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CHAPITRE XIV

Révocation de l'édil de Nantes. — Les Etats et le Parlement. — Les# jansénistes au Parlement.— La congrégation des Filles de l'Enfance.

— Mort du premier président de Fieubet< — Les protestants au désert. — Supplices. — Le premier président de Morant. — Costume de ville des magistrats, des ecclésiastiques et des femmes. — La guerre. — Les protestants du Vivarais. — Les milices et le comte de Broglie. — Edits bursaux. — Le conseiller Jean Daspe. — Le Masuyer procureur général. — Les mendiants et les vagabonds.

— Une émeute de femmes. — Lettres patentes approuvant les Jeux Floraux. — Divers arrêts. — Mon du président de Rességuier. — Le conseiller Tournier et l'abbé de Gramond. — Le Parlement à la fin du dix-septième siècle. — Guerre religieuse dans les Cévennes. — Le maréchal de Villars. — Les camisards. — Le Parlement reste en dehors des événements. — L'intendant Baville. — Le Parlement et l'archevêque Colberi. — Divers arrôis. — Procès de Bayle. — Les dernières années du règne de Louis XIV. — Retraite du premier président de Moranl. — François de Bortier premier président. — Mort de Louis XIV.

L'édit de Fontainebleau, révoquant l'édit de Nantes, arrêté depuis plusieurs mois, parut le 22 octobre i685. Tandis que les Etats du Languedoc, assemblés à Montpellier, se livraient à la joie du triomphe, le Parlement restait silencieux. Au Parlement, plus qu'aux Etats, on comprit les désastreuses conséquences de ce grave événement. La politique de Louis XIV venait de renverser la politique libérale et vraiment française de Henri IV. Sur tous les chemins de la France, les protestants émi-

CHAP. XIV. — RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES Si?

graient, secouant aux frontières la poussière de leurs pieds, et apportant aux nations voisines des trésors d'intelligence, de travail et de civilisation, emmenant leurs enfants et leurs femmes et allant chercher une patrie dans un climat plus hospitalier. Les poursuites, les arrestations, la saisie des biens ne pouvaient arrêter ce courant de nobles fugitifs qui laissèrent la province du Languedoc, dans une sorte de détresse et dans le deuil.

Cette période marqua la fin des années de grandeur de ce règne et laissa entrevoir la décadence, par delà les années. Au Parlement, on regretta Colbert qui suivait les traditions de Richelieu et de Mazarin, en ne frappant que les rebellions et en respectant les consciences. Cette pensée de Pascal revenait souvent sur les lèvres du premier président de Fieubet : « La conduite de « Dieu qui dispose de tout avec douceur est de mettre € la religion dans l'esprit par la raison, et dans le cœur € par la grâce ; mais de vouloir la mettre dans l'esprit € et dans le cœur par la force et les menaces, ce n'est € pas y mettre la religion, mais la terreur. »

S'il n'y avait plus de protestants au Parlement de Toulouse, il y avait des jansénistes. 11 faut un peu revenir en arrière et regarder, de près, cette fronde religieuse qui enrôla plus de partisans que la fronde politique. Le grain semé par Tévêque d'Alet n'était pas tombé sur une terre stérile ; il avait germé et poussé des racines.

Depuis la mort du premier président de Bertier, ami d'Arnaud d'Andilly, et de Fermât ami de Pascal, bien des parlementaires se lièrent, d'une étroite amitié, avec les solitaires de Port-Royal, et les évoques d'Alet et de Pamiers : tout un groupe janséniste se forma à Tou-

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lo ise et en Languedoc. Un de ces jansénistes, attachés à la cause de Port-Roval, était le conseiller Gilles de JiiliarJ, dont la fille, Jeanne Juliard, veuve de Mondonville» se consacra à l'instruction des jeunes filles et au soulagement de s pauvres. Sur les conseils de l'abbé de Ciron. chancelier de la cathédrale et de l'université et ami de Téveque d'Alet, elle fonda la congrégation des Filles de l'Enfance, dont les constitutions tendaient à dégager les cérémonies du cuite catholique de tout éclat, et à les enfermer dans le cadre le plus étroit et le plus austère. En lisant les règlements sévères qui proscrivaient, de la vie de ces enfants, toutes les vanités mondaines, et leur traçaient une voie chrétienne, si pure à la fois et si rude, on aurait cru lire une page détachée des constitutions de Port-Royal, et des lettres de la mère Angélique Arnauld, de la mère Agnès ou de M. Saint- Cyran.

