CHAPITRE IL
Continuation de cet examen sur le passage et la descente des Alpes. — Parallèle entre Polfbeet Tite-Liçé.
CiE chapitre noiis préseaitfira des choses qui seroient tout aussi iaexplirables que celles que nous avons vues daas le précédent , si Polybe ne nousenfournissoit la clé. Nous verrons que le récit de Tite-Iive n'a aucun rapport avec le pays dans lequel il nous a transportés. Il nous manquera une étendue de pays de So taiUes au moins; nous ne trouverons point cette seconde nation qui conspira contre Annibal , ni ce passage élevé et couvert de neige , à la descente duquel les Carthaginois tentèrent de passer sur de la vieille neig^ qui s'étoit conservée depuis Thiver précédent*
Nous venons de voir que , par la route que Tite-Live a fait prendre à Farmée carthaginoise , nous sommes forces de placer au Mont-Genèvre le défilé par lequel cette
armée avoit pénétré dans les Alpes. Cependant nous ny trouvons point de défilé, point de rochers escarpés, point de ces précipices que Tite-Live , avec ses exagérations accoutumées, représente comme des profondeurs immenses, des abîmes épouvantables. Le passage de cette montagne, suivant le rapport des voyageurs et des officiers qui ont fait la guerre dans cette partie des Alpes , est extrêmement facile , très-agréable et sans aucun mauvais pas. Le sommet est une beUe plaine cultivée , d'une lieue de longueur , où Ton sème du seigle et de Tavoine , que Ton moissonne au commencekrient de septembre. Les montagnes elles-mêmes de chaque côté de la plaine , ne s'élèvent pas à plus de mille pieds au-dessus de son niveau , et sont couvertes jusqu'au sommet d'une quantité de grands sapins. Cette description diffère essentiellement du récit de Polybe parlant du sommet des Alpes où Anniîbal arriva le neuvième jour , puisqu'il nous dit que ces sommets sont entièrement nus et dénués de végétation , parce que la neige y reste constamment été et hiver. Il y a dans cette plaine un grand village qu'on appelle le Bourg-de-^ Mont'Genè\^rty qui est éloigné de cinq quarts
d'heure de Briançôn , et d'une lieue de Cé-^ zone. Il n'y a qu'une partie de la descente vers ce dernier village qui soit très-rapide , et cette partie n'a pas cent toises de longueur (i); c'est probablement cet endroit que l'on appelle le Tourniquet ^ ^arce que le chemin y décrit des zigzags, *
• Après que ^ toute son • armée eut passé le défilé, Annibal s'empara de la ville ou du fort qui étoit le chef-lieu dé cette contrée ; il s'empara aussi des villages voisins : ce fort sera : Cézane , et les autres villages seront ceux que Jon trouve dans la vallée de la Doire-Suzine , ou Petit^-Doire , avant d'arriver à Oulx , petite ville qui est éloignée de 7 inilles de Céian^. Nous voici dans une vallée du Piémont qui conduit directement à Turin ^ et Parafée carthaginbise n'en est plus qa'à -cinquante milles, ou à quatre jours demaroh^, et cependant Tite-Live continue à traduire Polybe. Il dit comme lui , que depuis cette ville où Annibal avoit trouvé beaucoup de bétail pour nourrir son
-ip
(1) Yojez un pcltt ouvrage întilulé ; Topographie des Grandes Alpesj publié par le inarç|uis de Pesa^. Turio^ 1793,
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armée , il aroit cheminé pendant trois jour^ sans rencontrer aucun obstacle ; iju'il étoit arrivé enâuite choz une autre nation qai vint à sa rencontre ^ lui offrit tles vivres y des guides et des otages ; que ce peQ{4e attaqua son armée dans un <îhemîn étroit , dominé d'un côté par les escarpemens d'une haute montagne; que Tarwée ^wrouva une grande perte en franchissant ce défilé , et qu'enfin Annibat atteigiût le sommet des Alpes le neuvièncie )0Ur«
Nous avons vu dana Polybe que ces neuf jours étoient la marche depuis le passage en défilé par kquet on pénétroifc dans les Alpes jusqu'à leur somtnat , et que cet espiebce étoit d'environ gS cûiUes* Transportons-nous maintenant au J|f ont*^GrenèVre , et comptons neuf journées de n^arcbe» ou gS milles ^ depuis le pas^gç de cette montagne, en prenant la route de Turin , nous dépassemn& nonseulement cette ville, mais nous aflriverons 35 milles plus loin , sur la route de Milan.
