‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 44 sur 182 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Parlement en vacances s'assemble pour présenter trois candidats à la première présidence. — Jean de Berticr nommé premier président. — Son portrait. — Ses relations avec Port- Royal. — Son entrée à Toulouse. — Procès du duc de Montmorency.

Le Parlement n'attendit pas la rentrée de la Saint- Martin d*hiver, pour présenter à Tagrément du roi les trois candidats à la première présidence. Il savait que Richelieu n'avait guère le souci des anciens privilèges des ordres du royaume, et il se hâta de convoquer l'assemblée des chambres pour le seize octobre. Il fallait d'ailleurs, ainsi que s'expriment les registres, « pour- « voir à d'importantes mesures relatives au bien de la « province et à la sécurité d'une ville affligée par la peste « et menacée par les incendiaires et les pillards. > C'est le sous-doyen de la Cour, le conseiller d'Hautpoul, qui prit les rênes et manda le président de Caminade, siégeant alors à Saint-Félix-de-Caraman, à la chambre de rËdit, le président de Gragnagnes, en vacances à Rabastens, le président deCamboIas, fils d'un maître des requêtes de la reine Catherine, son fils le conseiller de Cambolas et les autres conseillers retirés en leurs maisons des champs.

Il en manqua beaucoup à cette audience tenue en la salle de la Tournelle, la grand'chambre étant encore infectée, depuis que la peste y avait frappé Le Masuyer.

l60 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

Les gens du roi, en vacances au fond de la Gascogne ou des Pyrénées, ne parurent pas au Palais. Réduit à un petit nombre de magistrats, le Parlement n'en poursuivit pas moins Télection des candidats à la première présidence. On alla aux voix, après le serment prêté sur révangile de la Passion, et les trois noms des présidents de Caminade, de BertieretdeCamboIas sortirent deTume. < Tous les trois, a dit le père Lombard, étaient d*un

< mérite différent et propre à tenir incertaine la balance « du roi. Le premier, généreux dans ses sentiments,

< élevé dans ses idées, cachait, sous la robe d*un homme

< du Palais, la politique d*un homme d*Etat; le second, « modéré et éloquent, héritier des services et du mérite « de ses pères, unissait à une âme bien faite du goût € et du talent pour les belles choses ; le troisième, ho- « noré d'un brevet de conseiller d'Etat, un des commis- € saires de la chambre de justice établie à Paris en 1626, « révéré pour sa grande piété et comme enseveli dans « la plus vaste érudition en matière de droit écrit, ne « songeait qu'à faire jouir le Palais de ses veilles labo- « rieuses et savantes, qu'on trouve dans son Recueil « d'arrêts et de doctrines, si connu au Palais. »

Les hésitations du roi ne furent pas longues : il choisit le président de Bertier « le considérant, disaient les « lettres royales, comme un personnage qui nous est en « particulière estime, à cause de ses vertus et mérites, 4L tenant avec lui la bonne intelligence et correspon- « dance que vous savez être requise pour le bien de notre

< service et de la justice, ainsi que nous lui avons re- « commandé de faire et de vous dire au surplus nos in- « tentions. »

CHAP. Vil. — JEAN DE BERTIER, PREMIER PRÉSIDENT l6l

Le premier président Jean de Bertier, baron de Montrabe, venait d'une souche forte et féconde, alliée aux plus grandes familles du Languedoc, et dont les rameaux s'étaient divisés entre les évéchés et les Parlements. Il s'éloigna des honneurs du capitoulat, au souvenir de la disgrâce de son oncle, Guillaume de Bertier, déposé par le duc de Joyeuse qui ne lui pardonna pas son inviolable fidélité à la cause du Béarnais. Aux évéchés et aux abbayes occupés par ses cousins et ses frères, il préféra un siège de conseiller au Parlement, où il hérita, à Tâge de trente-six ans, à la mort de Henri IV, de la charge de Philippe de Bertier, son père, président à mortier.

