le titre de chancelier.
Si les poésies françaises du premier président Dufaur de Saint-Jory ont été perdues, on a retrouvé de lui un chant, en vers grecs, adressé au chancelier de THospital et qu'on prendrait pour une page détachée des poésies de la Grèce. Il fait ainsi parler la muse : c Tu veux que € je te dise ce que tu dois chanter ; n entreprends des € vers que pour le seul i'Hospital, et sur-le-champ com- € pose, en son honneur, un hymne où tu réuniras les € accents les plus nobles et les plus harmonieux. Oui, « prends en main la brillante cithare avec son agile ar- « chet d'or ; célèbre ce faisceau lumineux de mâles et € sublimes vertus dont Tamour i'enilamme depuis € longtemps. Ce n'est pas sans raison que I'Hospital € porte le môme nom que Jupiter hospitalier; car il « donne l'hospitalité et à moi et à mes sœurs à la flot-
< tante ceinture, aux filles de Mnémosyne, nymphes,
< comme moi, du mont Piérius. Il est également l'hôte « infatigable des serviteurs sacrés d'Apollon aux che- € veux d'or et père de la lyre
« Il honore la divine Thémis, et avec elle, sous son « toit, habitent trois divinités qui sont sœurs : la léga-
T. II. 3'j
< lité, la paix, la justice. Ainsi Ta voulu celle qui est « divine par sa beauté et par ses actes, Marguerite, de « qui un monarque est le père, un monarque est le « frère... Ainsi, décochant des strophes ailées et sonores, « loue incessamment THospital. Tu n'auras pas besoin « d'une flûte perçante, de rythmes multipliés, et je met- « trai à ta disposition une source inépuisable de mots « doux comme l'ambroisie. »
A son tour, le conseiller de Rangouse ri-me des chansons, glorifie en un chant royal la nativité de Notre- Dame, et met en musique des vers de ses deux amis Ronsard et Rémi Belleau. Il crut pouvoir chanter aussi la maîtresse de Ronsard, Hélène de Surgère, mais le chef de la pléiade en prit ombrage, et menaça Rangouse de le tuer en combat singulier : le conseiller au Parlement aima mieux mourir de vieillesse, ainsi que le disait l'épitaphe de sa tombe, au cloître de l'abbaye Saint- Sernin.
On prodiguait les louanges dans les épitaphes, pi us que dans les éloges funèbres desmainteneurs. Les premiers éloges se bornent à cette phrase courte et sèche : « Il est allé de vie à trépas. Rcquicscat inpace, » On ajoutait quelquefois ces mots: « On déplore sa mort. » On ne leur épargnait pas, du moins, les hommages pendant la vie. En dédiant au président de Caminade la Troisiùmo/lcurùlo del ramelct moundi, Goudouli l'appelait juge des fleurs et fleur des juges, et lui disait : « L'aigle vient de l'aigle, et vous êtes président, fils d'un digne président. »
Au conseiller de Rességuier qui venait de traduire, en vers français, le Prœdium rustolum du père Vanière, Goudouli^ qui avait alors quelque procès, adressait,
en son gentil parler, des vers pour implorer son attention bienveillante. D'autres charmants esprits se groupaient aux pieds de la statue de Clémence-Isaure: jecite les plus fameux, le président de Riquet,qui pleura, plus d'une fois sur le sort des condamnés, en prononçant ses arrêts à la Tournelle, et le conseiller Jacques de Kanchin, mort président des enquêtes en 1692, Tauteur de ce triolet que Ménage citait comme le roi des triolets :
" Le premier jour du mois de mai u Fut le plus heureux de ma vie.
u Le beau dessein que je formai, » Le premier jour du mois de mai, « Je vous vis et je vous aimai.
« Si ce dessein vous plaît, Sylvie, « Le premier jour du mois de mai, u Fui le plus heureux de ma vie. ••
Cest ce président de Ranchin, dont on disait qu'il n'était pas moins galant d'esprit, que savant en toute chose et qui inscrivait cette devise sur ses livres : Non ul doclior^ sed ut melior,
Enpleineguerre religieuse, Tavocat Jean de Cardonne obtint trois fleurs et devint maître es jeux. Le conseiller Gabriel de Terlon dispute à Robert Garnier le souci et réglantine, et c'est du Parlement que s'élèvera tout un chant de victoire, en l'honneur de Clémence-Isaure, à la veille du jour où François de Clary célébra, en strophes charmantes, « ce beau verger fleurissant sur les bords € de la Garonne », où il cueillit, tour à tour, la violette et réglantine, avant de s'asseoir parmi les maîtres de la Gaie-Science. On ne fut pas surpris, quand il fit bâtir
son hôtel par Dominique Bachelier et SoufTron, de voir, au milieu des statues qui peuplaient la façade, celles d* Apollon et de Minerve, chères aux poètes.
A ce seizième siècle, tous les hommes du Palais sont poètes. Jacques de Puymisson, Tavocat le plus renommé de son temps, envoie aux Jeux Floraux des vers couronnés par un souci, mais ne valant pas sa prose. Il se montre à tous les concours, invoquant à la fois, les divinités de la fable, la Vierge et les anges, de même qu'il parsemait ses plaidoiries des souvenirs de la mythologie et de la Bible.
