CH. XXVI. — ÉDITS BURSAUX. — NOUVEAUX IMPOTS
On voit que le vieux patriarche de Ferney ne se contentait pas d'élever ses mains pendant la bataille ; il envoyait lettre sur lettre au chancelier, pourVempôcher de faiblir dans son œuvre de démolition et pour exciter sa vengeance : « Monseigneur, disait-il, vous avez méprisé,
< avec les honnêtes gens, plus d*un libelle écrit par la € canaille et pour la canaille ; cependant, il y a des ca- « iomnies qui ne laissent pas de faire quelque tort à la
< magistrature, et quand on en connaît les auteurs, j'ose € croire qu*ii est permis de vous en demander la sup-
< pression. » Dans son enthousiasme, il lui adresse des vers où il le compare aux héros de la fable ; il écrit aussi à madame Du Barry en l'appelant nymphe Egérie, mais cette fois, la prose et la poésie de Voltaire ne furent pas écoutées.
Au milieu de toutes ces rumeurs, le Parlement de Toulouse continue à enregistrer les édits bursaux qui lui sont envoyés par le chancelier. S'il rend un arrêt favorable au commerce des grains, un arrêt du Conseil le casse, sans que le Parlement ose adresser des remontrances et exposer au roi le mécontentement de la province. Si parfois, il adresse de timides remontrances sur l'aggravation des impôts, le chancelier le rappelle à l'obéissance et au silence. On le laissa librement réorganiser l'Académie des Jeux Floraux, par arrêt du 6 février 1774.
On voulait rendre la justice gratuite : pour atteindre ce but, on força les tailles, on quadrupla le marc d'or, on créa un centième denier sur les offices, on fit payer, une seconde fois, la noblesse à ceux qui l'avaient acquise. Cest ainsi qu'on traita les capitouls anoblis
par Texercice de leurs charges et qu'on leur imposa, malgré les remontrances hésitantes et embarrassées du Parlement, une rétribution en argent. Les franchises des villes étaient méconnues, et leurs privilèges violés : on sentit alors plus vivement la privationdes grands corps de magistrature, dont les remontrances opposaient une barrière aux volontés arbitraires du souverain. L'intérêt qui s'attachait au malheur des magistrats bannis se fortifiait de la haine qu'inspiraient les dernières mesures fiscales, et les murmures qui avaient longtemps rampé dans Topinion s'exhalaient, plus que jamais, dans des pamphlets empreints d'une âpre ironie. On invoquait les souvenirs et les vertus des vieux parlementaires, en demandant le rétablissement d'une ancienne constitution. Mais les pamphlets n'osaient pas encore envisager l'avenir, et ne se tournaient que vers le passé. De son côté, la philosophie traitait les plus hautes questions des institutions nationales. Ces écrits étaient pour le peuple une langue inconnue ; il lui fallait une éloquence qui sentit la foule et qui eût les grâces de l'esprit et Temportement des passions : c'est Beaumarchait qui allait vraiment s'attaquer au chancelier et renverser le Parlement-Maupeou.
Entré déjà en campagne, aux derniers mois de l'an* née 1773, il allait ouvrir, de sa main hardie. Tannée 1774. Ce faiseur d'horloges et de comédies, ce maître de guitare des filles de Louis XV, amoureux de disputes et d'aventures, venait de la race de ces enfants perdus qui se jettent dans toutes les mêlées, en bravant la fortune avec un front d'airain. Sous sa plume, la moquerie allait devenir un glaive et le pamphlet allait monter presque