CHAP. VI. — RICHELIEU ET LES ETATS I
plus douce opinioQ aux chambres mi-parties, mais qu*il 7 aurait partage à trancher en une autre chambre, selon la forme des édits.
Le cardinal, qui respectait les privilèges de la chambre de rÉdit, s'attaqua, avec cette puissante volonté qui maîtrisait tous les ordres de 1 Etat, aux franchises du Languedoc. Sous prétexte d'observer Tégalité dans les impôts et de bannir les abus des répartitions, il institua un bureau d*élus dans chacun des vingt-deux diocèses de la province. C'était porter un coup mortel à des coutumes séculaires sanctionnées par tous les rois pour la levée des deniers- royaux. Pourtant, Richelieu que n'effrayaient pas les obstacles et qui aimait à les combattre de front, craignant les oppositions du Parlement, se garda de leur adresser cet édit et prit une voie détournée.
La CoMr des aides étant encore séparée de la Cour des comptes de Montpellier, il les réunit et leur déféra Fédit qui fut aussitôt enregistré et notifié à rassemblée des Etats, à Pézénas. Mais les Etats, combattus entre le courroux du cardinal et les plaintes de la province, refusèrent de souscrire à Tanéantissement de privilèges enracinés au sol et tant de fois consacrés par la couronne. Richelieu sentit le coup et dépêcha un courrier aux Etats, avec Tordre de se séparer et la défense de se
rassembler à Tavenir.
Le Parlement soutint la cause des Etats et, dans une requête présentée à la Cour, le procureur général censura la Cour des aides et la Cour des comptes qui venaient de fouler aux pieds les droits des parlementaires et les traditions du royaume. La requête remise à Tun des
l5o HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
plus anciens membres de la grand'chambre, le conseiller Bertrandi, resta plus de six mois en ses mains. Ce ne fut pas la faute de Bertrandi : plus d'une fois, il voulut faire son rapport : une main cachée le retenait sans cesse. Ni les mémoires ni les registres du Parlement ne s*expliquent sur ce retard. Le premier président trembla-t-il devant le cardinal ? On peut le croire, et le père Lombard Ta affirmé.
Lassé de ces ajournements toujours renouvelés, le procureur général finit par rompre ce silence, on chambres assemblées, et requit la Cour d'interdire l'exécution d'un édit qu'elle n'avait pas enregistré. En l'absence du premier président malade et des présidents de Caminade et de Bertier, le président Desplats, d'une âme pusillanime et incertaine, cherchait à éluder cette mission périlleuse et proposait d'attendre le rétablissement de la santé de Le Masuyer. Etant le dernier des présidents, il demandait, du moins, qu'un autre présidât à sa place. Le Parlement, offensé par ces hésitations et indigné des tremblement delà voix de Desplats, décida qu'il fallait délibérer sur les réquisitions du procureur général.
Forcé d'obéir, Desplats exigea que le registre fit foi de sa résistance ; le greffier lui en remit acte et on alla aux voix. La Cour ordonna que l'édit portant création des élus, en la province de Languedoc, lui devrait être apporté huit jours après la prochaine fête de la Saint-Martin d'hiver, pour être communiqué au procureur général et soumis à la délibération du Parlement ; en attendant, elle défendit aux populations d'obéir à redit.
CH. VI. — LUTTE DU PARLEMENT CONTRE RICHELIEU l5l
La colère du 'cardinal éclata par éclairs, et l'avocat général de Fieubet, député du Parlement et ne perdant de vue ni le roi ni le cardinal, dans le Bas-Languedoc, écrivit aux parlementaires qu'un terrible orage allait fondre sur eux. Ce fut, au Parlement, une grande agitation ; on travailla à écarter la tempête et on débattit la question de la révocation ou de la modification de Tarrét. Mais on était alors à la saison des vacances, et les règlements de la Cour ne permettaient pas aux magistrats restés à Toulouse, de porter la moindre atteinte à un arrêt solennellement rendu en chambres assemblées. Ils se bornèrent à un simple arrêté, décidant que la Cour adresserait à la Couronne de respectueuses remontrances, et que le président de Bertier et les deux conseillers Barthélémy et de Mausac, iraient apporter ces remontrances au roi et au cardinal qui remontaient le Rhône vers Lyon.
