CHAP. XI. — PILLARDS DANS LE GÉVAUDAN
Dans le Gévaudan, les pillards encombraient les chemins, détroussant les voyageurs et saccageant les bourgardes, commandés par des gentilshommes campés dans deux nids d'aigle, au château de Montjézieu et dans la tour démantelée de Saint-Germain, sur les croupes escarpées des montagnes d'Aubrac. Depuis deux ans, ils désolaient les campagnes et ruinaient le commerce des villes. Poursuivis à outrance par les ordres du Parlement, quatre seigneurs, un notaire et trente-deux bandits, d'origine obscure, furent condamnés à être rompus, en place du Salin, et à payer 20,000 livres d'amende. Leurs biens furent confisqués, le château de Montjézieu et la tour de Saint-Germain rasés. Sur les frontières de l'Auvergne et du Vêlai, Balthasar de Langlade, sieur du Cheylard, se riait, dans son repaire inaccessible, des décrets de prise de corps lancés par le Parlement et des arrcts par contumace qui l'envoyaient aux galères.
Dans les gorges des Corbières et des vallées de l'Aude à la Garonne, des troupes d'aventuriers battaient le pays, brûlant et tuant tout ce qui s'opposait à leur passage, et égorgeant, sans pitié ni merci. Benjamin de Lévis, baron de Montmaur, le juge de Comminges, un consul de Martres, des gentilshommes, des femmes et des enfants. Sur les réquisitions du procureur général, le gouverneur de la province mit ses soldats en campagne, et défense fut proclamée, à son de trompe, de donner asile aux meurtriers et aux bandits. Le baron de Léran et son fils, le vicomte, convaincus de l'assassinat du baron de Montmaur furent condamnés à avoir la tôte tranchée; le baron poursuivi, de retraite en retraite,
finit par être arrêté et traduit devant le Parlement, pour crime de lèse-majesté divine et humaine. Devant le Parlement, il se défendit pied à pied, réclamant, en sa qualité de protestant, la juridiction de la chambre de TEdit, épuisant toutes les ressources de la procédure, pour prolonger le débat, invoquant les excuses de la guerre et refusant obstinément de répondre aux chefs d'accusation portés contre lui. Menacé par les deux commissaires du Parlement, Bertrand de Gargas et Christophe de Maynard-Lestang, d'être jugé « comme muet » sur les documents écrits de l'information, il ne fit que renou" vêler ses protestations contre la compétence du Parlement. La Cour passa outre, et le baron de Léran fut décapité, au mois de janvier 1654, en place du Salin.
Sur quelques points de la province, les ruines féodales se relevaient. Au château de Castelfranc, dans la baronie de Montredon, un ministre de la religion réformée s'armait et se fortifiait. Le Parlement fit raser tout ce qu'il venait de rebâtir : il ne pouvait arracher, aussi vite, les haines religieuses qui couvaient au fond des cœurs. L'esprit de tolérance ne pouvait germer sur ce sol bouleversé partant de guerres acharnées et arrosé de tant de sang. Chaque parti tendait à dominer, à renverser l'autre, et à chaque page des procès- verbaux des Etats ou des registres du Parlement, on retrouve la trace de ces passions si lentes à se refroidir.
De leur côté, les intendants, se jouant des arrêts de révocation du Parlement, reparaissaient en Languedoc, soutenus par l'autorité du roi qui avait confirmé cette institution de Richelieu et imposé cette évolution. Tout commençait à plier sous sa main. Quelques agitations