CH. XI. — ÉVOCATION AU PARLEMENT DE GRENOBLE
de Notre-Dame de Paris, venu en pèlerinage à Alet, s'écriait : < Si quelqu'un veut se guérir de Tambition € d*ètre évoque, il n'a qu'à venir ici >. Mais Pavillon surmontait tous les obstacles et sentait doubler ses forces, en mettant à son cou l'étole de M. de Saci, et en ceignant ses reins de la ceinture à laquelle toutes les religieuses de Port-Royal avaient travaillé. Rien n'ébranlait cette intrépidité que Lancelot comparait à celle de David combattant le géant. Il écrivit au roi et en obtint un arrêt d'évocation, renvoyant ce différend au Parlement de Grenoble. Là, Rasiguières se trouvait sans appui; il renonça à pousser les choses plus loin et quitta le pays.
L'évêque d'Alet n'en avait pas fini avec le Parlement. Un gentilhomme usurier, M. de Rennes, alla, un jour, accompagné d'un notaire et de témoins, sommer un curé de l'entendre en confession et de lui donner l'absolution. Sur le refus du curé, il présenta requête au Parlement de Toulouse, qui commit le conseiller de Frézals à l'audition des parties. Tandis que le curé déclinait l'incompétence de la justice séculière et opposait l'inviolabilité du secret de la confession, le gentilhomme sommait Pavillon de lui faire donner l'absolution. A cette injonction, révêque ne répondit que par un refus et par une ordonnance d'interdiction contre M. de Rennes. Le Parlement prescrivit l'absolution qui fut prononcée par le grand vicaire de Toulouse et commanda à l'évêque d'Alet de retirer son ordonnance. Sans se troubler, Pavillon déclara que son ordonnance étant canonique, il en déduirait les preuves en temps et lieu. De Rennes intenta alors un procès criminel contre le curé, mais de
même que dans laffaire de Rasiguières, il y eut arrêt d'évocation à la Cour de Grenoble. L'évèque battait en brèche tous les scandales et tous les abus, et mettait contre lui tous les gentilshommes du voisinage, les dominicains non réformés de Quillan, et les ermites de Saint- Augustin de Caudiès, dont la discipline se relâchait de jour en jour. Souvent, ces démêlés arrivaient au Parlement qui donna quelquefois tort à Pavillon et que Pavillon tenait en échec.
Il y eut à cette époque, évocation sur évocation au Parlement de Grenoble. Un arrct du Conseil y fit juger le procès entre les capitouls et le Parlement qui se disputaient la taxe imposée aux marchandises entrées en ville, appelé droit de commutation ; il y déféra aussi la contestation sur Tinviolabilité des maisons des parlementaires. Par une tradition remontant aux premières années du Parlement de Toulouse, les maisons des parlementaires servaient d'asile, comme les églises, et les fugitifs y trouvaient la sécurité et rimpunité. Au mois de juin 1662, un capitoul suivi d'une escorte du guet, à la recherche d'un voleur, essa3'a de pénétrer dans l'hôtel du conseiller de Bertier de Saint-Geniès, qui le chassa et l'accabla d'injures. Sur la plainte du capitoul, le Conseil privé repoussa les prétentions du Parlement comme « abusives € et extraordinaires et que n'auraient pas osé soutenir < les princes du sang et les monastères. » Il y avait loin de Toulouse à Grenoble, et ce procès traînant en longueur, le Conseil privé, tout en maintenant l'évocation au Parlement de Grenoble, autorisa les capitouls à entrer en toutes maisons, même en celles des parlementaires, pour emprisonner les malfaiteurs.
CHAP. XI. — ŒUVRES DU PRÉSIDENT DONNEVILLE '2'j3
Ce fut alors un réveil d'hostilités contre la religion réformée : les procès-verbaux des États sont remplis de remontrances exhortant le roi à détruire lès temples du Gévaudan, des Cévennes, de TAlbigeois et de la Lozère, de Nimes, de Montpellier et d'Uzès, et à accomplir, < Thu- « miliation de cette secte à l'agonie et n'exigeant plus « d'eflforts pour la mener à ses dernières défaillances. > Les États reprochèrent même aux parlementaires leur indulgence envers les protestants. Ils réussirent à surprendre au roi une déclaration retirant au Parlement la répression des infractions à Tédit de Nantes, et confiant cette mission à deux commissaires, l'un catholique, Jean Bezons, intendant de la province, et l'autre protestant, Pierre de Peyremale, lieutenant particulier au présidial de Nîmes. En cas de dissentiment entre les deux commissaires, le roi se réservait la décision souveraine, en son Conseil d'Etat. Pendant plus de deux ans, les commissaires se livrèrent à leur information qui parut aux populations alarmées un présage de persécutions prochaines dans ces foyers de la Réforme.
Ces divisions ne favorisaient point l'essor industriel imprimé par Colbert aux provinces du royaume. Le Parlement réglemente le transport des marbres des Pyrénées, mais c'est en vain qu'il engage le commerce toulousain à s'associer à l'entreprise de la Compagnie des Indes . La ville souscrivit pour une somme de 120,000 livres. A cette année i665, le président Donneville publie les Règlements généraux pour la liberté de la batellerie, sur les fleuves du Languedoc, et le conseiller Jean de Catellan, d'une famille florentine chassée par les Médicis, commence son recueil d'arrùts qui se poursuivra jusqu'à Tannée 1700. T. H 4^
En souvenir de leur origine, les Catellan avaient fait bâtir, un peu au-delà de l'hôtel Saint-Jean et de Téglise de la Dalbade, leur hôtel,. en style italien «le la Renaissance, dessiné par Bachelier, ornementé par Jean Goujon, avec ces trois mots latins gravés, en i556,dansle marbre du portail, Sustine et abstinCy supporlc cl abstiens-loi. Sur une des plates-bandes de Tattique d'une vaste cheminée appelée cheminée d'Hercule, on lisait cette autre belle sentence, Charilas nunquani excidel, au-dessous d'un magnique bas-relief, représentant le demi-dieu tenant une massue de la main droite et un arc de la main gauche, un carquois sur l'épaule et des chaînes d'or sortant de sa bouche. C'était l'Hercule gaulois regardé comme le dieu de l'éloquence, ainsi que Lucien l'a raconté dans ses Dialogues.
L'arrétiste Jean de Catellan était fils de François de Catellan, mort doyen du Parlement. Il est le premier des arrotistes qui ont compris que l'érudition ne suffisait pas en jurisprudence, et qu'il fallait l'éclairer des lumières de la philosophie et de la morale. On sent courir, à travers les pages de ce recueil d'arr«^ts, un souffle libre et généreux. Il écarte, à certains moments, les préjugés nobiliaires et proclame la fin de vieux privilèges seigneuriaux, et d'odieuses servitudes imposées au peuple. En bien des points, il partageait les préjugés et les erreurs de son temps. Moins que chez les autres, on rencontre les citations empruntées à la Grèce et à Rome : l'érudition y est plus sobre ; on voit qu'il a respiré l'air du dix-septième siècle.
Au Parlement, on fait silence. Au bruit des acclamations qui saluent les victoires de ce règne et la paix qui