CHAP. III. — PROCB8 DE VANINI
répondre que c'était un remède précieux contre certaines maladies.
L'arrestation de Vanini est constatée, en 1618^ par ce passage des registres de l'Hôtel de Ville, où, suivant le vieil usage, les capitouls sortants inscrivaient les événements importants de l'année écoulée : « Le jeudi, « second joui* d'août, sur l'avis qui fut donné aux dits «€ sieurs capitouls, fut pris dans la maison des héritiers « de feu Monhaltes, au capitoulat de la Daurade, et ^ fait prisonnier par les sieurs d'Olivier et Virazel, « capitouls, et conduit à la maison de ville un jeune ^ homme soi-disant âgé de trente-quatre ans, natif de ^ Naples en Italie, se faisant appeler Pomponio Uciglio,
< accusé d'enseigner l'athéisme, duquel ils étaient en
< quête depuis plus d'un mois. — On disait qu'il était «€ venu en France à dessein de tenir cette abomina- « bJe doctrine. — C'était un homme d'assez bonne « façon, un peu maigre, le poil châtain, le nez long « et courbé, les yeux brillants et aucunement hagards, « grande taille. Si est toutefois que le Parlement averti ^ et très assuré de ses secrètes pensées et maximes « damnables qu'il avait tenues en particulier, très per- ^ nicieuses pour les bonnes mœurs et la foi, le fit re- ^ mettre, le cinquième du dit mois d'août, des prisons ^ de la maison de ville, en la Conciergerie du Palais,
< où il fut détenu, jusqu'à ce qu'on eût trouvé preuves ^ suffisantes pour le convaincre et lui parfaire son
< procès comme on fit. »
L'Inquisition allait s'emparer du procès, mais le Parlement s'en saisit. La première audience est du 2 août 1618 ; la procédure a été perdue et on ne peut
ressaisir ces débats dans tous leurs incidents dramati* ques; on ne connaît que le nom du rapporteur, le conseiller Guillaume de Catel, l'auteur de VHistoire des comtes de Toulouse , une des lumières du Parlement.
Les registres des capitouls, le président de Gramond et les mémoires de ce temps ont accusé Catel de s'être acharné à cette information criminelle, et d'avoir tout mis en œuvre pour arracher au Parlement uil arrêt de condamnation. Le président de Gramond a même raconté que l'accusé tremblait devant ce rapporteur inflexible et cherchait, à l'aide de mensongères manifestations de piété, à embarrasser la justice et à retarder la fin du procès. Sans se laisser attendrir, Catel aurait poursuivi l'information ; on l'a aussi soupçonné d'avoir apporté cette âpreté à sa mission, pour se venger de Vanini, son rival en aventures amoureuses. A ce soupçon injurieux, le père Lombard crie au scandale et s'indigne de cette odieuse calomnie.
Celui qui instruisait le procès n'était pas Catel : ce fut le conseiller Bertrand; d'autres ont dit que ce fut le conseiller Testory. Y eut-il enquête secrète ou monitoire ? On ne le sait pas bien; on sait seulement que l'accusé ne fut pas soumis à la torture et que présidents, conseillers, gentilshommes, prêtres, moines, docteurs en théologie, entraient, à toute heure, dans le cachot d'Uciglio et tentaient de le prendre en défaut et d'établir son hérésie. Il tenait tête à tout et à tous. Quelques conseillers se sentaient ébranlés par tant de jeunesse, de talent et d'énergiques protestations. Il y eut de célèbres prédicateurs qui lui ouvrirent les voies des rétractations et du pardon. On songeait enfin à le
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remettre eu liberté, lorsque Técolier Francon, gentilhomme de la maison de Tersac-Montberaud, du pajrs de Foix, jeta, par ses révélations, un jour brusque et vif dans les débats.
Francon reprocha à Taccusé ses propositions impies et athées, par lui soutenues dans des réunions de jeunes gentilshommes ; il alla jusqu'à déclarer qu'un jour « les cheveux lui hérissant sa tête d'irritation », il conçut le projet de le poignarder, en l'entendant nier l'existence de Dieu et la divinité de Jésus et bafouer les saints mystères de la religion chrétienne. Un poète, familier de la maison du comte de Caraman, le jeune Baro, le dénonça aussi comme fauteur d'hérésies, et le père Garasse a parlé, à son tour, de vagues et secrètes délations des théologiens. Ces dénonciations mettaient la ville en rumeur; les catholiques réclamaient le bûcher pour l'hérétique et l'athée ; les protestants penchaient vers l'ajournement du procès, et, s'il faut en croire l'historien Mathieu, les ministres protestants de Castres avaient été invités à assister aux interrogatoires de l'accusé et aux confrontations avec les dénonciateurs.
