CH. XXVI. — FLORAISON DE CHANSONS, ETC
chansons, de triolets, de vaudevilles et d'épigrammes qui arrivaient de Paris, comme au temps des chansons de la Ligue et des Mazarinades. On les lisait, les portes closes ; on se passait, de main en main, des brochures injurieuses envers les jésuites, le doyen Dominique de Bastard et les nouveaux parlementaires ; les dames ^e moquaient de ces derniers qui ne savaient pas faire les révérences, aussi bien que les anciens, aux audiences de rentrée, devant Tautel, On les appelait, comme à Paris, les manants, du mot latin manety en opposition à ceux qu*on appela plus tard les revenants. Les pamphlets s'en prenaient surtout au premier président de Niquet, qu'on accusait d'avoir travaillé secrètement, avec le chancelier, à la suppression du Parlement, dressé la liste des proscrits et poussé le sénéchal de Toulouse à l'insoumission. En France, on se console ainsi, par des chansons, des tristesses d'un règne. Celles qui naquirent alors aux bords de la Garonne ont été perdues ; on sait seulement que la Basoche ne se gênait guère pour bafouer le nouveau Parlement et pour souhaiter au chancelier Maupeou une belle fin, en place de Grève.
C'est la Basoche qui faisait circuler les satires enrichies d'images, sorte de Ménippée légère qui devait frapper l'esprit du peuple. La France y était représentée par un vaisseau battu des vents, le roi par un soleil éclipsé. Madame Du Barry par un vase fêlé, le chancelier par un volcan, l'abbé Terray par une sangsue, le peuple par un mouton, les avocats par un arbre moitié vert et moitié sec, le premier président par un âne bridé et bâté.
Une de ces images représentait le temple de la justice s'écroulant sous les efforts du chancelier, aidé du démon
de la discorde qui portait des ailes de chauve-souris, avec un bonnet et un collier de jésuite. Le chancelier avait un bandeau sur les yeux. Le globe de la France tombait du haut d'une colonne ; la statue de Thémis n'avait plus de bras, ses balances gisaient à terre et les grandes villes du royaume étaient renversées sous les ruines, avec leurs écussons brisés. On lisait au bas cette inscription : € Alterius Samsonis vires > .
La seconde allégorie était une allusion à la métamorphose d'Hécube, en chienne enragée, poursuivie à coups de pierres par les Thraces. Le chancelier, en simarre, ayant la tête d'un chien, a une main fermée, comme pour frapper ; l'autre porte à sa gueule une lettre avec ce mot écrit sur l'enveloppe : Correspondance. La Vérité lui présente un miroir où Maupeou peut voir sa métamorphose. A ses pieds, on voit un ballot ouvert d'où sortent les protestations des princes et des libelles qui se changent en pierres. Des passants ramassent ces brochures et les jettent à la face du chancelier. Au fond, la Justice entourée de nuages, est debout sur le faîte de son temple. Sur les degrés, la foule lève les mains au ciel, en actions de grâces de ce châtiment. Au bas se lit cette inscription : « Canis infandi rabies > .
De Londres arriva, avec la correspondance de Sor houet la lettre outrageante ayant pour titre : Observations d'un citoyen aux membres du tripot de Toulouse. D'où venaient ces satires? Les uns accusaient le duc d'Aiguillon brouillé avec M. de Maupeou, les autres les attribuaient à Linguet. Mais si ces pamphlets avaient cherché à imiter la Ménippée, ils n'eurent pas ses éclatants succès. Pierre Pithou n'était plus là. Les auteurs de la