Le président de Bertier a été un des premiers amis de Port-Royal. Loin du cloître et de cette vallée de Chevreuse, où les solitaires répandaient, selon le mot de madame de Sévigné, une odeur de sainteté à un'e lieue à la ronde, on rencontrait, par tout le royaume, des amitiés illustres et fidèles qui soutenaient et consolaient ces persécutés et ces rebelles, si fiers devant les hommes et' si humbles devant Dieu. Arnauld d'Andilly, qui avait des amis partout, entretenait avec le président de Bertier un commerce d'amitié : c'est un des premiers anneaux de cette chaîne à laquelle s'attacheront d'Agues- -seau. Racine, Boileau, Domat, le prince et la princesse de Conti, les évêques de Pamiers, d'Angers, de Beauvais et d'Alet.

Arnauld d'Andilly ne fut pas le dernier à complimenter de Bertier sur sa nomination à la première présidence du Parlement. Il lui écrivait: « Je vous supplie de me per- < mettre de vous assurer que personne n'a plus ressenti

T. II. Il

« que moi le bonheur que reçoit le public de vous voir « remplir Tune des premières places de votre province ; € avec tous les gens de bien, je pense qu*il faut se réjouir € d'un choix si digne du roi, si digne de vous et si digne € d*une telle charge, où dans le combat continuel de votre « prudence, de votre courage, de votre savoir et de votre « probité, on ne sait ce qui vous fera mériter le plus € d'honneur. »

En rinvestissant de sa charge, le roi Louis XIII accordait au nouveau premier président, en récompense de ses services, une pension de 2,000 livres, et Marguerite de Valois, reine de Navarre, lui expédiait des lettres de provision de la présidence de son conseil et se disait c sa parfaite et affectionnée amie. » Richelieu, qui se connaissait en hommes, eut, plus d*une fois, Toccasion de reconnaître, en cet esprit vaillant et savant, un absolu dévouement au roi. C'est lui qui le désigna à Louis XIII pour Télever à la première présidence. Il y avait déjà longtemps qu*un Toulousain n'était monté sur ce siège. A cette nouvelle éclata la joie publique. Deux capitouls et deux bourgeois allèrent au devant de Jean de Bertier, à Montauban ; les milices de la ville l'attendirent à la porte Arnaud-Bernard où quatre capitouls, en robe de cérémonie, le reçurent au bruit des canons de la maladrerie de Saint-Roch. Au son des trompettes et des hautbois, le cortège traversa la ville sous des arcs de triomphe couverts de fleurs, de devises et d'inscriptions latines, à la louange du premier président. Le jour de son installation au Parlement, et après les harangues d*usage, les acclamations populaires raccompagnèrent du Palais de justice à son

CHAP. VII. — JEAN DE BERTIER, PREMIER PRÉSIDENT l63

hôtel. Sa charge de président à mortier revint à Etienne de Garaud, seigneur de Donneville, petit-fils, par sa mère, du premier président Duranti.

Les fêtes n'ont qu'un jour, et les révoltes, selon ce que disait Richelieu lui-même, ressemblent à un champ d'une fertilité surprenante. Les prisons ou les échafauds du comte de Chalais, des deux ducs de Vendôme, du duc de la Valette, du chancelier de Marillac, et de tant d autres gentilshommes conjurés contre le cardinal, n'arrêtaient pas les complots et les élans d'indépendance. La fameuse journée des Dupes n'avait pas été assez décisive, et les seigneurs que n'effrayaient ni les victoires du cardinal, ni les dangers, ni les supplices, conspiraient, comme autrefois, dans l'ombre ou bannières au soleil.