Ce n'était pas avec des négociations mêlées de lenteurs et d'expédients qu'on apaisait le cardinal. Il n'attendit pas les remontrances, et fit casser l'arrêt du Parlement, par un arrêt du Conseil du roi, qui ordonna que la minute de l'arrêt de Toulouse serait enlevée des registres de la Cour et apportée au greffe du Conseil, par le greffier Malenfant. En même temps, le président Desplats et le rapporteur Bertrand! reçurent Tordre de se rendre auprès du roi, en quelque lieu qu'il se trouvât, et furent suspendus de leurs fonctions. Un huissier de la grande chancellerie de France, accompagné d'un exempt des gardes, partit pour Toulouse, et signifia au Parlement cet arrêt marqué de la double empreinte du pouvoir et du courroux d'un mi-
l52 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
nistre plus absolu que son roi. Le cardinal enjoignit aussi au gouverneur de la province et aux capitaines des places d*opposer les forces militaires à l'exécution de la décision du Parlement.
Les parlementaires s'assemblèrent, et le président Desplats et le conseiller Bertrand! continuèrent l'exercice de leurs charges. Les remontrances déjà délibérées furent ordonnées par un arrêt qui imposa un sursis aux injonctions royales. Par un second arrêt du môme jour, onze décembre i63o, la Cour commanda aussi au sénéchal de Toulouse de surseoir à la publication de l'arrêt du Conseil. A la faveur de ces résistances, les ducs de Montmorency et de Ventadour, soutenus par la^reine mère et Gaston d'Orléans, intriguèrent et complotèrent contre le cardinal» un moment menacé de la disgrâce du roi. Ils saisirent au vol cette nuée passagère, et surprirent à Louis XIII des lettres révoquant l'édit des élus et rendant ses bonnes grâces aux États. Les alarmes de la province se dissipèrent et le Parlement triompha de Richelieu. Montmorency revenant de la guerre d'Italie s'aVrêta à Carcassonne, où le président de Bertier et les deux conseillers Buat et Junius allèrent le complimenter au nom du Parlement. De là, Montmorency marcha sur Montauban où il entra en victorieux. Le premier président l'y suivit après sa victoire et le harangua en latin. Le duc reprit alors la route de Paris, en passant par l'Albigeois.
La peste, longtemps éloignée de la France, reparut en Languedoc, plus meurtrière que jamais, franchissant, d'un bond, de longues distances et revenant parfois en arrière, comme pour frapper et reprendre les
CHAP. VI. — LA PESTE A TOULOUSE l53
victimes oubliées. A. Carcassonne, Montpellier, Montauban et au Puy-en-Velai, les morts encombraient les maisons, les places publiques et les rues. La peste fit de Toulouse un vaste cimetière. Cinquante mille victimes, c*est le chiffre des bénédictins, expirèrent en quelques semaines.
L'image de la désolation se montrait partout, et les vivants ne suffisaient pas à enterrer les morts. On allait, de porte en porte, recueillir les bières lourdes et entassées qui se rompirent quelquefois, en répandant, dans la poussière, leurs dépouilles humaines. Le Parlement se vit contraint d'ordonner aux curés des paroisses d'affecter un prêtre à Tadministration des derniers sacrements ; aussitôt, le père Odo, de la compagnie de Jésus, et quelques capucins s'offrirent et se vouèrent à cette douloureuse et périlleuse mission. Telle était l'épouvante des campagnes et des villes, que les populations, cherchant à se préserver de la contagion, s'isolaient et rendaient les chemins impraticables, afin d'empêcher tout commerce avec les cités ou les villages voisins. Il fallut des lettres du roi pour obliger le Parlement à faire remettre les routes en état, et rétablir les hôtelleries pour les voyageurs, munis de certificats de santé.
