S HISTOIRE
Folard y après avoir fût passer à Annibdl le Mont-Genèvre et le col de Sestrières , l'ont fait encore monter au col de la Fe^ nêtre , et c'est depuis là qu'ils ont prétendu que ce général fit voir à son armée les plai^ nés de lltalie. Ce passage , qui traverse une des ramifications latérales des Alpes du côté du Piémont , n'est pas plus, élevé que le Mont-Genèvre, Voici ce qu'en dit le marquis de Pezay dans sa Topographie des Grandes ^Ipes , p. 7 G : tt Le col de Fenêtre est bon pour les phevaux et le^ coutures. •• .\\ c'est le grand ciiemin que tiennent les habitans de la vallée de Pragelas pour aller à Suze- >» . Nous ne reconnoissons pas dans ce grand, chemin ^ praticable pour les voitures , un passage très-élevé , ni un passage qui puisseavoir présenté dans aucun temps les grandes difficultés que rencontr^^ Varniée carthagi-* noise.
Revenons à Tite-Lîve» L'addition la plus èxtraordin^iire faite par cet auteur, au récit de Polybe , ejst cçUe di^ rocher calcine par, le feu j, et décomposé ensuite par du vinaigre. Nous voyons dans l'autçur grec . que , pourfaire passer les chevaux et les éléphans , il fallut reconstruire Iç chemin le long du pré*
DU PASSACrEnOp^ ALPES. 279
cîpice^ et l'appuyer > ce'qjai ne put se fairç qu'avec des troncs de:,$ap)ns cp\ipés doi)^ une forêt, voîsinjç* Au lieu de. ce majen simple et très-naturel,: pnployé ejacore de nos jours dans . le noémç endro'^t de la des* cente.dtt Petit Saint^^ernîird, Tite-Live en imagine un autre si ex;traordinaire ^ qu'il vaut la peine de rexanainen , . . >
Je ferai d'abord observer qu'en parlât d^ 1 eboulement de terre ,qui avoit emporté. If chemin dans une lougueiir de mille pieds; Titerl^ve substitue lei inot hauteur àiiC^kn A*espaoe^ ce qui dénature complètement. U chosCf Au lieu d'un chemin .^ pente doue?
et san3 tournans^ le Igng du flanc e^cgçpe d'une montagne^ nous avons unpreç^pioe de mille pieds die hautetaur y' au fond duq|i€^ un; soldat leste et hardi peut à pdne «sferdér val^ 9 let contre la face escarpée duq^^^J'iOft fut obligée de tailler perpendiculaùrem^t 4^ chemin en courte, zigzags;, ou petits tour^ nans , ^pour adoucir la» pentef : ^ un[tri^v«î3 «enviable auroit exigé plusieurs mdîs >tpott|* Taôbever ^ surtout* pour y feire passer • d^ éléphans* r.n^
Pour amollir le. rocher et pour y ediiper le chfinin avec, plus db isiçilité^ ^on laee»
st%o Histoite.
mula un tas énoi^me d'arbres monstrueux îiuquel on mit le 'feu. H se présente ici une ^flStculté , e'est de savoir dans quelle partie de Pescai^ement on put placer cet énorme, bûcher , qui devoit former un carre de cinquante pieds au moins ; car ces arbres monstrueux ne pouvant être que des sapins, dévoient avoir «cette longueur, et en les rangeant en tas pour y mettre le feu, il fallut les croiser les uns sur les autres pour laisser entr'eux des jours suflîsans. Oà trouver un espace horizontal de cette grandeur contre une face de rdohers à pios ? Ce btbcher ne put donc s'entasser que sur le sommet du précipice ou à son pied. Dans le premier cas, le rocher seul sur lequel auroit reposé le brasier* auroit pu être rougi ou tendu ardeçt à unç profondeur de quelques |)duee$, ou, si Ton veut, d'un pied ; dans le second cas, il i^'y auroit eu que les ao^ tonnes de flammes qui auroient pu toucher Tescarpement , et comme cet escarpement ne peiit pas se. conjsid^érer comme un mur vertical, puiscpi'«;n so|dat avoit pu des<cendre en se tenant avec, les mains aux souches qui oi^oiâsoieht à l'entour ; les flamçiea ii'auTQient pas même, Couché la face du
DU PASSAGE D£$ ALPESé ^8i
rocher. Le brasier ou les flammes ne purent donc produire aucun effet sur Tescarpement, de quelque manière que Ton conçoive que le bûcher fût placé. Le-inoyen supposé par Tite-Live pour réparer le chemin , est donc purement imaginaire.
Lorsqu'on veut calciner la pierre calcaire, on la brise et on en fait un mur circulaire d'environ deux pieds d'épaisseur, recouvert d'une voûte composée de fragmens entre lesquels la flamme peut se faire jour ; on entretient le feu dans l'intérieur pendant quatre ou cinq }oih*s , et ce n'est qu'au bout de ce temps que les fragmens sont complet tement calcinés. Si , au lieu de la précaution de briser la pierre et de placer te feu dans Pintérieur du four , on plaçoit le feu sur la surface d'ua rocher solide , la calcination pénetrerodt à peine de quelques pouces , surtout au bout d\in seul jour, car ou ne peut pas supposer qu'on enti'etint plus long- temps le bûcher de Tite-Live«
Quant î^u vinaigre, je demande à ceux qui ont visité les montagnes s'il falloit tracer un chemin avec plusieurs tournant contre la face escarpée d'un rocher de mille pieds de ]biauteur, ce qui oocuperoit ui^e largeur
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de quelques centaines de pjeds^ je leur demande , dis-je 9 si tout le vinaigre que l'on pourroit rassembler , à plusieurs lieues, à la ronde, dans un pays biçn peuplé ^ suffijîoit pour mouiller une surface de rochers^ au3Sï étendue, et pour la pénétrer jusqu'à la pro-^ fondeur de pluaieurs pieds, de itinnière à pouvoir y tailler un chemin asse^ large pour que des éléphans pusseot y descendre : or , une armée qui àvoit perdu presque tous ses bagages par deux attaques différentes des habitans , dans lesquelles elle âvoit couru risque d'être elle-même détruite e© entier, pouvoit-eile avoir conservé une quantité de vinaigre bien considérabj^,. en >suppasant que ce fût la boisson ordinaire des. soldats car-r thaginois, ce que l'on ignore ? Des soldats qui traversent des montagnes ou ils trou^ vent de l'eau en abondance . pour boire , et rien à manger , ne se chargeroient-ils pas plutôt de provisions: qœ de vinaigre. ?
