CHAP. XII. — LA MARQUISE DE 6AN6ES
si épais qu'elle le jeta. L*abbé et le chevalier qui avaient empoisonné ce breuvage, voyant leur crime déjoué, résolurent d'en finir à tout prix.
Le soir même de ce jour, au moment où des dames- du voisinage venaient de sortir de la chambre de la marquise, l'abbé y entra, un pistolet à la main droite et à la gauche un verre plein d'une liqueur noirâtre, les traits bouleversés par la colère ; le chevalier le suivait, armé d'une épée niie. En s'avançant vers la marquise épouvantée, l'abbé lui dit : « Madame, il faut mourir, choisissez : « le fer, le feu ou le poison. » Vainement, elle implora leur pitié : tous les deux restèrent implacables. Alors, la marquise levant les yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin, tendit la main vers le verre contenant le poison, tandis que Tabbé lui posait le pistolet sur la gorge et que le chevalier lui mettait à la poitrine la pointe de Tépée.
Quelques gouttes tombées des lèvres les brûlèrent. Le chevalier, s' apercevant qu'il restait du poison au fond du verre, remua ce reste de breuvage avec un poinçon d'argent et, le présentant à la marquise, il lui dit, en riant d'un rire funèbre : « Allons, madame, il faut avaler le € goupillon. » Et il ajouta une injure grossière. Elle garda ces dernières gouttes de poison dans la bouche, les rejeta dans les draps du lit, poussa un cri, comme si elle voyait venir la mort, et demanda un confesseur. Ils la crurent prête à mourir et coururent chercher le vicaire Perrette. A peine seule, elle se leva, se vêtit d'une jupe et sauta par la fenêtre, haute de vingt-deux pieds. Le vicaire qui venait d'entrer la retint, un moment, par un pan de la jupe qui se déchira : la marquise tomba droite
sur ses pieds, sans blessures. Le vicaire, au service de Vabbé et du chevalier, chercha à l'écraser sous une cruche remplie d*eau : la cruche ne fit qu'effleurer le front.
Le poison gonflait et soulevait sa poitrine: elle mit, dans sa bouche, une tresse de ses cheveux et vomit le noir breuvage. Un sanglier qui passait par là, l'avala d*un trait et mourut le lendemain. Toutes les portes étant closes, elle ne pouvait gagner la campagne et sortir de cette prison. Grâce à un palefrenier et à quelques femmes qui vinrent à son secours, elle s'évada, pendant que l'abbé et le chevalier, avertis par le vicaire, la poursuivaient et l'atteignaient auprès d'une maison isolée, où ils la firent entrer, les pieds nus, les cheveux épars, n'étant vôtue que de sa chemise et de sa jupe en lambeaux.
Là, se trouvaient des femmes qui ne perdaient pas de vue l'abbé et le chevalier, tous les deux debout devant la porte, et disant que la marquise était folle et qu'ils tueraient ceux qui tenteraient de la délivrer. Le chevalier alla jusqu'à briser, aux dents de la marquise, un verre d'eau qu'une des femmes lui donnait : il ne se laissa pas toucher par les supplications et les larmes de celle dont il poursuivait furieusement la mort. En la voyant éplorée et embrassant ses genoux, il eut la lâcheté de la meurtrir au sein, de deux coups d'épée, de la frapper cinq fois par derrière, tandis qu'elle se débattait avec lui ; Tépée se rompit et un tronçon resta aux épaules de la marquise. L'abbé l'aurait tuée d'un coup de pistolet, si une femme n'avait détourné sa main. Se servant alors de la crosse du pistolet comme d'une