C'est le temps où un aspirant aux grades de l'Université ayant refusé d'invoquer le nom de la Vierge, le professeur qui présidait la séance fut soupçonné d'intelligence avec le candidat. L'un et l'autre furent arrêtés. Ce refus public amena l'usage, dès lors établi par arrêt du Parlement, d'adresser une invocation à la Mère de Dieu, comme une condition préliminaire, pour être admis à l'examen des gradués. Cette coutume, qui devenait une marque de catholicité, passa de l'Université aux Jeux Floraux. Le chancelier, les mainteneurs et les capitouls décidèrent que la meilleure pièce de poésie serait exclue du concours, si le poète n'y consacrait des vers à la Vierge.
On ne saisit qu'avec peine les allégories et les hyperboles du chant royal, du conseiller de Chalvet, sur le mystère de l'Incarnation. Les fleurs vont presque toutes aux mains des parlementaires : à François Bertrandi, à Salvat du Gabre, à Anne de Cadillac, à Laroche, au président de Paulo, à Pierre de Barthélémy, à Jean de Vainière, à Jean Thibaut, à Pierre d'Abadie, à Gilles
Juliard, à Palarin, à Jean Gay, à Alary, à Jean Galant, traducteur de ï Enéide et auteur de poésies qu'on taxait de trop légères.
Cest ainsi qu'aux sept mainteneurs du quatorzième siècle et à leur chancelier succédèrent les trente-six et, plus tard, les quarante mainteneurs institués par les lettres patentes de 1694, V^^ confiaient au Parlement le soin de maintenir les règles de Torganisation nouvelle. Le premier président de Morant et le président Guy de Maniban ouvrent la marche dans ce mouvement de rajeunissement de la Gaie-Science, et dirigent les premières fêtes de la nouvelle Académie. Des quarante mainteneurs de cette année 1694, dix-neuf sont parlementaires.
Au dix-septième siècle, les poètes du Palais ne manquent pas à ces fêtes : Jean de Planté, Paul de Filière, Paul du May, Raymond Maran, Charles de Paulet, Jacques de Buisson d'Aussonne, Barthélémy de Gramond, qui devint président des enquêtes, Raymond de Saint-Blancat, Guillaume de Bertier, Pierre de Beloi l'éloquent avocat général, Jean de Muret, Jean Doujat et d'Abbatia ; j'en passe des plus inconnus. Je ne puis oublier pourtant le conseiller Jean d'Olive, qui envoya aux Jeux Floraux bien des chants royaux couronnés d*églantines, de soucis et de violettes. Ils lui valurent des lettres de maîtrise qui furent chantées à leur tour par des stances, des madrigaux et des sonnets de tous les poètes du Midi. Avant la tragédie de Racine,il composa son poème de Phèdre et d'autres poèmes, Virginie, Agrippine, Siraionice, Monime et Astérie. Ils sont tous allés rejoindre les neiges d'antan, de même que les
poésies de l'avocat Baron, dont on a conservé ces vers gravés sur un rocher des Pyrénées :
Monts rangés et confus, qui cachez dans les nues.
L'orgueil audacieux de vos tètes chenues,
Que les dieux seulement ébranlent de leurs pas,
Vous ôtcs glorieux, aimables et fertiles,
Mais vous serez bientôt des rochers inutiles.
Si les yeux de Philis ne vous éclairent pas.
Ce fut alors toute une flotte de rimeurs qui donnaient à leur victoire poétique ce nom charmant de la joie de la violette, du triomphe du souci et de Téglantine, et qui appelaient leurs règles les lois d'amour. Ils aidaient la poésie française à prendre son brilletnt essor et à redresser les travers de Técole de Ronsard. Les semonces ontle ton des plaidoiries ou des harangues du Parlement. Les statuts de l'Académie ne recommandaient-ils pas, d'ailleurs, de choisir les mainteneurs parmi ceux qui avaient l'habitude de juger?
Des esprits chagrinsetmoroses blâmèrent les hommes du Palais de se mêler à ces fôtes poétiques. N'est-ce pas le docte Ferrand qui, dans l'interprétation de la loi romaine, in quarlam, décidait que le père ayant fourni à son fils une somme d'argent destinée à obtenir des lettres de maîtrise aux Jeux Floraux, ne pouvait imputer cette dépense sur la légitime, parce qu'il aurait plus sagement fait de donner une meilleure éducation à son fils ? Mais les poètes du Palais bravaient les railleries et répondaient
par ce mot d'Etienne Pasquier : € Bien vivre et s'esjouir € est ma philosophie ». Leur langage et leurs idées d'une gravité toute patricienne se reflètent dans les travaux de l'Académie.
Sur ces sièges de mainteneurs, on retrouve Maleprade, avocat disert entre tous ; les conseillers de Mausac, d'Aldéguier et Lagarrigue; d'Aspe, qui allait avoir le mortier de président; Valette de Lombrail; Fermât, fils du grand Fermât ; le président aux enquêtes Jean de Rességuier ; le président de Montbrun, magistrat austère et écrivain élégant ; le conseiller de Nupces, d'un tour d'esprit moqueur et mordant ; le premier président de Bertier ; le président de Caulet et le président Druilhet qui avait jeté à la mer son épée de lieutenant des galères pour étudier le droit et composer tout un recueil de madrigaux, de rondeaux et de chansons ; on le compara quelquefois à Anacréon.
