CHAP. III. — PROCÈS DE VANINI 7I
« définitivement sans informer de la vérité desdits obc jets et, ce faisant, la Cour a déclaré et déclare ledit « Ucilio attçint et convaincu des crimes d'athéisme, € blasphèmes, impiétés et autres crimes résultant dii « procès, pour punition et réparation desquels a con- « damné et condamne icelui Ucilio à être délivré ès- « mains de l'exécuteur de la haute justice, lequel Je « traînera sur une claie, en chemise, ayant la hart au « col et portant sur les épaules un cartel contenant ces « mots : « Athéiste et blasphémateur du nom de Dieu », « et le conduira devant la porte principale de Téglise « métropolitaine Saint-Etienne, et étant illec à genoux, « tête et pieds nus, tenant en ses mains une torche de « cire ardente, demandera pardon à Dieu, au roi et à la « justice desdits blasphèmes ; après l'amènera en la « place du Salin, et attaché à un poteau qui y sera « planté, lui coupera la langue et le stranglera ; et après,
< sera son corps brûlé au bûcher qui y sera, apprêté, et « les cendres jetées au vent, et a confisqué et confis-
< que ses biens, distrait d'iceux les frais de justice au
< profit de ceux qui les ont exposés, la taxe réservée.
< — Signés: Le Masuyer et de Catel. — En marge :
< De Catel, 16 écus. >
L'arrêt, on le voit, ne qualifie le condamné ni de clerc, ni de prêtre, et sur la minute conservée aux archives du Parlement, le mot hérésie n'est qu'à moitié écrit. Il a été effacé avant d'être terminé. En gardant le silence sur ce point, le Parlement n'a-t-il pas voulu détourner le reproche d'empiétement sur la justice du saint-office et éviter un conflit de juridiction? Est-ce, au contraire, par un sentiment de respect envers le clergé, qu'il laissa.
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dans Tombre, ce caractère sacré d'un homme flétri par un arrêt infamant? On ne peut que se perdre en con-' jectures à cet égard. En outre des crimes de blasphèmes, d'athéisme et d'impiété, l'arrêt déclarait l'accusé vaguement convaincu d'autres crimes. Sous cette mystérieuse formule, le Parlement a-t-il voilé le crime de sodomie? On peut le croire, au souvenir de ce crime contre nature qui fit chasser Vanini de son couvent de Guyenne.
Tous les juges n'opinèrent pas pour la mort ; c'est le père Garasse qui l'a dit. Sous l'ancienne loi criminelle» les arrêts de mort s'exécutaient sur l'heure et les condamnés passaient de l'audience aux mains du bourreau. Le 6 février tombait un samedi, et le jour du dimanche étant jour de repos pour le bourreau, Vanini dut s'apprêter à mourir. D'ailleurs, à la place du Salin, ne devait^on pas, le lendemain dimanche, dresser, à l'aube, les gradins du ballet donné par le duc de Montmorency, en l'honneur du mariage de madame Christine, sœur du roi Louis XIII, avec Victor- Amédée, prince de Piémont? On ne pouvait retarder le supplice.
En perdant l'espérance de vivre, Vanini jeta le masque et se montra hardiment matérialiste. Quand le cordelier qui l'accompagna au bûcher parut dans son cachot, il le railla et insulta le divin crucifié que le cordelier approchait de ses lèvres, en disant: c II sua de crainte et de « faiblesse, et moi, je meurs intrépide. » L'agitation de son corps, l'égarement de ses idées et les éclairs de son regard démentaient ses blasphèmes et trahissaient sa terreur. Au travers de ce désordre de gestes et de paroles entrecoupées d'un rire sombre, il eut un ressou^
CHAP. m. — PROCÈS DE VANINI 78
Tenir de son climat de Naples et de la langue de son pays. On l'entendit murmurer ces mots, dernier soupir exhalé de son âme: € Andiamo, andiamo, mori allegra* € mente. » Hélas ! ce philosophe de trente-trois ans n'appartenait pas à ces fortes races du seizième siècle qui mouraient sans plainte et sans faiblesse. Il allait expirer dans tm horrible cri de douleur.
Il faut entendre le président de Gramond raconter cette marche funèbre vers le bûcher, dans son implacable langage. On traîna Vanini sur une claie formée d'ais cloués sur des pièces de bois, traînée par trois chevaux, le bourreau, en jaquette verte et rouge, le peuple formant la haie et suivant, par les rues Nazareth et des Nobles, ce philosophe, la hart au col et en chemise, allant joyeusement au supplice, insultant la religion et donnant raison à Tarrêt du Parlement. Arrivé sur le parvis Saint-Etienne, à genoux et la torche de cire ardente à la main, il se refusa à faire amende honorable à Dieu, au roi et à justice. C'est le Mercure français quia prétendu que, pressé par le cordelier, le condamné aurait répondu : « Il n'y a ni Dieu ni diable : s'il y avait un Dieu, je le
< prierais de lancer sa foudre sur le Parlement, comme
< étant injuste et inique ; et s'il y avait un diable, je le « prierais aussi de l'engloutir au lieu souterrain; mais c puisqu'il n'y a m l'un ni l'autre, je ne ferai rien. » 11 aurait ajouté n'avoir jamais voulu offenser le roi.
La claie se remit en marche par les rues Saint-Étienne et Croix-Baragaon, les places Rouaix et de la Trinité, les rues des Filatiers et des Carmes, et la rue Saint- Antoine qui débouchait sur la place du Salin. Vanini poursuivait ses blasphèmes et ses railleries, n'ayant
alors, disent les registres de THôtel de Ville, les yeux nullement hagards, détournant sa bouche du crucifix tenu par le cordelier, parlant haut, malgré le froid qui faisait trembler sa voix, et prédisant que ses doctrines vivraient après lui et s'envoleraient parle monde. L'historien Rosset a écrit que de furieuses clameurs du peuple accueillirent ces paroles et que la foule criait au bourreau de se hâter.
Le registre des capitouls est d'une sécheresse aussi cruelle que celle du président de Gramond: c II faisait € semblant de mourir fort constamment en philosophe, € comme il se disait, et en homme qui n'appréhendait « rien après Ja mort. Un bon père religieux l'exhortait, « mais ce tigre enragé et opiniâtre en ses fautes mépri-
< sait tout. Il mourut donc en athée. »
Le père Marsenne et le père Garasse qui devaient être bien renseignés, surtout Garasse qui avait été novice à Toulouse, ont reproduit ces récits du président de Gramond et des capitouls, en y nrettant de leur violence et de leur amertume. Garasse traite Vanini de méchant renard et d'enragé. Lé Mercure français a dit plus froidement : « Il mourut avec autant de constance, de patience « et de volonté, qu'aucun autre homme que l'on ait vu. »
Il en est qui ont prétendu qu'en montant au bûcher, il aurait dit au peuple : « Voyez quelle pitié I Ce misérable
< juif de Jésus-Christ est cause que je suis ici. > Le père Lombard traite de mensonge ces assertions imaginées, à plaisir, après le supplice. Le bourgeois Élie Esquirol, dans son registre manuscrit des événements de Toulouse, se contente de dire : « Un samedi de février, veille « du dimanche gras, fut exécuté ce méchant et malheu-