CJAP. X. — LE CHEVALIER DE ROQUELAURE
C'est un avocat, Daure, qui avait écrit et répandu les pamphlets : emprisonné, il allait être traduit devant la grand'chambre, lorsque le roi évoqua, en son Conseil, cette affaire pleine d'incidents, de récriminations et d'outrages, déchargea les capitouls des accusations et des condamnations qui pesaient sur eux, et leur enjoignit de ne plus manquer de respect envers le Parlement. La guerre se poursuit malgré l'arrêt du Conseil et l'intervention du duc d'Orléans : l'avocat général de Maniban plaida la cause du Parlement devant la reine et la Vrillière. Capitouls et parlementaires sont toujours aux prises, et tout est prétexte aux divisions. Le Parlement et le grand Conseil se battent à coups d'arrêts et de remontrances. On ne vit jamais plus de confusion et de discorde. Il fallut pourtant que l'Hôtel de Ville se soumît devant le Parlement. La scène change : les capitouls nouvellement nommés vont saluer le Parlement, des louanges les plus flatteuses ; ils le comparent à l'aigle qui, en naissant, tourne les yeux vers le soleil, aux astres qui ne reluisent que de la clarté de ce grand astre de lumière. Ils qualifient le Parlement de verge forte de l'Écriture, de sceptre puissant, de lion aux regards toujours ouverts et de temple des dieux tutélaires.
Pendant que se débattaient ces longues querelles, le chevalier de Roquelaure coureur de jeux de paume et de brelans, enfermé à la Conciergerie, par arrêt de la Cour, pour crime de blasphèmes contre Dieu, la Vierge et les saints, s'évada de prison. Au Parlement l'indignation fut au comble: on soupçonna les conseillers du Mai, Chastanet, la Coupette, Puymisson et Cassaing, d'avoir
favorisé sa fuite; la Cour les manda à sa barre. Les avocats généraux Maniban, Fieubet et Marmiesse, impliqués aussi dans cette accusation, reçurent, en chambres assemblées, le plus sévère avertissement. Deux huissiers de la Cour signifièrent à la marquise de Mirepoix, sœur du chevalier de Roquelaure, et aux gentilshommes qui lui faisaient cortège, Tordre de quitter la ville. Roquelaure fut condamné à avoir la tête tranchée ; il se cachait à Paris, où la régente le fit arrêter. Afin de lui sauver la vie, elle le mit à la Bastille : la procédure fut enlevée par elle et ne reparut jamais au Parlement.
Une autre procédure allait s'ouvrir contre un des débris de cette féodalité remuante, dont Richelieu avait abattu ou abaissé les têtes. Le marquis de Rabat, de la la maison des comtes de Foix, remontant d'ancêtre en ancêtre, au prince Loup, d'humeur farouche, gardé dans son donjon par des compagnies d'arquebusiers, toujours en pillage ou en chasse, ravageait les forêts et les plaines du voisinage. Il ne se souvenait guère de son titre de chanoine de Saint- Volusien-de-Foix ; le haubert et la dague lui plaisaient, plus que le surplis et l'aumusse. Il avait, a dit un chroniqueur, le bras sauvage et l'astuce des plus forts et des plus fiers montagnards de son pays.
En 1642, telles furent les déprédations du marquis de Rabat et de son frère, dans la contrée de Massât, que le Parlement les ajourna devant lui ; mais ce n'était pas tout que de rendre un arrêt à la Tournelle ; il aurait fallu, pour pénétrer dans ces gorges des Pyrénées, toute une troupe armée ; les huissiers assez hardis pour oser
CHAP. X. — LE MARQUIS DE RABAT sSQ
y signifier les décisions de la Cour n'en revenaient pas toujours. De ses rochers de Forney, le marquis se raillait du Parlement. Il alla plus loin et la haine lui mit au cœur un âpre désir de vengeance. Au printemps de 1647, il rassembla ses arquebusiers, arma ses laquais, monta à cheval avec son frère le baron et déboucha, tout d'un coup, l'épée au poing, dans l'enceinte des hautes collines arrosées par TArize, où s'étendait Tévôché de Rieux, occupé par l'évéque Jean-Louis de Bertier, frère du premier président.
Vers cinq heures du soir, il s'arrêta devant le palais de révéque et s'empara des avenues et des portes. Il n'y trouva que le jardinier ; l'évoque venait de passer l'eau et de partir pour Toulouse. Aussitôt, le marquis de Rabat se saisit du pauvre jardinier tremblant, et le frappa à coups d'épée, en blasphémant et en disant : € Je ne te traite de la sorte, que parce que tu es serviteur € de Tévêque, et si ton maître était ici, j'irais droit à sa « chambre lui passer l'épée au travers du corps : il peut « compter d'ailleurs que lui et son frère, qui s'est avisé € de faire donner arrêt contre moi, ne périront que de ma € main. > Puis, cette rage de coups apaisée, de la pointe de sa dague, il traça sur la main du jardinier quelques lignes sanglantes et reprit : € Voilà une lettre € que j'écris à ton maître, pour lui apprendre ce que je « veux lui faire. » Le marquis et sa troupe remontèrent à cheval et disparurent dans la montagne, du côté du manoir de Forney. De là, il alla rejoindre l'armée du prince de Condé.
Sur la plainte de la victime et, à la demande des con-
suis, le Parlement enjoignit à M, de Subra, magistrat présidial en la sénéchaussée de Toulouse d'en informer: en même temps, Tévèquede Rieux dénonça ces violences à Tarcheveque de Narbonne, président des États, et réclama une intervention générale du clergé, contre les entreprises et les menaces du marquis de Rabat, qui Tempochait « de se promener, à Tavenîr, dans son jardin de « Rieux, sans l'escorte de douze fusiliers. » Aux États, le clergé tout entier demanda justice de Tinsulte faite à i'évcque et invoqua l'appui du duc d'Orléans, du prince de Condé,de Mazarin,de La Vrillièreet des seigneurs les plus influents à la cour. Au Parlement, on condamna le marquis de Rabat, qui se garda de paraître à l'audience, au bannissement et à la confiscation de ses biens.
Il trouva, au Louvre, un chaud défenseur dans son oncle, Tarchevùque de Sens, Henri de Gondrin, qui im-
posa silence aux Etats, supprima leurs lettres confiées au doyen du chapitre d'Alet, et entra en accommodement avec le frère de l'évûque de Rieux, Pierre de Bertier, évoque d'Utique et coadjuteur de Montauban. Rien ne saurait exprimer l'irritation de Mgr de Rebé, archevêque de Narbonne : il se jeta aux pieds de la reine mère et de Mazarin, en demandant justice et protection. Pendant neuf mois, Mazarin et la régente, flottant entre les supplicationsde l'archevêque deNarbonne etles récriminations de l'archevêque de Sens, laissèrent se nouer des négociations sans cesse abandonnées et reprises. Ce fut le marquis de Rabat qui les trancha, en s'en remettant à la décision des archevêques et évêques de la province du Languedoc. Force fut à l'évêque de Rieux d'obéir à une lettre de cachet et d'accepter cette résolution, approuvé.*