En parlant du président Druilhet, comment oublier Elisabeth de Montlaur, sa femme, poète, comme mademoiselle dj Calages, mademoiselle de Catellan, mademoiselle Marie de Chalvet et madame de Montégut, passionnée pour la poésie, comme autrefois la dame de Villeneuve, et dont le salon rappelait, à la fois, les salons de la Fronde et le salon de madame de Rambouillet ? Bien qu'elle parlât une langue un peu raffinée, elle fut presque une puissance littéraire et académique, régentant le goût et imposant le ton. Avant de régner ainsi à Toulouse, elle avait brillé chez la marquise de Lambert, à côté de mademoiselle de Launay, de madame de Caylus, de madame Dacier, de la duchesse du Maine, de Fontenelle, du président Hénault et des abbés de Choisy et de Chaulieu. Il lui était resté de ce commerce élégant et déhcat quelque chose de précieux, moins peut-être dans son style, que dans ses sentiments. S'il faut en croire les médisances de son temps, elle parait
avoir aimé le président, son mari, moins que les Muses. Pour ses églogues, qui ont bien pâli et vieilli, elle eut deux soucis.
Vers la fin du dix-septième siècle et à partir de 1694, l'Académie des Jeux Floraux n'a guère que des parlementaires. On les reconnaît à leurs écrits, sobres d'ornements, et réglés selon la loi formulée parBoileau.
Le dix-huitième siècle va se lever. L'avocat Palaprat rime des églogues, mais son plus beau titre a été d'avoir travaillé avec Brueys à la comédie de V Avocat Pathelin. Les poètes Thomas Dulaurens et Mariotte appartiennent aussi au barreau : au concours de 1712, Mariotte eut le prix du discours en prose sur ce sujet : « La plupart € des choses que l'on regarde, dans les hommes, comme € des effets de leurs vertus, ne sont que des eifets de *< leurs faiblesses. > On croirait lire une paraphrase de ce verset de l'Ecclésiaste : « Que tout est vanité et rien que € vanité». Aux concours des années qui suivent, l'églantine revient au barreau ; elle est conquise par les avocats Chadebec et Costes, dont les discours, selon le programme, n'eurent que la durée d'un quart d'heure ou d'une petite demi-heure. Après eux, on voit paraître au Gai-Savoir le conseiller d' Assézat, le président de Couffoulens, le président Druilhet de Montlaur, fils de la présidente Druilhet, l'avocat Lardos, l'avocat général de Saget et l'avocat général d'Avisard, moins assidu aux audiences qu'à la cour de Sceaux, où régnait, en souveraine, la duchesse du Maine.
C'est un avocat, Soubeyran de Scopon, qui fit donner à l'églantine, prix de l'éloquence, une valeur égale à celle de l'amarante donnée à l'ode. Il aurait voulu qu'on
écrivît les tragédies en prose, et il se hasarda môme à publier une réponse au discours de Voltaire sur la tragédie. Sa voix se perdit dans le désert. Les quatre avocats Montaudier, Pierre de Rabaudy, Cormouls et Duclos, mainteneurs comme lui, se reposent à l'Académie des luttes du barreau. A la séance du premier dimanche de janvier 1719, où Campistron venait de prononcer la semonce, Cormouls lui adressa une réponse sur l'amour du travail et de la gloire, d'une nouveauté singulière et d'une rare finesse de critique et de goût. Il secoue hardiment le joug des traditions du dernier siècle, et s'écrie :
€ Étudiez la belle nature ; élevez votre esprit par la « grandeur des images qu'elle vous présente. Vos « œuvres doivent être une expression de sa beauté. « Souvenez-vous que l'art doit être couvert par les « adresses de l'art même, et que c'est son dernier effort « de savoir imiter la noble simplicité de la nature. € Soyez hardi dans vos peintures ; osez ce que les « autres n'ont point tenté ; éloignez- vous des routes bat- € tues ; c'est par cette heureuse audace que vous par- « viendrez à ce caractère de nouveauté qui flatte si € agréablement le goût du siècle, et si vous imitez, € n'imitez jamais que de grands modèles. > Au contraire, la réponse de Montaudier à la semonce de M. de Catellan, en 1720, emphatique et pesante, se traîne dans les routes frayées. Elle n'a ni imprévu, ni émotion, ni flamme.
Aux premières années du dix-huitième siècle, l'éloge de Clémence-Isaure commence à paraître dans le Recueil de r Académie, En 1721, l'avocat d'Ouvrier, et, en 1722, le
SyO HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
conseiller Deiherm, selon le vieil usage, débutent par quelques phrases latines qui doivent toujours précéder réloge en français. A cette année 1722, le conseiller de Rességuier prononce la semonce, et il semble qu'il ait pris à tâche de réfuter cette pointe de malice de la Rocheflavin, lassé de citations grecques et latines, que la lecture des poésies et des poètes n'est ni nécessaire, ni utile à la profession de magistrat, et qu'elle est bonne, tout au plus, aux jeunes gentilshommes et damoiselles ou gens de loisir, et parfois, si Ton veut, aux heures perdues, aux gens de travail pour se détendre l'esprit.
La semonce de l'avocat Montaudier, en 1728, ne fut qu un écho affaibli de celle de M. de Rességuier. Ternes et froides sont les semonces du conseiller Deiherm, du conseiller de Bojat et de l'avocat général de Saget, qui chanta Téloge de Clémence-Isaure, dans un dithyrambe sans originalité et sans couleur.
Ce n'est vraiment qu'en Tannée 17524, que commencent les éloges funèbres des mainteneurs enlevés par la mort à l'Académie, éloges moins rapides qu'autrefois et plus sobres qu'aujourd'hui. Ce triste cortège s'ouvre avec les éloges du premier président de Bertier, par le conseiller de Rességuier; du conseiller de Saint-Laurens, par le président d'Orbessan ; du chevalier d'Aldéguier, par l'avocat Cormouls ; du président de Castanier de CoufiFoulens, par le viguier de Rabaudy. Sur ces pages mélancoliques, l'éloge de Clémence-Isaure par le conseiller de Rességuier jette sa note légère, pareille à une aubade du mois de mai.