II. nous i?este encore la descente dea Alpes,, qui employa quatre jours, car Tite-Liye dit aussi que l'armée employa quinze jours à traverser les Alpes, dont neuf à parvenir à leur sommet , deux jours de campement
sur ce sommet, et par consëquent quatre jourd à descendre; mais^ ou trouver cette descente, puisque nous sommes déjà dans les plaines arvosées par le Pô ?
Telle» sont les inconséquences et les ab^ surdités dans lesquelles Tauteur romain est ton^bé en prenant une route différente de cdle que lui indiquoit Polybe, et en vou-^ lanl y rapporter tout ce que ce dernier raconte die ht marche d'Asmibal ( 1 ).
Quelques auteurs , comihe fe dhe valîer de Fotard^^ ont chercW des détours pour allonger le passage des Alpes; au lieu de suivre la v^oie romaine après le Mont-Genèvre , ils ont iPait traverser à Annibal fe coi de Sesirière^ pour entrer dans la vallée dé PragebiSj et, non contens de cela, ils Tént fait monter a^vec toute so» armée au col de hi' Fenêtre^ pour redescendre à Fenestr elles , et aller de là à Pigne^él; mais Tite^tîve ne
(]) Tout ce que je viens de dire sur TilerLiveme paroit si clair et si évident, que c^èst pour moi une cbose ineonit»rébfti7irît>Ie qu'uh hômnàe de bon sens, domine Jttittpposti^u'dsftM* Lqti^ôbiH», dont je parlerai plud bas, a4(p^ eilcpT^ ao«ii0Qir ^ef iVoypoawoit>coiicilier. en* trâeu:^ ler^tde Til^-Live aveicxcBlqi.c(e Vplyb^*
HISTOmE
Cifip. 3&
Les troupfcs ne furent cependant point décou»
raçéeft par ces difllciillé^ | étant suffisamment accouluvjées à de tels accîdeos.
Mais lorsqu'elles arrivèrent à un certain endroit , où il n'étoil possible nî aux éléphans ni aux clie- Taux décharge d'avancer, parce que le chemin étott trop étroity\a terre qui auparavant étoit très-escarpée dans /'««yo^tc^ de près de trois demi-stades (9^8 pieds), s'étant éboulée davantage depuis peu de temps, toute l'armée fut remplie d'effroi: les soldats se livrèrent au désespoir, et leur courage les abandonna.
Au premier moment, le gcnéralcarthaginois chercha à lourtier cet endroit difficile; mais, la neige rendant tout antte pas-^ sage impraticable , il fut obligé d*\ renoncer.
L'on arriva ensuite à on escarpement beaucoup plus étroit^ où la face detf rochers étoit tellement à pic , qu'un soldat sans armes et €& tâtonnant pou** voit à peine se dévaler en bas, ens'accrochant avec les mains aux souches et aux broussailles qui crois^ soient à l'entoar. L'endroit étoit déjà naturel»
lement trèa^roide y mai9 lin éboulement récent de terre dans cne hcuUenr d'en viron mil le pieds a voit rendu cet endroit encore plus escarpé : là la cavalerie s'arrêta tout court ^ comme si c'èfàl été le bout du diemin. Comme An<»
ni bol ne conceveit pas ce qui pouvoft arrêtée* l'armée, on vint lui dire que c'étoitnn es^sarpement im« praticable: Il se transport ta sur les lieux pour les examiner.
H n'hésita points quoi- €jue le détour fût fort Ion g y de conduire son armée par àe% endroits où il n'y a voit poiut de sentier et où personne n'avoit passe auparavant^ mais ce chemin fut insurmontable.
bXJ PASSAGE DES ÀLPËSé
tHAV. 55.
