CHAP. XXVI. — BEAUMARCHAIS
au génie. La légèreté et l'humeur oublieuse de la France se laissaient aller aux chansons qui n*avaient que la durée d'un jour ou d'une courte saison. Beaumarchais maîtrisa tout à coup l'opinion et porta au Parlement- Maupeou un de ces coups dont il ne put se relever.
Il était en procès avec le comte de la Blache,etle bruit des intrigues de son adversaire lui parvint au fond de la prison où il était enfermé. Il cria au scandale ; on ne récouta guère, mais le duc de la Vrillière, touché par ses instances lui permit, chaque jour, de sortir du fort L'Evêque, pour solliciter ses juges. L'affaire, mise en délibéré, devait être jugée, sur le rapport <Ju conseiller Goësman. Il court chez son rapporteur; la porte lui est fermée, le temps pre-se. Cent louis et une montre enrichie de diamants, offerts à la femme de Goêsman, font tomber la consigne ; il donna encore quinze louis, afin d'avoir une autre audience ; mais le lendemain il perdait son procès. Cent louis et la montre lui furent rendus ; les quinze louis étaient restés dans la bourse de madame Goësman. Beaumarchais les réclame; madame Goesman lui fait répondre que, loin d'avoir reçu un présent, elle avait rejeté des offres d'argent avec indignation. Le mari intervient et dénonce l'affaire au Parlement.
Poursuivi en corruption et en calomnie, menacé des peines les plus sévères, Beaumarchais n'hésite pas à violer les vieilles formules judiciaires, et à soumettre à l'opinion publique le procès criminel qui aurait dû, selon l'usage du temps, être jugé à huis-clos. Aucun avocat ne veut le défendre; il s'en passera et plaidera luimême sa cause à visage découvert et dans la rue, aux
applaudissements du royaume. Il se souvient de ses succès du théâtre, transforme ses adversaires en personnages de comédie et fait, avec les recollements et les interrogatoires, de véritables incidents dramatiques. Les quinze louis, exploités par ce prodigieux esprit, sont le sujet d*un scandale immense. On n*insulta jamais avec plus de violence et d'élégance ; on n*avait pas vu, dans le monde judiciaire, une pareille trame de malice et de raison, de colère et d'éloquence. Depuis Pascal, Paris n'avait pas assisté à une semblable fête. Ecoutez Voltaire, qui passe à l'ennemi : « Ces mémoires sont ce que € j'ai vu de plus singulier, de plus fort, de plus hardi, « de plus comique, de plus intéressant, de plus humi- « liant pour les adversaires. Beaumarchais se bat contre < dix ou douze personnes à la fois et les terrasse comme « Arlequin sauvage renversait une escouade du guet. » Le succès tenait du prodige et servait à souhait les rancunes publiques : le Parlement tout entier est enveloppé dans ces attaques contre Goësman. Les quatre mémoires de Beaumarchais passionnaient l'opinion; le roi en riait aux larmes avec madame du Barry, mais le dauphin les jetait au feu, sans vouloir les lire. L'arrêt fut rendu le 26 février 1774 : Beaumarchais fut condamné au blâme; le Parlement ordonna que ses mémoires seraient brûlés par le bourreau ; madame Goësman fut admonestée par le même arrêt et Goësman mis hors de Cour. L'arrêt ne servit qu'à faire à Beaumarchais un éclatant triomphe. C'est ainsi que les ressentiments de la politique se fraj'aient un chemin, à la faveur de ces immortelles railleries : la Révolution commençait par ce tumulte littéraire et par les éclats de rire des salons.