Avec les années, les semonces et les éloges de Clémence-Isaure se prolongent dans des digressions infi-
CH. XXIV. — LES PARLEMENTAIRES AUX JEUX FLORAUX OJl
nies, Cest le conseiller d'Ouvrier qui donne le ton, en proclamant que Tesprit poétique des femmes est supérieur à celui des hommes^ et il s'écrie : c Quoi ! l'orgueil € des hommes se trouve-t-il humilié, en avouant qu'ils € cèdent quelquefois au beau sexe, eux qui le rendent, € ce sexe, si souvent illustre par leur propre dé- € faite I »
Pendant quelques années, on ne rencontre la trace des parlementaires ou des avocats, que dans les éloges funèbres. Au concours de 1729, l'avocat Costes reparaît avec une élégie, couronnée par un souci ; un avocat plus savant et plus éloquent que lui, Jérôme Taverne, entre en lice et obtient l'amarante pour son ode à Y Amour de la pairie, un souci pour une élégie et une églantine pour un discours sur ce sujet : « L'éloquence ne doit avoir « d'autre objet que de faire connaître la vérité. » Il eût peut-être mieux valu, pour sa renommée, qu'on eût sauvé de Toubli ses plaidoiries, et non ses vers.
Si les plaidoyers de l'avocat Duclos ressemblaient à ses discours académiques, ils devaient avoir une précision et une clarté qui sont un signe de force, bien qu'il n'ait pas su toujours se préserver de la contagion de Tenflure. On n'en saurait dire autant d un discours de l'avocat Tissié, s'égarant dans une prose aride à la fois et nuageuse, qui faisait dire à l'avocat Montaudier : « Cest un brouillard des pays du Nord. » Etant de la race irritable des poètes, Tissié s'attaqua hautement à Montaudier, qui répliqua par de fines malices. La querelle prit fin par la mort soudaine du mainteneur Montaudier que le viguier Rabaudy peignit, d'un trait, dans son éloge : « Chez lui, on a toujours vu le chrétien
€ réuni avec Torateur; l'honnête homme et rhomme « d'esprit ont toujours été confondus. >
On entre, vers ce temps, dans une série longue et monotone d*éloges de Clémence-Isaure et de semonces. Je ne cite, en courant, que Téloge, par le président de Niquet, du vieux président d'Orbessan, dont la mémoire allait s*effacer devant la renommée de son fils, qui le remplaça dans sa charge; les semonces de Favocat Cormouls, qui menait, de front, les choses de Timagination et des sciences les plus sévères ; celles du conseiller de Paraza, dont le plus beau titre aura été d'avoir eu pour amis d*Aguesseau, Joly de Fleury et Malesherbes ; les éloges et les semonces du chevalier de Catellan, en qui remontait la forte sève judiciaire des Catellan. A sa mort, Tavocat Lardos le loua, surtout, d'avoir quitté Fépée et la cuirasse, pour prendre la plume de Tabbé de Catellan et travailler, à son tour, au fameux recueil d'arrêts.
Dans ces éloges, la vérité n'était pas épargnée et la pointe perçait parfois sous les fleurs. A la mort du président Druilhet, qui était monté, tout d'un coup, de son vaisseau qu'il servait comme lieutenant des galères, à une charge de président à mortier, le chevalier d' Allez ne manqua pas de dire : c L'esprit de M. Druilhet € était porté à l'enjouement, et son cœur aux plaisirs € que la délicatesse et l'esprit assaisonnent. 11 était € surtout propre à faire naître et à soutenir cette sorte « de gaieté qui rend les plaisirs de la table plus déli- « cats et plus aimables. On peut dire de la magistra- « ture, que c'est un joug qu'il faut s'accoutumer à por- « ter dès sa jeunesse. En remplaçant son père à une
€ présidence aux enquêtes, sa profession demandait € d'autant plus tout son temps , qu'il ne s'y était point « d'abord destiné. »
Jamais ce reproche ne fut adressé aux Rességuier. A la mort du président des enquêtes Jean de Rességuier, le mainteneur M. de Ponsan reprit à son origine l'histoire de cette maison, où la noblesse de la race s'alliait si étroitement à la noblesse des sentiments et des idées, et où les femmes égalaient les hommes en vertus et en intelligence. Après avoir loué la science du président de Rességuier, M. de Ponsan, qui n'était pas de l'école de Larocheflavin, ajoutait : < Les exercices académiques « ne sont ni étrangers, ni inutiles aux fonctions de la « magistrature. L'étude des lois n'est pas incompatible « avec celle des belles-lettres. Voilà pourquoi M. de
< Rességuier a laissé plusieurs ouvrages dont il aurait € pu se faire honneur ; jolies pièces en prose et en vers, € recueil d'arrêts notables, une histoire du Parlement.. « de Toulouse, et des traductions en vers français de
< poésies latines. »
Les semonces et les éloges écrits par les parlementaires ont un vol plus long, sans que les coups d'aile soient plus larges et plus vifs. Pourtant, la semonce du conseiller Dumas d'Aiguebère eut un tour original, et piquant. Dumas d'Aiguebère fut un ami de Voltaire, de d'Argent al et de Cide ville, et de la duchesse du Maine, qui l'attirait à sa cour de Sceaux, où il fit jouer des comédies, très applaudies par les gentilshommes dont il savait finement saisir les ridicules. C'est une voix vague et lointaine qui annonce Beaumarchais. Il fit même jouer une pièce inouïe contenant, à la fois, une tragé-
die, une comédie et une pastorale-opéra. Le succès en fut prodigieux, mais il n'eut que la durée d^ua soir. Quand Dumas d'Aiguebère quittait Paris pour Toulouse, Voltaire ne l'oubliait pas et lui apprenait le succès de Mcrope, au sortir de la Comédie Française. En retour de tant d'attachement, Dumas d'Aiguebèrele fit nommer maître es jeux floraux, et Voltaire, pour son remerciement, cnvovait ù l'Académie de Clémence-Isaure six exemplaires de la HcnriaJc.