Toulouse ressembla à une solitude effrayante où erraient des familles en détresse, pareilles à des spectres, et ne pouvant échapper à la famine, quand elles échappaient à la mort. Celles qui n'étaient pas du peuple se réfugiaient dans leurs maisons des champs ; une cabane leur servait d'asile et leur rendait, avec la pureté de l'air, l'espoir et le courage. En ville, des milliers de pestiférés ou de pauvres mourant de faim se groupaient
aux coins des carrefours ou au pré des Sept-Deniers, à côté des cadavres laissés à la voirie.
Au milieu de ces afflictions et de ces détresses, le premier président Le Masuyer ne voulut pas quitter Toulouse et se porta partout où Tordre public et les secours de la charité réclamaient son autorité et sa présence. Tandis que quelques conseillers se réfugiaient à Grenade, il resta au Palais avec les autres parlementaires, pour y rendre la justice et édicter des règlements de nature à combattre le lléau. Ayant perdu son chapelain, dans sa maison, sa quarantaine finie, il courut au quartier des Sept-Deniers. En route, le plus désolant spectacle s'oflVit à ses yeux: la violence du mal était si cruelle, dit un chroniqueur de ce temps, « qu'elle précipitait les pestiférés en frénésie, en furie, « en rage, les uns se jetoient sur terre, sans vue, sans « crier, sans parler, grattoient, rougeoient, mangeoient « le pavé, dévoroient leurs emplastres ; d'autres se « précipitoient dans le feu, d'autres crioient, hurloient, « mugloient comme des taureaux, juroient renioient, « blasphémoient comme des damnés ; les autres frap- « poient, blessoient, tuoient mesmement ceux qui se « présentoicnt. »
De Toulouse, le premier président expédiait des chirurgiens et des remèdes à Carcassonne et dans les villes dévastées par la peste: il empêcha la dispersion des compagnies de la ville qui se rangèrent autour de lui, et apportèrent des consolations et des secours dans les quartiers en deuil. A son inspiration, le Parlement interdisait la sortie des blés, favorisait l'entrée des blés étrangers et enjoignait aux capitouls d'approvisionner
CHAP. VI. — COURAGE DU PRÉSIDENT LE MASUYER l5b
la ville. Il ordonnait aux consuls de Saint-Gaudens et de Montauban, qui désertaient ces deux villes décimées, d'y rentrer sans délai. Le roi étant de passage à Narbonne, il y eut un arrêt du Parlement, prescrivant aux habitants de regagner leurs foyers, sous peine de perdre leurs droits de bourgeoisie. Il obligeait aussi, par tout le ressort, les religieuses à rentrer dans leurs couvents d'où la peur de la peste les avait chassées.
A toutes les heures du jour, le premier président marchait en avant, comme à l'audience, visitant les malades de maison en maison, s'asseyant à leur chevet, étant Tâme des compagnies vouées au soulagement de tant de misères, bravant le danger et oubliant ses propres souffrances et les angoisses de sa maison. A ceux qui l'exhortaient à la prudence, il répondait que la pensée de la mort devait rappeler les hommes au sentiment de la fraternité.
Un immense cri de supplication s'éleva vers Dieu de qui viennent les châtiments et les pardons. Le 29 juillet de cette triste année i63i, les parlementaires assistèrent, en robes rouges, en l'église Saint-Etienne, à une messe solennelle, où ils communièrent tous, en se présentant, six par six, à la sainte table; puis, ils se rendirent en procession à l'église Saint-Sernin, d'où ils revinrent, en suivant le Saint Sacrement, jusqu'à la cathédrale.
La rentrée de la Saint-Martin d'hiver se fit à huis clos, par suite du danger des rassemblements de la foule à ces fêtes judiciaires. Jamais, d'ailleurs, les rigueurs de la justice ne furent plus nécessaires : à côté
l56 HISTOIRB DU PARLEMENT DE TOULOUSE
d*admirables dévouements, le fléau engendra d*odieuses passions dans ce champ de désolation. Des poignées de scélérats, plus redoutables que la famine et la peste, parcouraient la ville de Toulouse et menaçaient de la piller et de la brûler. Sans le premier président, Toulouse, en proie au fléau et aux brigands, aurait été pour longtemps désertée ou consumée par Tincendie. Le président de Gramond lui a rendu cet hommage, qu'aux dépens de sa vie Le Masu^^er sauva la ville d'une entière destruction.