Les choses inclinaient vers leur terme. On vit les conjurés se grouper autour du duc d'Orléans, Gaston, frère du roi, prince vaniteux, ambitieux, plein de caprices, d'un cœur faible et toujours prêt à trahir la foi jurée, à pousser ses partisans au combat, et à les abandonner après la défaite. Les plus grands seigneurs de France crurent trouver, en lui, un soutien de leurs rancunes, et un vengeur de leurs châtiments et de leurs humiliations. Enhardi par l'impunité qui couvrait sa royale naissance et par les excitations de la reine mère, il organisa le plus vaste complot qui eût menacé le royaume depuis le ministère de Richelieu. De son côté, la reine mère, réfugiée en Brabant et appuyée sur des troupes de toutes nations, rassemblées sous le nom d'armée espagnole, se disposait à pénétrer en France et à renverser le cardinal.

Tous les deux songèrent à rallier à leur cause le duc de Montmorency, et à pénétrer ainsi en Languedoc. Ils n'ignoraient pas les haines sourdes qui divisaient le duc et le cardinal, et ils offrirent à Montmorency l'occasion d'humilier Torgueil de Richelieu. Le duc d'Orléans lui écrivit cette lettre courte et supliante : € J'ai recours à « vous comme à mon dernier refuge ; vous ne pouvez me € sauver sans vous perdre. Je viens me jeter entre vos € bras. »

La duchesse de Montmorency, Marie-Félice des Ursins, nièce de la reine mère, encourageait-elle le duc, qu'elle adorait, àsejeter danslamôlée? Mademoiselle de Montpensier Ta avancé dans ses Mémoires, mais elle s'est souvent égarée. Beaucoup d'autres l'ont suivie dans cette voie. De plus fidèles relations écrites vers le même temps, et surtout celle du père Lingendes, confesseur de la duchesse, et la relation qu'elle fit écrire elle-mcme, par Simon de Gros, officier de sa maison, lui donnent un démenti, en affirmant que la duchesse éplorée, invoquant ses pressentiments douloureux et ses tendresses, se jeta au:c pieds de son mari, afin de rompre les liens qui l'attachaient au parti du frère du roi. Au duc d'Orléans arrivé de Lorraine, qui tomba tout à coup à Béziers avec ses bandes, elle répondit, le jour de sa première visite : « Si M. de Montmorency avait « pu déférer aux conseils d'une femme, il ne vous aurait € jamais reçu dans son gouvernement. »

L'entrée du duc d'Orléans à Béziers, les manifestes séditieux, par lui répandus dans la province, et les prises d'armes de la noblesse, déchirèrent tous les voiles. Le Parlement se leva aussitôt contre ces agitateurs : il

CHAP. VII. — PROCÈS DU DUC DE MONTMORENCY l65

prescrivit, dans toutes les sénéchaussées du ressort, des informations tendant à connaître tous les partisans de Monsieur, et fit surveiller par des espions les mouvements de la révolte.

On ne savait encore si Montmorency se battrait pour le roi ou le duc d'Orléans. Une de ses lettres, adressée à un des meneurs du parti et contenant le plan de la révolte, mit en lumière sa complicité avec Monsieur. Le Parlement, n'ayant plus qu'à recourir aux moyens de maintenir le peuple en union et en soumission, chargea le premier président, le président de Caminade, le procureur général de Saint-Félix, et Tavocat général de Ciron, de se rendre au conseil général convoqué au Capitole. De cette assemblée, sortit une proclamation de fidélité au roi et do guerre contre les rebelles, qui fut publiée dans les rues, et à son de trompe, par les crieurs publics. Le soir, on doubla la garde aux portes de la ville, sur une lettre du duc d'Epemon, qui annonçait que les traîtres se préparaient à les ouvrir au duc d'Orléans.