Ce n'est pas un parlementaire qui fonde le prix du lis d'argent pour le sonnet de la Vierge ; Gabriel Vendange de Mulepeyre tenait du moins à la justice, étant conseiller du roi et doyen au sénéchal de Toulouse.
La mort frappe bien des parlementaires ; les conseillers Delherm, de Sapte, de Lombrail de Rochemonteix se plaisant aux paradoxes^ et le président d'Aspe. En 1741, il y eut une innovation à l'Académie : le jour de la fête des fleurs, l'avocat Souboyran de Scopon adressa aux dames une harangue sur l'mjustice du doute qu'on peut avoir du talent des femmes. Il les venge des moqueries de Molière et s'écrie : « Qui est-ce qui forme ce doute « injurieux? Ce sont des hommes uniquement occupés « du soin de leur plaire ; ce sont des esclaves qui lisent, € en tremblant, leur sort dans les yeux de ces divinités € de la terre ; ce sont des rebelles qui les adorent. C'est « ainsi qu'ils en u ent avec la Fortune, déesse qui, « comme Tamour, est honorée chez tous les peuples ; « ils l'adorent et ils en médisent.. .. Si les femmes sa- € vantes sont incommodes dans la société, ce n'est pas € la faute de leur science, mais de leur caractère. Elles « le seraient encore davantage, si elles ne savaient rien. »
eu. XXIV. — LES PARLEMENTAIRES AUX JEUX FLORAUX 675
Ce Soubeyran de Scopon était un vrai disciple de Roilin. Il aurait écrit en langue latipe, mieux qu'en langue française. Étant, avant tout, de pays latin, il semble ne parler des modernes, qu'avec la permission des anciens. Quand il rencontre un courant de l'antiquité, il y flotte à pleines voiljs. On retrouve dans son style une sorte d'humeur belliqueuse; il fallait l'entendre, dans son Éloge de Clémence- Isaure, défier les railleurs qui ne croyaient pas à l'existence de cette reine des Jeux Floraux : € Isaure, € s'écriait-il, en parlant comme Papire Masson, était € belle ; ainsi l'attestent tous les monuments anciens € ayant rapport à elle. Notre Sapho avait une taille € avantageuse, une figure agréable et prévenante ; elle < se permit de peindre l'amour, mais elle ne lui permit € rien.» Et il terminait, en provoquant à un champ clos littéraire les incrédules et les médisants.
Depuis longtemps, on ne voit plus des parlementaires ou des avocats entrer en lice et briguer des fleurs. L'avocat Brabant essaj'-e, en 1742, de disputer l'amarante au père Lombard, de la Compagnie de Jésus, mais il échoue et rentre dans l'ombre. Taverne, qui reparaît avec son ode des Éclairs, l'emporte sur un étudiant en philosophie, du village de Bort, en Limousin, qu'on désigne alors sous le nom de Marc Montel, et qui n'était autre que Marmontel. Ils n'en furent pas moins amis toute leur vie. Carriol et Castillotf, deux avocats, ont une amarante et un souci, l'un pour son ode Au Temps, et l'autre pour le Triomphe de Vld/lle.
Taverne n'aura plus de fleurs : il est nommé maître es Jeux Floraux, et prononce, en 1748, la semonce où il met l'art oratoire au-dessus de l'imagination et de la
poésie. Il disait : c Si rimagination compare, discute et € arrange, Tart de la persuasion peint, remue et en- € traîne. Démosthènes n'est pas moins créateur qu'Ho- € mère. » Il ajoutait ces paroles, auxquelles les siècles n*ont rien enlevé de leur vérité : « Le cœur de Thomme € est le théâtre des efforts et des conquêtes de Torateur. € Pour combattre les passions qui se reproduisent, à « mesure qu'on les combat, il faut des forces sans cesse < renouvelées.On a beau approfondir le cœur de Thomme, € il sera toujours un fond inépuisable de recherches et « de découvertes. »
Au moment où Taverne obtenait ses lettres de maîtrise, mourait un mainteneur, conseiller clerc au Parlement, Tabbé de Tournier, qui, de sermonnaire des missions apostoliques, devint arrêtiste à la manière de Catellan et de d'Olive, esprit fin et conscience pure, qui fonda la maison du Bon-Pasteur pour les femmes repentantes, et qui croyait, la nuit, entendre la voix larmoyante des plaideurs condamnés par ses arrcts.
Ce n'est pas un recueil d'arrêts que laissa en mourant, le président Jean de Caulet, mais tout un livre rempli d'extraits de Tite-Live, de Cicéron, de Tacite, de Descartes, et de réflexions sur l'histoire. Pour le louer, le viguier de Rabaudy disait : c II écoutait les avocats avec € le plus grand soin,» et il écrivait cette louange plus rare : < Il était le premier au Palais, et son zèle était in- € génieux pour retarder le moment d'en sortir. » En digne neveu de l'évoque de Pamiers, François-Etienne de Caulet, l'ami de Pavillon, évêque d'Alet et des solitaires de Port-Royal, il menait la vie la plus austère, et tenait pour maxime qu'une des premières obligations
des grandes charges de magistrature était de remplir publiquement ses devoirs religieux, afin d*en augmenter le respect et le prestige. Il fut Tami de la marquise de Simiane, dont a parlé madame de Sévigné, et il a été du petit nombre de ces hommes qui ne perdent jamais leurs amis, autrement que par la mort.