On n'a retrouvé ni les procès-verbaux des confrontations, ni les interrogatoires, ni le rapport de Catel, ni les réquisitions des gens du roi. C'est Chopin qui a dit qu'en brûlant les corps des suppliciés, on brûlait souvent les procédures ; Charondas en a dit autant des informations contre les sodomistes dont on voulait abolir ainsi la détestable mémoire. Il ne paraît pas pourtant que les pièces du procès de Vanini aient été jetées au bûcher avec lui : en marge d'une page du livre du
père G8u:asse, la Doctrine des beaux et curieux esprits de ce temps, déposé à la bibliothèque de la ville de Toulouse, on trouve cette annotation écrite de la main d'un contemporain, en regard des lignes od il est question du procès de Vanini : c J'ai vu ces pièces. > Elles n'en ont pas moins disparu» perdues peut-être au milieu des innombrables sacs de procédures, entassées aux archives du Parlement, oubliées sous leur poussière, ou brûlées plus tard, comme une chose immonde et indigne de survivre au condamné.
Une partie de ce débat émouvant a été retracée par le président de Gramond, et les archives de THôtel de Ville nous ont conservé quelques scènes de ce drame. Vanini se défendait mal, prenait une attitude théâtrale et opposait son caractère de prêtre à la jeunesse de ses dénonciateurs, en disant qu'on ne pouvait comparer Francon et Baro à un ministre du Roi des rois. Mais entre eux et lui, devait-on hésiter longtemps et croire moins à la parole de deux témoins d'une fermeté précise, qu'aux vagues protestations d'un accusé cachant son origine, son passé, son nom, les hasards et les défaillances de sa vie ?
A l'accusation d'athéisme, il répondait, à l'audience, par un langage abondant, sans profondeur et sans vigueur! Tout d'un coup, se levant delà sellette, il s'écria qu'il adorait, avec toute l'Église, un Dieu en trois personnes et dont la nature démontrait évidemment l'existence. Puis, apercevant à ses pieds un brin de paille laissé là par hasard, ou jeté par lui à terre d'avance et à dessein, il le ramassa et, le montrant aux juges, il leur dit : « Cette paille me force à croire qu'il y a un Dieu.
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« Le grain jeté en terre semble d*abord détruit et com- « mence à blanchir ; il devient vert et sort de terre, « il croît insensiblement ; la rosée Taide à s'élever, la « pluie lui donne encore de la force ; il se garnit d*épis « dont les pointes éloignent les oiseaux. Le tuyau s*é- « lève et se couvre de feuilles, il jaunit et monte encore ; « peu après, il incline la tête jusqu'à ce qu'il tombe. « On le bat dans l'aire, et la paille étant séparée du blé, « celui-ci sert à la nourriture des hommes, et celle-là « est donnée aux animaux créés pour servir Thuma- « nité. »
De ses lèvres tombait ainsi cette mélancolique poésie dont le président refoula le flot, en objectant que c'était là démontrer les forces productives de la nature et non l'existence d'un créateur. Vanini répliqua : « Si « la nature a produit ce grain, qui est-ce qui a pro-
< duit l'autre grain qui a précédé celui-ci immédiate-
< ment ; si le dernier est aussi le produit de la nature, « qu'on remonte à un autre et puis à un autre. » Il remontait ainsi jusqu'à Dieu, créateur et source de toutes choses, plus énergiquement que dans VAmphiihéulre et les Dialogues; peu à peu et entraîné par la pente de son esprit tourmenté de Tamour des nouveautés et des disputes, il se répandit, en thèses confuses, dans la langue latine qui plaisait à son imagination, et s'égara dans les détours et les obscurités de ses doctrines.
Rien n'établit cette assertion du père Marsenne, que Vanini ait révélé au Parlement l'existence d'un complot ourdi par lui et destiné à infecter, avec treize de ses disciples, l'Europe entière des idées de l'athéisme, en se vantant d'avoir eu la France en partage. Le président
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de Gramond n'en a rien dit, tout en constatant qu'il parlait par vanité et par crainte, plus que par conviction : Hoc Lucilius in osienlalionem doctrinœ ante meiu magis quant ex consciencia. C'était toujours ce même philosophe qui se croyait assez fort pour tout oser, et qui soutenait que plus une autorité semblait puissante et plus on devait se plaire à la renverser. Et si grande était sa jactance, qu'on a pu mettre bien des audaces dans sa bouche.
D'audience en audience, le procès dura plus de cinq mois, devant la grand'chambre et la Tournelle assemblées. Le Parlement ne crut pas au langage de Vanini ; il resta convaincu de son athéisme et rendit ce terrible arrêt ;
«Samedi, 9 de fivrjer 1619, en la grand'chambre, « icelle avec la chambre criminelle assemblée, présents ; « Le Masuyer, premier président, de Bertier et Ségla, « aussi présidents, Assézat, Caubet, Catel, Melet, Bar- « thélemy de Pins, Mausac, Olivier de Hautpoul, Ber- « trand Prohenques, de Noê, Chastenay, Vezian, Ca- < dilhac.
€ Vu par la Cour, les deux chambres assemblées, le « procès fait d'icelles à la requête du procureur général « du roi, à Pompéïo Lucilio, Néapolitain de nation, pri- « sonnier à la Conciergerie, charges et informations « contre lui faites, auditions, confrontements, objets par € lui proposés contre les témoins à lui confrontés, taxe « et dénonce sur ce faites, dire et conclusions du procu- € reur général du roi contre ledit Ucilio, ouï en la « grand'chambre.
« Il sera dit que le procès est en état pour être jugé