A Pézénas, les Etats, aveuglés par Tévéque d'Albi, le florentin Alphonse Delbène, bouillant partisan de la reine mère et ennemi opiniâtre de Richelieu, eurent une sorte de vertige et entrèrent violemment dans le camp du duc d'Orléans. Montmorency leur aplanissait la route par ses séductions et son prestige, qui entraînèrent les âmes flottantes : devant lui s'évanouirent les dernières résistances, La sagesse et les tristes prévisions de l'archevêque de Narbonne, Claude de Rebé, président des

États, ne purent arrêter ce torrent. Le 19 juillet 1682, fut

consommée cette ligue des Etats et du duc de Montmo-

l66 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

rency. De peur que Claude de Rebé ne fît rétracter cette délibération. Montmorency tint l'archevêque prisonnier dans son palais et fit arrêter les commissaires du roi. Le duc aurait voulu que le Parlement sanctionnât cette levée de boucliers par des remontrances. Pour toute réponse, le Parlement cassa la délibération des Etats et lança des décrets de prise de corps contre leurs syndics, greffiers et autres officiers, et contre tous ceux qui avaient participé et adhéré à cette décision ; il fit même saisir les biens de Tévêque d'Albi.

Montmorency soufflait partout la révolte, levait des soldats et des impôts, et entraînait les villes du Bas- Languedoc. Il connaissait Richelieu, et ne se faisait aucune illusion sur Tàpreté de ses ressentiments. Il savait que le cardinal ne pardonnait jamais une entreprise contre sa fortune, et qu'avec lui, la mort était toujours réservée aux vaincus ; à défaut de la victoire, il entrevoyait Téchafaud. A cette belle époque de notre histoire, entre la Ligue et la Fronde, la noblesse du royaume, que n'énervaient pas encore la vie de cour et la molle opulence, se plaisait aux combats et se jouait de tous les dangers. Un ambassadeur de Venise disait des seigneurs de ce temps : « On dirait qu'ils sont tous nés Tépée à la « main. » En combattant Richelieu, Montmorency croyait s'attaquer à lui seul et rester fidèle au roi, ainsi qu'il l'écrivait à ses amis, et surtout à M. de Montbrun, auquel il disait: « Notre cause est si juste que je ne € doute pas que Dieu ne soit pour nous. » Déjà, Richelieu et le roi s'avançaient vers le Languedoc, à la tête d'une armée aguerrie. Montmorency, n'étant pas prêt à se battre, essaya d'une ruse de guerre, bientôt déjouée

par le cardinal : il lui envoya des propositions de paix par le conseiller de la chambre de TEdit, Louis de Montcalm, seigneur de Candine. En route, le roi laissait éclater sa colère contre Montmorency par des lettres où il disait:

« Voulons que son procès lui soit fait et parfait, selon

< la rigueur de nos ordonnances et déclarations, à la di*

< ligence de notre procureur général, en notre Cour de « Parlement de Toulouse, à laquelle, en tant que besoin

< serait, en avons attribué toute Cour, juridiction, con-

< naissance, et icelle interdite à toutes autres, nonob-

< stant le privilège de pairie ou autres que Ton pourrait

< alléguer, dont nous l'avons déclaré indigne et déchu. » De la Guyenne, le maréchal de Schomberg marchait

aussi, à grandes journées, vers le Haut-Languedoc, où il devait rejoindre l'armée du roi. Montmorency, craignant de se trouver entre deux feux, se décida à aller au-devant de Schomberg et à lui livrer bataille. Le poète Voiture, qui suivait la petite troupe du duc d'Orléans, écrivait alors à mademoiselle Paulet, quMl sacrifierait sa part de toutes ces victoires pour être à ses pieds. Il n'eut rien à sacrifier. Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Casteinaudary : en apercevant l'ennemi. Montmorency dit à Gaston : « Enfin, Monsieur, voici le « jour où vous réunirez le fils avec la mère, mais il faut « rougir l'épée jusqu'à la garde. » Les mousquetaires ouvrirent le feu ; Gaston tenait le corps de bataille et Montmorency commandait l'avant-garde. Entre les deux armées fortes, celle de Schomberg de six à sept mille hommes, et celles de Monsieur et de Montmorency de treize mille, de grands ravins et des fondrières.