Dans cette famille des Caulet, la race était forte : au président à mortier Joseph de Caulet, succéda dans sa charge au Parlement, et dans son fauteuil de mainteneur, son fils, le conseiller Henri de Caulet, qui prononça, Tannée de la mort de son père, la semonce, où perce une pointe de prétention et de bel esprit. Ancien élève de Roilin, il n*eut rien de son maître, et loin de s^asservir aux modèles de la langue latine, il a des hardiesses de style et une imagination aimable et entraînante. Une de ses semonces contre les romans a gardé l'empreinte d'un goût éclairé et d'une vivacité charmante : on croirait qu'elle a été écrite pour notre temps où les imaginations en désordre auraient tant besoin d'être ramenées dans les voies de la vérité et de la nature.
A partir de ces années où commence la seconde moitié du dix-huitième siècle, si novateur et si tentateur à Paris, on sommeille à Toulouse et on s'attarde ; il semble môme qu'on revienne au seizième siècle. Les éloges de Clémence-Tsaure, les poésies et les discours se perdent dans les phrases surannées. On avançait sur le siècle, avec le président de Caulet ; on recule avec les conseillers de la Mothe et Lecomte, et les avocats Castillon et Duclos, auxquels le président de Caulet reprochait d'être plus orateurs que juristes. On ne sent courir au-
cun souffle de jeunesse, de force et de fraîcheur dans leurs harangues, leurs idylles ou leurs odes. Le Palais fait toujours invasion aux Jeux Floraux, et parfois le Parlement, tout entier, suspend ses audiences pour assister aux fôtes de Clémence-Isaure. C'est du Parlement que viennent les chanceliers de TAcadémie, qui sont toujours des présidents à mortier ou des premiers présidents.
Dans les travaux des avocats Verny et Martel, Pelarrey et Revel, Poulhariès et Lacroix, Boute, Espic et Marchand, Pilhes, Poitevin et Gez, Dutour, Jammes, Chaz et Mailhe qui chantait alors les vertus de la famille royale et qui allait, à quelques années de là, devenir le procureur syndic des amis de la Constitution, on ne trouve qu*un redoublement de choses emphatiques; ils ne sortent pas des temples de Thémis et des Muses.
Avec les parlementaires, on respire le môme air et on habite les mômes régions des bergeries et des pastorales, des nymphes et des dryades, des sylvains et des faunes et de toutes les divinités champêtres. On ne rencontre que, de loin en loin, de ces pensées qui ont des frémissements et des ailes, et qui s'envolent vers les sommets. Les semonces, heureuses par les idées, ont un style triste et languissant, aussi bien chez le procureur général Le Mazuyer et les avocats généraux de Parasols et de PegueyroUes, que chez les conseillers du Puget, de Bojat, de Lalo, d'Albis, Malcor, de Montégut et les présidents Riquet, de Sauveterre, d'Aspe, de Paraza, deSenaux, de Niquet et de Vsmdeuil. On en peut dire autant du conseiller d'Aufréry, d'un esprit si aimable, et du conseiller Raffin, qui fut parfois un critique d'un goût
éclairé, et dont Tode sur le rétablissement de la santé de Louis XV fut louée par Voltaire. Cest ce conseiller Raffin qui ne savait trouver ses rimes, que sous la verdure renaissante des bois.
Sur cette prose à teintes grises se détachent parfois des semonces ou des poésies d*une couleur vive» comme des rameaux verts sur une forêt où les feuilles ont jauni. En lisant les réflexions de Tàvocat Soubeyran de Scopon, sur le bon ton, le goût, la conversation et la bonne compagnie, on se retrouve dans un courant de juste et fine critique. Un éloge de Clémence-Isaure par le président d*Aguin tranche aussi sur les autres, par son côté ingénieux et parfois éloquent. On y lit cette pensée charmante : cCest beaucoup sans doute de devenir meil- <c leur,. mais ce n'est pas peu de devenir plus aimable. » Au président d'Aguin on pouvait citer le mot de Voltaire : « Il n'y a rien de plus aimable qu'un homme ver- « tueux qui a de Tesprit. » Il faut rappeler encore ce mot si français d'une semonce de l'avocat Castillon : € Les ha- « rangues étudiées, que Tite-Live et Plutarque mettent < dans la bouche de leurs héros, ne valent pas un seul -€ trait dont notre Henri IV animait ses troupes. » De son côté, l'avocat général de Parazols, si fin dans l'art de causer, démontrait, au milieu d'une semonce, que l'objet unique des belles lettres devait être d'inspirer l'amour de la vertu. Ces parlementaires savaient ainsi réveiller, au fond des cœurs, des fiertés et des délicatesses qui y semblaient endormies.