, Car ce qui arrivoît étoit tine chose très-htoguUère et trës*extraordîaaire.Sttr de ia vieille neige, conser* Tée depuis l'hiver précédent) de la noavetle étoit tombée tout réc^mméiit :
on pénèlroit aisément celieci , parce qu'elle étoit molle et pieu épaisse; mais lorsque les hommes Vearent foulée aux pieds et qu'ils atteignirent la neige de dessous > qui étoit gelée, leurs pieds ne pou-^ ▼oient pas s'j enfoncer; ils gUssoient el lomboient, totnme cela arrive à ceux qui marchent sur un i^tfaîn boueux à la surface.
Ce qui leufarrivoît ensuite étdit encore plus pénible , car ne pouvant pa^ pénétrer la neige infé- Heure^ s'ils venoient à toiuber et qu'ils voulussent s'aider de leurs geiïodx ott s'accrodhfer^ h quelque chose pour se f élever, ils glissoient eitcore plus, entraînant 9set eux ce qui leur servoit d'appui , parce que la pente étoit extrêmement roide.
tiar sur de ta vieille neige qui s'étoit conseryée X il en étoit tçimbé de la nouvelle de peu d'épaisseur : les pieds pénétrant celW'Ci, qui étoit molle et peu profonde, leti pas et oient assurés ; n^ais»
des que cette nouvelle neige fut fondtie par \û passage d'un si grand nombre d'hommes et dé chevaux , on ne marchoit plus que sur la glace inférieure mise à découvert^ et dans la boiie liqiUdâ formée par la neige foii*> «Unte.
11 y eut alors une lutte terrible , car , comme lëîi pieds ne pouvoient faire aucune empreint^ sur la glace unie^ et qu'ils man'quent plus vite à la des^ cente , les soldats tomboient à chaque instant ^ pour peu qu'ils voulussent s'aider des genoux ou des mains pour se relever :
ces soti liens même venant à leur manquer , comme il n'j avoit .m p1antes> ni racines auxquelles Us {iussentfse. tfy tenir avec le . pied .ou la ^main ^ ils roulotent sur la glace polie et dans là
Mais les bêles de somme^ en faisant des efforts pour se relever, rompoient la croûte de la neige, et restoienty pour aifnsî dire, enchâssées avec leurs fandeani ,*à cause de leur poids et de la congélation ée la vieille neige.
Annibal , abandonnant ^QÀc l'espérance de passer par-là , campa à I en- ^réede cecbemin difficile. 11 ût.. en lever la neige , et ia multitude se mit à Toa* vrage |ioar reconstruire le chemin le long du préis^^e. '
'Parce moyen, Annibal fil faire <. en . un )our un tcshemin assez :bon pour les clievattx ci. les bêtes ^c somme; il les fit passer abat de suite > et tes dispersa dans les pâturages^ dressait jde -nouveau le camp dans les endroits
neige fondue et détrem« fée.
Les bêtes de somme pénétroient quelquefois dans la neige inférieure^ el lorsqu'elles glissoient et qu'elles vouloient se retenir en frappant du pied arec plus de force , elles la brisoîent tout-à-fait , en sorte que la plupart d'entr'elles restoient fixées dans la glace durcie et fortement congelée , comme si elles étoient prises dans un piège.
CHAP. 3j.
Enfin ; les hommes et les bêtes de somme se fa« tiguant inutilement , Annibal dressa le camp sur la montagne , ajant pour cela nettoyé la place avec beaucoup de peinera cause de la grande quantité de neige qu^il fallut piocher et enlever. IL ilt travailler, «es soldats à l'escarpement, pai;* lequel seul il pouvoit y avoir un pas^ sa^e.
oli il n^y avoit point de neige.
Mais il fit IraTaîiler les Numides , par bandes , à la construction du ehe-' min, en le faisant ap** puyer.
Après bien des fa lignes, il réussit au bout de trois )ours, quoiqu« avec beaucoup de peine, à faire pas« ser les éléphaus.