l68 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

A une embuscade, les troupes de Schomberg firent une furieuse décharge sur les soldats de Montmorency. Le comte de Moret, bâtard d'Henri IV, est foudroyé d'un coup de mousquet; Montmorency franchit un fossé, sous une pluie de balles, rompt de son épée les rangs des assaillants et en tue un grand nombre. Couvert de sang et entouré de soldats prêts à le frapper, il tente de s'ouvrir un passage et de rejoindre les siens ; mais son cheval s'abat et il tombe avec lui. Une fois à terre et se voyant perdu, il cria : « A moi, Montmorency » I

Le duc d'Orléans jette au loin ses armes et fait sonner la retraite ; il s'enfuit en sifflant et en disant : c Tout est « perdu » Le combat n'avait pas duré une demi-heure. Une escarmouche venait de mettre en déroute le duc de Montmorency, ce vainqueur de deux grandes batailles sur terre et sur mer, ce soldat héroïque à qui Arnauld d'Andilly écrivait, au lendemain de la victoire de la Rochelle : « Il faudrait que Dieu créât de nouveaux mon- « des, pour donner un champ plus ample à votre va- « leur. » Un sergent des gardes, le seigneur de Sainte- Marie, courut sur Montmorency renversé, qui le supplia de ne pas l'abandonner et de le sauver. Sainte-Marie l'aida à se relever et lui dit de se repentir, c Le repentir < que j'ai, répartit le duc, me mènera en paradis. » Et il ôta de son doigt, non, comme on Ta écrit quelquefois, un bracelet enfermant dans un médaillon le portrait d'Anne d'Autriche, mais un anneau d'or émaiilé, en priant Sainte-Marie de le remettre à la duchesse. Saint- Preuil, capitaine des gardes, et quelques soldats arrivèrent : on enleva au duc sa cuirasse, son bourrelet et son collet de buffle. Cinq balles étaient restées dans son

corps et une large blessure trouait sa gorge. Le sergent des gardes Tenveloppa dans son manteau et l'emporta, dans ses bras, à Casteinaudary.

En chemin, il fallut s'arrêter au milieu des champs, dans une pauvre maison, où les soldats pansèrent ses dix-sept blessures. jSchomberg en étanchait le sang, pendant que les soldats pleuraient. De là, sur une échelle servant de civière, on s'achemina vers Casteinaudary, place fidèle au roi. Le peuple, pressé aux portes, fit cortège au prisonnier, et l'émotion en ville fut si grande, disent les bénédictins, que les gens d'armes se virent contraints de dégainer Tépée pour écarter la foule fondant en larmes et exprimant hautement sa douleur. En entrant dans la maison du lieutenant criminel. Montmorency aperçut son chirurgien qui pleurait ; il lui dit alors ; «Leucante, ne t'affliges point, mais si tu espères € de pouvoir me secourir, fais-le de bonne heure ; sinon, € laisse-moi mourir en repos. »

Pendant ce temps, l'évoque d'Albi partait pour la Toscane et le duc d'Orléans s'enfuyait vers Béziers, d'où il écrivit au roi pour implorer sa clémence. Louis XIII pardonna à son frère et refusa de faire grâce à Montmorency. Il redoutait encore quelque surprise de l'armée des rebelles : la place de Casteinaudary ne lui paraissant pas assez forte, il fit transférer le duc prisonnier au château de Lectoure. Le cardinal se tenait d'ailleurs en garde contre l'adoration des peuples du Languedoc, pour ce noble vaincu, et se hâtait de l'éloigner. Il en est même qui ont prétendu que le maréchal de Schomberg songea, un moment, à l'enfermer aux prisons de Toulouse, mais que, sur une lettre du premier président,

affirmant que les capitouls ne s*offraient à garder le prisonnier que pour favoriser son évasion, il se décida à raccompagner de sa personne à Lectoure.