Une ode de l'avocat Martel, sur la mort de Fontenelle, a des coups d'aile qui s'élèvent au-dessus des poésies de ce temps. Elle eut une amarante au concours de 1769,
OÙ La Harpe eut un souci pour son épttre : Le porirail du Sage. Au concours de 1774, les phrases latines qui ouvrent réloge de Clémence-Isa ure, disparaissent à jamais ; c*est Tavocat Lacroix qui les fait rayer, à la séance du 3 mai 1774, où l'Académie siégea pour la première fois à la salie des Illustres du Capitole, en vertu de Tédit du mois d'août 1778. Une belle semonce du président de Portes, et les discours du procureur général de Rességuier, de l'avocat général de Latresne et du président d'Aguin donnent un nouvel essor aux poètes. Jî'est-ce pas ce marquis de Latresne qui soutenait, avec un grand charme de langage, que les lettres étaient un refuge contre l'amour et une garantie de la vertu des jeunes filles ?
Du milieu de tant de poésies oubliées avec les années, il faut dégager une épître A ma Robe^ par l'avocat Gélibert, et citer ce passage alerte et d'une humeur enjouée qui allait si bien à son visage toujours souriant :
Mais, dites-moi, robe que je révère, Sans un rabat, sans bonnet et sans vous, Ne saurait-on, d'un habile adversaire.
Prévoir la marche et repousser les coups ? Je vous entends, vous donnez la science : 11 le faut bien, car autrement en France, Comment feraient tant de nos beaux esprits Qu'on voit plaider sans avoir rien appris? Comment feraient tant de célèbres juges. Qui n'ont jamais ouvert Justinien, Et qui pourtant jugent, et jugent bien? Des citoyens, ils sont les seuls refuges, Et grâce à vous, ils n'ignorent de rien...
CH. XXIV. — LES PARLEMENTAIRES AUX JEUX FLORAUX 58l
Heureux qui peut, doué d*un fort poumon. Faire sonner gravement aux oreilles Des procureurs le mystique jargon.
A l'audience il fera des merveilles ; Une voix mâle aura souvent raison.
Puisqu'il ne faut qu'une voix de tonnerre, Nous tonnerons. Mais comment, sans frémir, Pouvoir se battre et soutenir la guerre, Avec ces mots dont on entend gémir Les tribunaux de nos dieux de la terre ? Comment parler d'un dit, d'un contredit, D'un soit montré, d'un interlocutoire, D'un appointer à bailler par écrit. Et d'autre mots dont l'effrayant grimoire Vient, au Palais, épouvanter l'esprit ?
De ce grimoire dont parlait si gaiement l'avocat Gélibert, se détournait souvent le président Anne-Marie d'Aignan, baron d'Orbessan, de vieille souche parlementaire, président à mortier depuis Tannée 1788. On s'étonne de voir son éloge à l'Académie, par M. de Lavedan,' si sec et si rapide. On devait bien pourtant à ce fécond esprit un buste dressé sur un socle de marbre. M. de Lavedan prit à la lettre le conseil des Grecs qui n'aimaient à entendre louer les morts, que d'un mot dit en passant. II admira le président plus que le mainteneur, et ne sut pas relever, dans cette vie vouée aux lettres autant qu'à la science du droit, le feu sacré qui l'anima et qui brilla toujours en lui d'un vif éclat. On dirait que cet éloge est enveloppé de brume ; on n'y découvre même pas les titres des œuvres de ce président qui eut son heure de célébrité à Toulouse, et qui tenait pour maxime, qu'après la lecture de l'Évangile, rien
i/itait plus digne de l'homme que de s'adonner aux études littéraires.
Il y a de tout dans les œuvres du président d'Orbessan, de rhistoire, des dissertations scientifiques, des traductions de poésies latines, des maximes philosophiques et des chansons. Il entra dans cette vie des lettres par rhistoire un peu romanesque de Lucullus, qui fit sourire le Parlement et les Jeux Floraux. Cette Italie où vécut LucuUus attirait le président d*Orbessan, qui se mit en route et passa les monts, à Tautomne de 1749. Les variétés de voyageurs sont nombreuses ; il y a les rêveurs, les poètes, les politiques, les fantaisistes, les peintres et les savants. Chacun voyage à sa manière : celle du président d*Orbessan a eu le trait d*un esprit pratique, fin observateur, guide agréable et sûr. Il a parcouru Tltalie en érudit, en critique et en moraliste. Avant lui, personne n'avait mieux parlé de la peinture et de la sculpture et étudié, avec plus de goût, les musées, les églises et les palais des villes italiennes. De nos jours, il n'y a que M. Taine qui ait écrit, sur Tart en Italie, \m livre plus savant et plus brillant. Parfois, l'imagination et la gaieté voyageaient avec le président ; on se croirait alors en compagnie de Chapelle et Bachau* mont, mais ce ne sont là que de rares éclairs.
Amoureux des plaisirs délicats et du monde, curieux des arts, des études sérieuses et des joies de l'esprit, le président d'Orbessan goûtait, mieux qu'un autre, le charme des loisirs que lui laissait sa charge. Il aurait voulu tout{savoir, et jamais, au milieu de ses travgiux, d'une variété infinie, il ne perdit son humeur alerte et étincelante ; il était au Parlement de Toulouse ce que le
président de Brosses était au Parlement de Dijon. D'une audience à Tautre, il écrivait des traités sur des sujets de toute nature et de tout pays, sur les chevaliers romains^ les vêtements romains, les serpents sacrés, la physique, la musique, la végétation, la beauté, la modération ; sur les antiquités romaines et les antiquités du Languedoc et de la Provence, les eaux thermales des Pyrénées ; sur Ausone, Ange Poiitien, Suétone, et la Belle Paule. Ses Essais sur les roses et les violettes ont une fraîcheur de Sentiment et de fantaisie que n*ont pas toujours les vers des mainteneurs des Jeux Floraux. Au travers de ses traductions des élégies de Tibulle, des épigrammes de Catulle, des odes d'Horace, et des Georgiques de Virgile, il a mêlé, comme des brins d'herbes folles à un panier de fleurs, des chansons galantes qu'on dirait tombées des lèvres d'un roué de la Régence et non d'un président à mortier.
