‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 21 sur 182 · CIIAP. III. — PROCÈS DE VANINI · texte numérisé non relu

CIIAP. III. — PROCÈS DE VANINI

science. Travaillé de cette inquiétude de réforme qui tourmentait tous les penseurs du siècle à peine écoulé, cet esprit ondoyant et divers, et se plaisant à la vie tumultueuse et libre, ne soutint ses opinions qu avec un étonnant mélange de hardiesse, de timidité, d'indécision, de légèreté et d'inconséquence. Entraîni par le grand désordre des idées et des mœurs italiennes, il tomba dans le scepticisme et dans l'astrologie qui fut la grande folie scientifique de son temps, et confondit souvent Dieu avec la nature.

Quelles que soient ses erreurs, ce n'est pas une rais:)n de juger sans pitié cette existence si cruellement tranchée. A ses égarements, qui commandaient une flétrissure de la justice, fallait-il réserver cet impito^^able châtiment? Que le Parlement eût condamné au feu les doctrines de cet aventurier sceptique, errant par tous les chemins de l'Europe, la conscience publique aurait eu ses réparations vengeresses ; mais les supplices réservés à des hommes épris de la folle et orgueilleuse curiosité de toutes choses dépassent le but et jettent, sur la terrible justice de ce temps, un jour sombre et dur, éclairé par les flammes du bûcher. On pouvait le chasser de France, ainsi que le Parlement de Paris chassa le poète Théophile de Viau, pour ses poésies obscènes et athées, ou l'enfermer comme fou ; mais le Parlement de Toulouse n'alla-t-il pas trop loin, en le condamnant à être étranglé et brûlé ? Le pasteur protestant Durand, qui couvrait de mépris les idées de Vanini, l'a dit à sa manière : c Di- « sons encore que le Parlement de Toulouse a poussé € les choses un peu bien loin. Il est, je l'avoue, de « l'intérêt des princes et des républiques de réprimer

« rimpiété, lorsqu*elle dogmatise, à cause des suites fu- « nestes qu'elle produit dans une société de chrétiens, « mais je ne sais si ce zèle ne doit pas être modéré par « la prudence. Les égarements et les malheurs des hom- % mes ont toujours droit à notre compassion. »

C'est surtout Catel, le rapporteur du procès, qui porte le poids de cet arrêt. Au-dessous de son buste, dans la salle des Illustres, du Capitole, on a cru le venger de ce reproche de persécution et de cruauté, par cette inscription gravée sur le marbre :

.... Vel hoc uno Mcmorandus quod eo relatore.

Omnes que judices suam in scntcntiam Trahcntei Lucilius Vaninus, insignis athcus

Flammis damnatus fucrit.

Cette inscription lugubre n'est qu'un reflet des préjugés et des passions de ces époques agitées. Il est heu reux pour Catel qu'il ait d'autres titres, que ce bûcher de Vanini, au souvenir de la postérité. Il faut tout dire : les sévères ordonnances de Philippe le Bel, de Louis XII et de François I" contre les blasphémateurs commandaient ces coups de rigueur aux Cours de justice. Qui pourrait dire le nombre desblasphémateurs et des athées envoyés par le Parlement de Paris en Grève ou aux potences de Montfaucon ?

Au sortir des guerres de religion et de la Ligue, le Parlement de Toulouse gardait un profond ressentiment contre les sectaires, les novateurs et surtout les étrangers prêchant des réformes aux écoliers de l'Université. En descendant au fond des consciences, il en est, comme Leibnitz, qui ont cru entrevoir, dans le châti-

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mentjnflîgé à Vanini, une rancune contre le premier président Le Masuyer, auquel les présidents à mortier et les vieux conseillers ne pardonnaient pas sa promotion à la première présidence. Rien n'a établi les étroites relations de Vanini et de Le Masuyer et n'autorise à faire planer sur les parlementaires ce soupçon d'iniquité et de vengeance. C'est encore à tort que Prat, un père jésuite, a prétendu que le père Coton fut le principal instigateur de ce douloureux arrêt.

Il est plus sage de ne pas noircir la nature humaine et de croire que le Parlement se laissa emporter parle courant de son siècle contre les blasphémateurs. Il redouta les dangers des prédications de ce philosophe libertin et sceptique, sans comprendre qu'on n'arrache pas, avec des tenailles, les erreurs de l'esprit humain. On ne saurait, du moins, suspecter la droiture de ses intentions et l'intégrité de sa conscience : s'il a été cruel, ce fut moins sa faute, que celles des idées et des lois de son temps. Loin de diminuer, le nombre des athées augmenta : en jetant au vent les cendres de Vanini, la main du bourreau n'avait pas été stérile.

Ce n'est que dix-sept mois après son arrêt que le Parlement apprit que ce Pomponio Uciglio n'était autre que Lucilio Vanini. Il fit aussitôt visiter les boutiques des libraires et saisir les livres du philosophe supplicié, partout recherchés par le vicaire général de Rudelle et le dominicain Girardel, inquisiteur de la foi. Ils finirent par en découvrir quelques-uns revêtus de l'approbation de docteurs en théologie et de Rudelle lui-même, qui déclara que cette autorisation lui avait été surprise par la ruse. Pressée par les théologiens de prononcer son arrêt

contre les œuvres da Vanini. La Sorbonne s'attardait et ne revenait jamais sur cette affaire. Le vicaire général de Tarchevèque de Toulouse, le nouvel inquisiteur de la foi, Claude Belli,et quelques théologiens s'empressèrent de condamner les livres du supplicié. Vanini était ainsi condamné deux fois : une première fois pendant la vie, et une seconde fois après la mort.

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