CH. XXVI. — JUGEMENT SUR LE CHANCELIER MAUPEOU
la mission politique des Parlements paraissait finie, et cependant, ils voulaient être aussi redoutables que la noblesse d'autrefois. Le chancelier eut assez de force pour les réduire à leur tour, attaché à son roi, toujours sur la brèche, et couvert de sa simarre ainsi qu'un soldat de son armure.
On évite pourtant d'inscrire son nom parmi les grands noms de la patrie : c'est qu'on a été souvent injuste envers lui. Je n'ai pas à relever sa statue abolie ; mais on ne peut fermer les yeux à la lumière, et s'empêcher de reconnaître que ce coup d*Etat donna à l'organisation de la justice une impulsion salutaire dont s'est ressenti le siècle qui Ta suivi. Il faut tenir compte aux réformateurs des obstacles accumulés sur leur chemin. Si ie chancelier prit une sorte de dictature, ce ne fut pas son tort et ce n'est pas l'idée de son coup d'Etat qu'il faut lui reprocher. Il voulut, dépassant Richelieu et Mazarin en hardiesse, ressaisir, en vaillant serviteur de la monarchie, toute l'organisation judiciaire et entamer une lutte redoutable contre les Parlements entrés, à toutes voiles, dans la politique.
Le règne de Louis XV n'était pas prêt pour recueillir l'œuvre du chancelier Maupeou. Alors, l'inégalité des conditions était une des basesdu droitpublic et les compagniesde magistrature s'étaient créé des mœurs enharmonie avec cet état de choses. En abolissant la vénalité des charges et les épices, en restreignant l'étendue des ressorts et le nombre des juridictions, en préparant des édits de nature à abréger les formes longues et ruineuses des procédures, le chancelier bouleversait les traditions judiciaires et ouvrait une ère nouvelle
à la législation. C'est lui qui, le premier, remplissant ainsi un vœu du chancelier de rHôpitàl, a empêché les hasards delà naissance de dominer la destinée des Cours souveraines, en écartant les privilèges du rang ou de la fortune, et en appelant toutes les intelligences à de communes épreuves et à des honneurs égaux. Il heurtait toutes les idées du temps, et on comprend de quelles clameurs dut ôtre accueillie son innovation. Aujourd'hui que le vieil arbre féodal a été abattu, nous nous rendons à peine compte des efforts qu'il a fallu pour y porter la cognée et le renverser. Mais en ce temps-là, une s» tranchante résolution était une témérité qui devançait la Révolution. Son sort fut de se montrer trop vite.
A cette époque agitée et confuse, ce n'était là qu*une de ces réformes, semblables à celles dont Tacite a parlé dans ses Annales, et qui pour détruire les abus, anéantissait, du même coup, l'indépendance de la magistrature, une des grandes bases d'un État. N'est-ce pas Chateaubriand qui s'est écrié, en jetant les yeux sur la vieille constitution de la France : « Chose admirar « ble, la justice était pour nos pères la liberté I > On a pu reprocher, peut-être à bon droit, au chancelier d'avoir voulu restreindre les divers ressorts des Parlements du royaume, moins en vue de l'intérêt public, qu'avec le désir d'amoindrir le pouvoir des Cours souveraines. Il y aurait eu de plus justes moyens d'aborder de.> réformes sagement novatrices. Ce n'étaient pas les Parlements qui s'étaient arrogé le droit d'enregistrer les éditsdes rois ;les rois eux-mêmes, comprenant que ces actes solennels de la royauté devaient être remis aux