Il expia ces péchés des heures légères en écrivant la Vie de Titus, des considérations sur l'histoire de France et l'origine des Parlements, et un petit Traité de la sagesse. C'est pour obéir aux principes de la sagesse, a dit de lui l'avocat Poitevin, qu'il fit supprimer, par le gouvernement, les gages de l'inquisiteur de la foi, et qu'il refusa la charge de premier président du Parlement, et plus tard une ambassade, malgré les instances du chancelier Maupeou. A ces honneurs et à ces plaisirs du monde, il préférait les ombrages silencieux du château d'Orbessan, d'où il entendit, avant de mourir, les premiers bruits de la Révolution.
Barère de Vieuzac arrive le dernier dans cette légion des hommes du Palais, par son éloge de Jean-Jacques
Rousseau ; mais réglantine, au lieu d'aller à lui, passa aux mains de Chaz, un autre avocat. De plus violents triomphes étaient réservés à Barère. A cet avocat d'une grâce recherchée, nommé, en 1788, mainteneur des Jeux Floraux, ayant quelque chose de la femme dans sa parole élégante et ondoyante, parlant au Palais dans un langage de cour, et entrant dans la vie par la porte charmante du Gai-Savoir, qui aurait osé prédire que le jour approchait, où ce causeur aimable de tous les salons et de toutes les académies irait s'asseoir à la Plaine, au Marais et à la Montagne de la Convention, pour y saluer la république des Girondins, et devenir, sous la Terreur, le terrible collègue de Robespierre et de Couthon au Comité de salut public. Après avoir invoqué les muses pour célébrer les vertus du chancelier de THospital et du roi Louis XII, père du peuple, il devait couvrir des fleurs de sa rhétorique, comme la chose la plus innocente, les sanglantes théories des terroristes et des régicides, remplaçant la morale par une fausse sensibilité, et parlant des fournées de la guillotine, en révolutionnaire et en bel esprit. Il n'y eut jamais, M. Taine Ta dit avant moi, € d'homme moins gôné par sa conscience, » toujours du côté du plus fort, adroit et léger, jouant avec la guillotine, inventant la conspiration des perruques blondes, proclamant la guerre à mort à l'étranger et le retour au droit sauvage, et s'admirant dans cette phrase applaudie de Marat : c L'arbre de la liberté fleurit, € quand il est arrosé par le sang des tyrans. »
Son nom est de ceux qui donnent le vertige : l'histoire Ta placé parmi les ouvriers terribles de la Révolution. C'est de Barère que M. de Chateaubriand a dit, dans
en. XXIV. — LES PARLEMENTAIRES AUX JEUX FLORAUX 585
les Mémoires d" outre-tombe^ qu'il était de l'espèce de ces tigres, qu'Oppien fait naître du souffle léger des vents, velocis Zephyiri proies . Ni la noblesse de rorigine, ni l'élévation de l'intelligence, ni l'élégance des mœurs ne purent le sauver de l'abîme où il tomba.
II a été du petit nombre de ces hommes de la Révolution qui ne sont pas morts sur l'échafaud ou sur une terre étrangère. Ce banni, revenu de l'exil, s'est endormi, chargé d'années, au pied des Pyrénées et à la clarté du soleil' de son pays. 'Après tant de secousses, on a dit qu'il s'était éteint avec la sincérité des convictions de sa jeunesse. Dieu seul a connu le fond de sa pensée et pénétré au fond de cette conscience éclairée par les lueurs des années éternelles. Sa vie de passions et de luttes s'est perpétuée jusqu'à la mort. Sur Barère retombent, de tout leur poids, ces paroles de Saint-Just : « Ceux qui « font des révolutions ne dorment que dans le tom- € beau. » Dans l'exil, il s'était souvenu de ses succès littéraires aux Jeux Floraux, et il écrivit les Beautés poétiques d'Young, les Veillées du Tasse, Cinq Nouvelles athéniennes^ sybarites et italiennes, la Vie de Cléopâtre, VEsprit de madame Necker, le Voyage de Platon en Italie et d'autres œuvres oubliées. Personne n'a parlé de Montesquieu dans une langue plus forte et plus pure.
Aux Jeux Floraux, de môme qu'au Palais, les avocats ont la parole les derniers. A la veille de la Révolution, l'avocat Floret, olivier de Provence, ainsi qu'il le disait lui-môme, transplanté dans les jardins de Toulouse, jette un éclat de rire au milieu des rumeurs sinistres qui grondent à l'horizon, et écrit son Voyage aux planètes, qui rappelle le Voyage à là lune de Cyrano de Bergerac»
Enfin, un autre avocat, Gez, prononce, en 1790, le dernier éloge de Clémence-Isaure, dans ce dix-huitième siècle, prêt à disparaître dans la région des choses évanouies. Privée de ses ressources et de la salle de ses assemblées au Capitole, F Académie , dans sa séance du 16 avril 1791, ajourna la fête des fleurs, et se dispersa bientôt, au souffle de la Révolution. La dispersion devait durer quinze années. Ce n'est qu'en Tannée 1806, que sept des anciens mainteneurs se retrouvèrent à Toulouse, après la tempête, comme autrefois, en Tannée i323, les sept troubadours.