De telles maximes suscitèrent de puissantes inimitiés à l'abbé de Ciron et à madame de Mondonville, qu'on affecta de regarder comme des conspirateurs jansénistes. Les jésuites commencèrent l'attaque, malgré l'approbation déjà donnée à cette congrégation, par l'archevêque Pierre de Marca et un bref du pape Alexandre VII : ils parurent accueillir, avec faveur, l'intervention des capitouls du sénéchal, du chapitre et du Parlement qui confirma, de son autorité, les règlements de l'institut et défendit de les combattre, à peine de i,ooo livres d'amende. Sur des lettres patentes du roi qui approuvait la congrégation, la maison de Toulouse s'étendit au loin et fonda d'autres maisons à Saint-Félix-de-Caraman, à Montesquieu-Valvestre et à Pézénas. Les jésuites travaillaient

eu. XIV. — CONGRÉGATION DES l'ILLKS DK I- ICNFANCE 3 1 <J

dans rombre,et par Je crédit de Mii^ Boiirlemont successeur de Mo»' du Marcii, ils ubtiiireiit deux arrêts du Conseil ordonnant à madame de Mondon ville de fermer les classes. Les choses s'adoucirent en TannJe <'ù le cardinal de Bonzi s'assit sur le sièi^e des archevêques de Toulouse: la princesse de Conti et la reine Marie-Thérèse soutenaient hautement ces maisons d'instruction et de charité chrétienne, où l'intendant d'Aguesseau et le premier président de Kieubet mirent leurs tilles.

Une professe qui s*échap[>a. \in jour, par les fcnetr^^ïs, réveilla à Paris les hostilités. Un ordre du roi défenJii a madame de M ndi)nville de recevoir des novices ; quelques jours après, une lettre de cachet envoyait madame de Mondonville à Coûta nces, et un arrêt du Conseil supprimait sa maison et dispersait les l/'ilies de I'Imifance. Jl y eul. de l-iir part, protestations sur protestations, géniissemenls sur gémissements ; leur église fut détruite pierre â pic-rr.- ; on croirait assister à Texil des religieuses de l^)rt-l<nyal et â leur départ de la vallée de Chevruusc.

Mademuis;;lle de Fieubet, d'une trempe arrogante et hardie, tenait tête â tout le monde, â l'archevêque Mk»" de Montpezat, ciui venait de remplacer Mê'r de Bourlemont, au subdélégué Mariotte, exécuteur ordinaire de l'intendant Lamoignon de lia ville, à rintendant lui-même, aux démolisseurs et aux soldats. Elle rappelle cette chevalière de la grâce, Eustoquie de Brégy,' qui luttait si vaillamment, au moment des persécutions de Port- Ro3^al, à côté de la mère Angélique de Saint- Jean et de M. de Sainte-Marthe, et donfla voix alerte, brusque et intrépide étonnait et troublait Msr de Péréfixe.

Au fond du cœur, le premier président souriait de ces insoumissions de sa fille, mais ne pouvant Tapprouver ouvertement, il la pressa de quitter une maison persécutée et condamnée par le roi. Elle refusa ; à l'archevêque qui rengageait à se retirer, elle répondit sèchement qu elle ne se cro^'ait pas déliée de ses vœux. De concert avec des conseillers dont les filles suivaient l'impulsion de mademoiselle de Fieubet, le premier président rendit, à la grand'chambre, un arrêt pour les obliger à quitter le couvent, et députa vers mademoiselle de Fieubet, les deux conseillers deBurta et de Maran et les deux sœurs de Catellan. A la nouvelle de cette députation, les jeunes filles coururent se cacher dans un grenier; les gens du guet, appelés par les conseillers, fouillèrent la maison, et finirent par découvrir leur retraite. Au moment où les soldats enlevaient la fille du premier président et la jetaient dans le carrosse de son père, on Tentendit s'écrier: « Mesdemoiselles, je vous prends à < témoin de la violence qu'on me fait, et je renouvelle « mes vœux, tout de nouveau. » Les mêmes scènes recommencèrent, quand on enleva mademoiselle de Burta et une des demoiselles de Catellan. Le lendemain, une compagnie de soldats, conduits par Mariotte, força les portes de la maison et poussa brutalement, dans la rue, une vingtaine de jeunes filles, agenouillées et pleurant sur les débris de leur chapelle. Quelques jours après, les religieuses, insultées et frappées par le guet, quelques-unes presque mourantes, furent chassées, par une pluie battante, au milieu d'une foule émue et courroucée. La maison étant déserte, les jésuites Tachetèrent et y établirent un séminaire. Les deux supérieures qui