Si vif et si profond était l'attachement des Toulousains envers le duc, que Schomberg, au rapport des Mémoires de M. de Pontis, conseilla au roi de le faire juger à Lectoure par des commissaires du Parlement. Le roi aurait même incliné à le déférer au jugement des pairs de France, en sa qualité de pair du royaume. Les Mémoires de M. de Pontis ajoutent que le cardinal, ne s*accommodant pas de ces lenteurs, abrégea les choses et détermina le roi à renvoyer le procès devant le Parlement de Toulouse. M. de Pontis s'est trompé: la pensée ne vint jamais ni au roi, ni au cardinal, d'enlever au Parlement le jugement de ce procès. Le cardinal, si pénétrant en politique, aurait craint de tourner contre lui les plaintes du royaume, en paraissant mettre la justice au service de ses vengeances. Il ne lui déplaisait pas d'ailleurs d'humilier Ja noblesse, en la traitant comme on traitait les criminels ordinaires, et en lui faisant cruellement sentir que tout devait plier devant le roi. Il écrivait, le 3 août 1682, au premier président de Bertier : « On ne saurait assez s'étonner € de l'infidélité de M. de Montmorency, vu le bon

< traitement qu'il avait reçu de Sa Majesté, et qu'en

< mon particulier, j'ai toujours vécu avec lui, comme « frère. J'espère, qu'avec l'aide de Dieu, il recueillera € enfin le fruit de ce qu'il aura semé. »

C'est à Lyon que le roi avait appris la défaite de Montmorency. Il s'était remis en marche en traversant, à grandes journées, le Languedoc, rentré sous son obéis-

sance, et dont les villes lui ouvraient leurs portes en implorant son pardon. En môme temps, le Parlement, par son arrêt du i5 septembre i632, prononçait la confiscation des biens du duc de Montmorency, des comtes de Moret, de la Feuillade, de Rieux, morts sur le champ de bataille, du marquis de Moux et des gentilshommes faits prisonniers, avec ordre d'informer contre les seigneurs qui soutenaient encore la révolte expirante, le comte de Biouie, le baron d'Aubijoux, les seigneurs de Pardaillan, de Sorgues, de Mirepoix, de Marsillac, d'Alzau, de Caziilac, de Servian, d*Ornano, de Sainte- Croix et du Luc, gouverneur de Narbonne.

Aux derniers jours de septembre, le premier président annonça aux chambres assemblées l'entrée du roi dans le ressort ; les chambres désignèrent aussitôt les députés chargés d'aller saluer le roi : le premier président de Bertier, les présidents de Gragnagues, de Frautz et de Cambolas, le doyen de Mausac, et les conseillers de Bertrandi et d'Assézat. On murmura, au Palais, de ce que le premier président, qui ne devait jamais, selon toutes les traditions, quitter sa résidence, se mettait ainsi à la tête de la députation. Une lettre du secrétaire d'État la Vrillière, enjoignant au premier président d'aller au-devant du roi, mit fin à ces rumeurs.

Les députés rencontrèrent, à Béziers, le roi Louis XIII qui y tenait les États, avec la plus grande solennité. Ils prirent place aux États en face des membres du Conseil du roi et du banc des prélats, et donnèrent, par leur présence, plus de force aux nouveaux édits sur les impôts de la province. Au milieu de cette souveraine

assemblée, le roi accepta la soumission de son frère et de plusieurs de ses complices ; aucune voix n'osa s'élever en faveur du plus généreux, du plus malheureux et du plus aimé de tous. Toute invocation à la clémence se serait brisée contre le cœur implacable du cardinal : ni seigneurs, ni parlementaires, ni prélats n'auraient osé lutter avec lui de puissance à puissance.

Les Etatis séparés, le roi et la reine arrivèrent le 22 octobre à Toulouse, où le garde des sceaux. Châteauneuf, s'était rendu dans la soirée de la veille. Ils entrèrent, en carrosse, sans pompe royale et sans bruit. Au son de la cloche, le Parlement sortit du Palais, en robes rouges, et alla saluer le roi et la reine à l'archevêché, le garde des sceaux marchant devant le Parlement.