La faim a \*oit réduit ces animaux h Tétat le plus déplorable; car les som«mets des Alpes et les en-> droits qui sont dans leur voisinage sont tous eniièment nus et sans arbres , la neige y restant constamment été et biver; mais les lieux qui sont au milieu de la montée des deux
Comme il éloit néces-* saire de rompre lerocber, les soldats abattirent dans les en\ irons des arbi^s monstrueux qu'ils ébran* chèrenti et, après en avoir fait un tas énorme > ils y mirent lefeu; datiscet inS'* tant, il s'éleva un vent violent qui augmenta l'embrasement. Quand les ro« cbers furent ardens, ils les rendirent friables en ver' sant du vinaigre dessus! je rocber étant ainsi calciné par le feu , ils le brisèrent avec le fer, et ils adoucirent la roideur de la descente par de conrtsi zigzags , jusqu'à ce qu'enfin on pût faire passer nonseulement les bétes de somme ^ mais encore lea élépbans.
Comme on avoit em« ployé quatre jours à travailler au rocber Jes bêles de somme (i) furent sur le point de périr de faim ^ car les sommets des montagnes sont presque nus^ et s^il y a quelques pâturages f ils sont couverts de neige. Les vallées iofè' rieures offrent des pentes bien abritées, des forêts le lon^ des ruisseaux^ et des endroits qui méritent
(i) Les éléphans et non les bêtes de somme.
côtés ^ ffont boisés > abondent en arbres et sont propres à la culture»
HiSTOIfiÉ
CIIAF. 5é.
Ànnibal y rassemblant toutes ses forces > commença à descendre, et le trobrëme jour ayant acbe* Té complètement le passage par les précipices cidessos mentionnés^ il atteignît la plaine^ ajant perdu, pendant toute sa marcbe , un nombre considérable de soldats par l'attaque d^s ennemis > le passage des rivières et les précipices des Alpes. Il perdît aussi des chevaux et des bétes de somme en nombre plusconsidérable.
Enfin , ayant atcompi!
sa marche depuis Garthagène en cinq mois et \t passage des Alpes en quinze jours , il entra bar* aiment dans les plaines
3ui avoisiiient le Pô et ans le pays des Insubrea.
d'être cultivés par les hommes.
On envoya les bêles de tomme dans ces pâturages, et Ton accorda trois jours dé repos aux bommes fatigués d'avoir travaillé aa chemin.
Ils dtisceiidirent ensuite dans la plaine par des endroits plus faciles et chez des habitans d'une disposition plus paisible^
CitA?. 38.
Telle fut approchant ta manière dont I armée carthaginoise descendît en Italie, cinq mois après le départ de Carthagène/ el, suivant quelques auteurs, après avoir employé quins^e jours à traverser' les Alpes.
Nous voyons que le récit de Tite^Lîve n'est autre chose que celui de Polybe , avec
des^ additions et quelques changetnens qui), bien loin de le rendre phis clair et plus conforme à la situation des Keux, ne sont quedes fictions ou des exagérations qui le dé-* Haturent.
Nous cherchons d'iabord sî dans te route que Fauteur latin a préférée à ceHe àer Polybe , Pon trouve un endroit où, à la fin d'octobre, il- auroit pu rester de te neige depuis rhî ver précédent; ce ne sera' pas à fa descente du Mont-Genèvre , puisque te sommet de ce passage est habité et cultivé, et que, par cette raison, son élévation audessus de te mer ne peut pas être de plus de 700 à 800 toises:, en sorte qu'au milieu de juin il n'y a phis de neige; îl n*y reste donc jamais de neîgeancienne. La neige^ne peutse conserver toute Tannée qu€ d^ns les passages fbrt ëievésott dans des situations particulières, telles qu'on en trouvQ dans les hautes npiontagnes' où des avatenches qut d'escend&nt des faces escarpées, accumutent des masses consîdé'rables de neige qui n'ont pas te temps âe' fondre avant le retour de l'hiver. Nous avons vtt que ce cas particulier se rencontre à te descente du Petit Saint-Bernard*.
Quelques auteurs, comme te chevalier de