cil. XIV. — MORT DU PREMIER PRÉSIDENT FIËUDET 321

avaient remplacé madame de Mondonville furent reléguées dans des couvents, sous Tescorte d*un capitaine du guet.

La mort du premier président de Fieubet suivit de près ces expulsions. Il mourut au mois d*août 1686, à i*àge de soixante-quatre ans. On Tenterra, selon sa volonté, sans éclat, dans le cimetière des pauvres de Saint-Étienne, au milieu de ces humbles et de ces déshérités qu'il avait tant aimé à secourir, pendant la vie. Il était bien le digne petit-fils de cet Arnaud de Fieubet qui disait, un jour, au cardinal de Joyeuse, dont le palais était drapé d'admirables tapisseries: c J'en mon- € trerai de plus belles à votre Eminence, si elle me fait « l'honneur de venir chez moi. » Et il lui montra une multitude de pauvres rangés dans sa cour et recevant ses aumônes. Le premier président de Fieubet ne voulut pas d'oraison funèbre : il disait qu'il n'appartenait pas aux hommes de faire son éloge, à l'heure où il comparaîtrait devant le juge souverain. C'était pourtant, ainsi que le dit, un jour, Louis XIV, un des plus grands juges du royaume et un des plus difficiles à remplacer.

C'est à lui qu'a été dédiée la seconde édition des arrêts de d'Olive, par le libraire Camusat qui le compare au soleil brillant en toutes saisons. Lafaille dédia aussi à sa mémoire ses Annales de Toulouse. A la prière de sa fille, il fonda, aux environs de la ville, un hôpital où il allait se délasser des travaux de l'audience et des troubles de la Fronde, et puiser la modération et la-force dans la lecture des livres sacrés. Sans lui, le Parlement et l'Hôtel de Ville se seraient laissé entraîner par les frondeurs. T. II. 21

3a2 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

ATHotel de Ville, il exerça une influence qui pesa souvent aux capitouls, comme une sorte de dictature. Sa volonté se fit sentir dans toutes leurs délibérations. Une fois de plus, le Parlement triompha sans peine de ce groupe de bourgeois soumis à toutes les exigences des brigues électorales et au rapide renouvellement de leur mandat. Là comme ailleurs, le Parlement restait le maître souverain. Un des fils de M. de Fieubet siégeait, comme conseiller, au Parlement ; une de ses filles mourut comme une sainte au couvent de la Visitation. Son hôtel de la rue Ninau garde encore, au fronton du portail, une tête de Méduse hérissée de serpents, et, au fond de la cour, le pavillon de pierre où il recevait, les jours d'été, les visites des pauvres.

Avant de mourir, le premier président de Fieubet entendit les rumeurs lointaines des missions protestantes qui prenaient le chemin du désert et prophétisaient, dans des accès de ferveur redoublée, un retour de calamités et de vengeances. Les dragonnades, le fouet en place publique, la marque de fer rouge sur Tépaule, l'échafaud ou l'exil n'effrayaient ni les hommes ni les femmes. A Thonneur du Parlement, ces supplices n'émanèrent pas de lui, mais des intendants qui envoyaient, sommairement, les protestants au gibet ou aux galères. Loin de s'écarter de ces voies douloureuses, l'archevêque de Montpezat se fit l'aveugle instrument des volontés du roi et de l'intendant, et s'attira les censures du pape Innocent XI. Il mourait avant de recevoir la lettre menaçante du souverain pontife et laissait son siège à Colbert de Villacerf, évoque de Montauban, ami de Louvois. C'est aussi le temps où mourait le conseiller François

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