Après la harangue du premier président de Bertier, le roi le prit à part et lui commanda de prévenir le Parlement qu'il entendait que justice fût faite du tort à lui causé par le duc de Montmorency, et qu à cet effet, il exigeait que le garde des sceaux présidât les audiences, pendant ce procès. Sur l'observation du premier président, que jamais les gardes des sceaux ne présidèrent le Parlement, mais seulement les chanceliers, le roi répliqua qu'il l'ordonnait ainsi, qu'il le commandait en roi, et voulait être obéi, donnant, pour cette fois, au garde des sceaux, les prérogatives et les honneurs des chanceliers. Le premier président résistant, le roi renouvela son ordre, et se tournant vers les présidents et les conseillers, il leur dit : < Je veux que ce que j'ai dit au c premier président et ce qu'il vous dira, de ma part, « soit exécuté, sans contredit. >

C'est l'honneur de la justice de France de voir ces

CHAP. VII. — PROCÈS DU DUC DE MONTMORENCY IjS

efforts du pouvoir royal, et ces tentatives d'enlever aux Parlements le jugement des coupables dont la condamnation importe à sa politique. Louis XIII adjoignit ainsi au Parlement de Toulouse le garde des sceaux et des maîtres des requêtes, de m^îme qu'on le fit, dans le procès du maréchal de Gié, et, plus tard, dans le procès d'Urbain Grandier et de Fouquet. A mesure que la royauté s'avance vers le pouvoir absolu, elle supporte plus impatiemment l'indépendance des magistrats et s'efforce de se dégager de leur joug. Il eut mieux valu, pour le Parlement, qu'il déclinât sa compétence et renvoyât le duc devant les pairs du royaume.

En apprenant ces injonctions royales, le Parlement décida que le président de Gragnagues irait seul attendre le garde des sceaux sur le perron du Palais, et que les conseillers et commissaires aux requêtes n'opineraient pas dans le procès du duc de Montmorency, selon ce qui s'était pratiqué dans l'affaire du duc de Rohan. Deux jours après, le roi envoyait au Parlement, par Petit, un de ses secrétaires, une lettre de cachet confirmant la mission confiée au garde [des sceaux, Charles de l'Aubespine, marquis de Châteauneuf, de présider les audiences. La lettre à peine enregistrée, du très exprès commandement de Sa Majesté, le premier président reçut les lettres patentes datées du 25 octobre i632, enjoignant à la Cour de commencer le procès. D'autres lettres commettaient Anne Canillac, conseiller de la grand'chambre, et Clément Delong, conseiller de la Tournelle, pour informer et faire le rapport à la Cour. Canillac étant malade, Delong procéda, presque seul, à cette information.

Le peuple criait contre le cardinal, qui n'attendait pas, sans inquiétudes, le moment où le duc arriverait de la prison de Lectoure et comparaîtrait devant le Parlement. La ville entière éclatait en plaintes et en menaces; on est allé jusqu'à affirmer que quatre dames y complotèrent d'assassiner Richelieu pour sauver la vie de Montmorency, mais qu'aux approches de rheure de Texécution du complot, le poignard leur tomba des mains. Tout devenait suspect au roi et au cardinal : les courtisans les excitaient contre le Parlement et la ville, et soutenaient que Montmorency avait, parmi les parlementaires, sinon des partisans de sa révolte, du moins des amis disposés à l'absoudre de son crime et à le rendre à la liberté.

