CH. XXVÏ. — FLORAISON DE CHANSONS, ETC
Correspondance ne valaient pas ces bons bourgeois qui battirent la Ligue, par une étonnante verve de bon sens, de naïveté et d*atticisme, par la raison, le sarcasme, et l'éloquence. La pauvre maison de Gillot, au quai des Orfèvres, avait enfermé de plus fiers et de plus aimables batailleurs que Linguet ou le duc d'Aiguillon, Toutes ces lettres de Sorhouetne valaient pas une page de la harangue de d'Aubray. C'est que dans la Ménippée^ on sentait déjà les premiers souffles du tiers-état qui s'essayait à s'emparer des affaires et à déjouer les passions aristocratiques et populaires.
Sous Louis XV, les causes n'étaient pas les mêmes : c'était la noblesse de robe qui combattait pour ses autels et ses foyers. Ce n'est plus le style franc et belliqueux rappelant les coups d'arquebuse de la bataille d'Ivry; c'est l'écho d'un ennuyeux sermon d'un janséniste attardé. Certains pamphlets consternaient le chancelier par l'audace des idées. Au mois d'avril 1772, on lisait à Toulouse le livre de Michaud de Montblin, ce parlementaire de Paris exilé à l'Ile-Dieu, les Maximes du droit public françaiSy qui déchirait le plus largement les mystères politiques.il y était dit que les rois étaient faits pour le peuple et non le peuple pour les rois ; que le despotisme était contraire au droit divin et au droit naturel ; que l'usage du pouvoir souverain devait être borné par des lois dont les Cours de justice étaient les fidèles gardiennes. Le chancelier aurait pu faire payer cher aux railleurs leurs insultes et leurs moqueries, et les faire enfermer à la Bastille, ou dans les prisons de province : il se contenta de répandre, par le royaume, des libelles en réponse aux pamphlets et aux satires; mais
on les dédaigna. L'esprit de la France n'était pas avec
lui.
Du côté de Ferney s'élevait sans cesse la voix de Voltaire, qui planait sur tout ce bruit, avec des vibrations de colère : € Je vois la bataille avec tranquillité « du haut de mes montagnes de neige, et je lève mes € vieilles mains au ciel pour la bonne cause. > Voltaire saluait ainsi, de ses acclamations, la chute du Parlement qui avait condamné au bûcher sa philosophie. Le ressentiment, qui avait longtemps couvé dans son âme, s'allume et jette Tinquiétude dans le royaume, en l'avertissant que cette magistrature si antique avaitconservé ses formes barbares, ennemies de la liberté et de la justice. Les noms de Calas et du chevalier de la Barre, de Sirven et de Lally, tombent de ses lèvres avec un accent d'attendrissement et de respect. Le rire moqueur reparaissait vite sous les larmes. Il écrit à madame du Deffand: « Je me suis fait Perrin-Dandin ; je ne « m'occupe plus que de procès; j'en juge tous les jours « au coin de mon feu... Je suis fidèle à toutes mes pas- « sions ; vous haïssez les philosophes, et moi je déteste € les tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné vos fureurs
< contre la philosophie ; pardonnez-moi la mienne con- « tre la cohue des enquêtes... J'ai toujours mieux aimé « dépendre du descendant de Robert-le-Fort, lequel « descendait, par les femmes, de Charlemagne, que d'a-
< voir pour rois des bourgeois, mes confrères. > Une autre fois parlant des magistrats proscrits, il disait amèrement : « Sont-ils bien à plaindre d'être à la campagne ; « il y a dix-sept ans que j'y suis, et je n'ai pourtant as- « sassiné personne I »