La peste allait atteindre à son tour le premier président. Il se sentit frappé, en pleine audience, pareil à un capitaine sur le champ de bataille : on n'eut que le temps de le transporter dans son hôtel, où il donna encore, de son lit de douleur, l'ordre de veiller à la sécurité publique. Il (it même appeler, dans la cour de Thôtel, les capitouls, ainsi que sa veuve Ta raconté, et du haut d'une fenêtre, il leur donna ses instructions dernières. A peine retiré de la fenêtre, il expira, dans une convulsion effroyable, le lo octobre i63i. Le lendemain, son corps fut porté sur un carrosse recouvert de damas noir à l'église des chartreux, au bruit des cloches et des sanglots du peuple.
Ce fut un homme tout d'une pièce, poussant la franchise jusqu'à la rudesse, la fidélité à sa parole et l'amour de ses devoirs jusqu'à la passion. Jamais un mensonge ne sortit de ses lèvres pour obscurcir ou dissimuler les sentiments de son âme. De là, le reproche de dureté de cœur, de fanatisme et d'oubli de toutes les règles parlementaires.
En racontant son existence mêlée à tant de discordes
CHAP. Vf. — JUGEMENT SUR LE MASUYER l57
religieuses, les historiens protestants ne lui ont épargné ni les outrages, ni les calomnies. Ils ne veulent pas se souvenir, qu'en persécutant les protestants Le Masuyer n'entendait servir que les intérêts de sa patrie et de son roi. Dans la religion réformée, le premier président voyait, non un culte nouveau à discipliner et à diriger, mais une puissance ennemie à détruire : il s'engagea dans cette lutte avec une énergie de volonté que rien ne put ébranler. Lutter convenait à cette nature vigoureuse et surexcitée. Peut-être se laissa-t-il entraîner par la fougue de son caractère et de ses croyances à de cruelles mesures, comme au jour de la mort de Canredon? Quels que soient ses erreurs ou ses torts, on n'aperçoit pas moins, dans une sombre lumière, la violence passionnée des historiens calvinistes acharnés contre lui. En son Histoire de l'Édil de Nantes, le protestant Benoit l'a flétri du nom de scélérat. Exagération pour exagération, le président de Gramond a dit un jour qu'il était orné de toutes les vertus. Le plus implacable de tous a été Levassor, réfugié en Hollande après son abjuration, et faisant métier d'insulter la mémoire de Le Masuyer. Il l'a accusé de s'être enrichi d'une manière indigne et contraire aux maximes d'intégrité du Parlement. Le président de Gramond en a dit avec plus de modération, dans une autre page de son histoire, qu'il entretenait des rapports avec les traitants et qu'il passait pour être dépendant des volontés de Richelieu, en favorisant Tenregistrement des édits bursaux et en recevant, du roi, la gratification d'un brevet de retenue de i5o,ooo livres, en faveur de ses enfants et de ses héritiers, sur sa charge de premier président.
l58 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
Ce qu'ils ne disent pas, c'est qu'il établit, presque à ses seuls frais, les Pères deTOratoire, au quartier de la Dalbade et qu'il fonda, à Auch, le couvent des carmélites. Mais le président de Gramond, qui le connaissait mieux que Levassor et qui le vit à l'œuvre, toute sa vie, n'a pas hésité à affirmer qu'en cet homme intrépide et impétueux se rencontraient de grandes vertus de magistrat et de citoyen. S'il avait cru avoir violé les lois de rintégrité et de l'honneur, il n'aurait pas eu cette tranquillité et cette fermeté d'âme qui ne l'abandonnèrent jamais au travers de ses épreuves. Sa mort lui aura été du moins une glorieuse rançon de ses fautes. Au lendemain des funérailles, tombèrent les récriminations et les injures: le silence descendit sur sa tombe et les capitouls ne le troublèrent que pour publier ces louanges transcrites dans leurs archives : « Ce personnage était « grand en condition, mais plus vraiment grand en sain- € teté de vie etéminenteset relevées qualités, craignant € Dieu, aimant le public et tendrement chéri d'un cha- « cun. >