Le premier président, ému de ces calomnies, assembla les chambres et leur proposa d'aller, vers le roi, protester de leur fidélité. Les présidents et trente conseillers, des plus anciens, suivirent le premier président à l'archevêché. Le roi les accueillit en souriant, et leur répondit : < Qu'il était très satisfait des services € de sa Cour, et n'avait jamais eu autre opinion que < bonne de sa fidélité, et que s'il ne l'eût eue en Tes- « time qu il l'avait, il ne lui aurait pas envoyé le pro- « ces criminel contre le duc de Montmorency. De plus, « qu'ayant le jour d'hier été fait un combat singulier, « en cette ville, entre quelques gentilshommes et sol- « dats de ses gardes, desquels il y avait eu deux morts, « il venait de renvoyer aussi, devant la Cour, la con- « naissance de cette affaire, afin qu'en l'une et l'autre « elle fasse justice. »

Le Parlement fit traîner les cadavres des deux duel-

listes sur des claies ; le bourreau les pendit ensuite par les pieds, mais la foule désertait la place Saint-Georges et se pressait autour du Palais, soucieuse, attristée et impatiente, et ne s*alarmant que du sort de Montmorency. En sortant de Lectoure, un émissaire avait remis en secret au duc, de la part de sa sœur la princesse de Condé, un mémoire contenant des moyens propres à décliner la juridiction du Parlement et à se prévaloir de T exemple du duc de Biron, jugé par les pairs du royaume. Il déchira le mémoire, en disant : € Je suis résolu à ne point chicaner ma vie. »

Il arriva à Toulouse le 27 octobre, à midi, les gardes françaises et les Suisses formant la haie sur son passage, et le carrosse du prisonnier escorté par huit compagnies de cavalerie, soixante maîtres armés de toutes pièces, et par les mousquetaires du roi, commandés par le marquis de Brézé, à cheval. Le peuple pleurait et contenait ses sanglots. Par toute la ville regorgeant de troupes, des sentinelles veillaient à la tranquillité publique. Sous le portail du Capitole, se tenait le lieutenant des gardes du corps, de Launay, qui reçut le prisonnier. Les capitouls laissèrent Thôtel de ville aux troupes royales, et se retirèrent au collège Saint-Martial.

Trois heures après, les deux commissaires du Parlement, Canillac et Delong, entrèrent dans une petite chambre aux fenêtres grillées et à la cheminée fermée aussi par une grille, servant de prison à Montmorency. Le prisonnier, les saluant, leur dit : c Messieurs, je

< pourrais vous alléguer, qu'en ma qualité de duc et

< pair, je ne peux et ne dois être jugé qu'au Parle-

€ ment de Paris, mais ma faute est de telle nature que « si le roi ne me fait grâce, il n'y a pas de juge, « en son royaume, qui n'ait le pouvoir de me con- « damner. Ainsi donc, puisque Sa Majesté J'ordonne, « j'obéirai, quand ma soumission me devrait coûter la « vie, »

Dans ce premier interrogatoire*, le duc commença par déclarer qu'à raison de sa qualité de duc et pair de France, il n'était point tenu de répondre aux commissaires du Parlement, mais qu'il s'inclinait devant la volonté du souverain. Puis, il protesta de sa fidélité au roi, pendant la tenue des Etats du Languedoc, en ajoutant qu'il n'avait jamais engagé le duc d'Orléans à entrer en France, ni cherché à soulever la noblesse et les villes de la province, et que rien ne s'était fait sans le commandement de Monsieur. Il déclara ne s'être jamais servi de l'argent du Trésor royal pour lever des troupes contre Louis XIII et n'avoir, ni intimidé, ni emprisonné les députés des Etats et l'archevôque de Narbonne, sauf un courrier dont il avait expédié les dépêches à Richelieu. Il s'éleva, enfin, contre l'accusation d'avoir fait entrer, de concert avec l'évêque Alphonse Delbène, les troupes du comte de Moret dans la ville d'Albi, pour forcer les habitants à se ranger à son parti.

Le jeudi 28 octobre, les deux commissaires du Parlement s'étant de nouveau transportés à la prison du Capitole, montrèrent au duc la délibération des États de Pézénas, approuvée par lui, le 22 juillet, et reprirent l'interrogatoire '.

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