Je rappellerai ici le tableau que fait Po^ lybe, au chapitre 60, de l'état dbéploteable de larmée à son arrivée dans la vallée d'Aoste s « Le manque de nQurriture^ «fit éethisto-* » rien, avoit > t^Uen^nt ^défiguré li^ soldats , » qu'ils ressembloient à des bêtes sauvages»
» La faim , et un travail sans relâche , en » avoîent jeté un grand nombre dans le » désespoir , car il n'avoit pas été possible » de transporter par des chemins aussi dif- » ficiles que ceux des Alpes, des provisions » en quantité suffisante pour nourrir tant » de milliers d'hommes, et la plus grande » partie de celles qu'on avoit apportées, avoit » été perdue avec les bêtes de sommes. »
D'ailleurs quand l'armée entière auroit été chargée de vinaigre , quand on en auroit trouvé en abondance chez les montagnards qui habitoient le lieu où elle se trouvoit alors , ce vinaigre auroit été parfaitement inutile, parce que le brasier ou les flammes , de quelque manière que l'on suppose que les troncs d'ar* bres fussent placés^ ne pouvoient atteindre Fescarpement , et le vinaigre ou l'eau n'a d'effet sur la pierre calcaire pour la rendre friable, que lorsque celle-ci est incandescente.
Concluons donc que Phistoire du bûcher et du vinaigre est une fable inventée par le peuple ou par des auteurs aussi amateurs du merveilleux que Pétoit Tite-Live , et que celui-ci a recueillie trop légèrement^
Combien la manière dont Polybe repré-^ i^ente la chose est plus claire et plus natu-. relie ! C'est la simple vérité sans radditio» de rien de merveilleux. Il pousse Texac— titude jusqu'à nous dire quelle étoit la longueur de la partie du chemin, éboulé , elle étoit de trois demi*stades eu 9^8 pieds^ romains : c'est ce dont Tite-^Live a fait un escarpement de mille pieds de hauteur, tt fallut rétablir le chemin en le bâ^tissant ou le construisant de nouveau le k)ng du flanc de la montagne; pour cela, on rangea des troncs d'arbres suivant leur longueur , en les soutenant avec d'autres par-dessous , comme lorsque le général Melville y passa en 1776:
voUà peut-être l'origine de Pabatis de Tite- Live. On n'y mit point le feu pour calciner le rocher, mais on se servit de ces arbres piour reconstruire le ohemixi et pour Tap-.
puyer (i).
t< Je sens dans tout ceci , dit le célèbre- » historien Gibbon (2)^ que Tite-Livea voulu
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(1) Les li^ainî.des firent s^ns doute ip grands feux, pour ae chauffer Pdir> étant tres-froîd et la terre couverte de neige ; ces feux sont proh^bjement Forigine du bûcher de Tile-Lîve»
(3) ŒuYres mélangées d'Edouard Gibbon. Londres». 1796^ loin. II I p^, 182.
^ plutôt plaire à rimagination par une fable
»> romanesque , que satisfaire l'esprit par
» une histoire vraie et judicieuse. Le dieu
» qui apparut au général carthaginois , ces
» montagnes inaccessibles à tout autre qu'à
» lui^ le f^maigre avec lequel il fendit les
» rochers, tous ces faits sont racontés sans
» critique et sans défiance: c'est Homer
yy que nous lisons, et c'est Achille dont nous
>> suivons les exploits. Dans Polybe, tout
t> est raisonné , tout est simple et sans pah
» rure , une justesse d'esprit peu commune
» dans son siècle, etc. » (i).
Tite-Live fait travailler au chemin pen* dant quatre jours , au lieu des trais de Polybe ; il ajoute, encore trois jours de repos accordés aux hommes qui avoient fait ce travail ; puis il fait descendre Parmée dans
(t) CorneliQsNepjos est Krès^bref sur les obstacles qu'An* nlbal rencontra: <c Aunibal, dit-il , terrassâmes monta- » gnards qui voulurent s'opposer k son passage ] il ouvrit }) les chemins et les rendit praticables, en sorte que » l'éléphant chargé pût passer par des endroits où j> auparavant un homme sans armes pouvoit à peine se p traîner* ».
la plaine , ce qui feroit encore quatre jours au moins , en tout onze jours pour la descente des Alpes ; ce nombre étant ajouté aux neuf jours pour arriver au sommet et aux deux jours de campement sur ce som^ met , feroit en tout vingt-^leux jours pour le passage des Alpes. Cependant TiteXive dit ensuite que , suivant çueiques auteurs (savoir Polybe), l'armée carthaginoise açoit ^wployé quinze jours à truster ser }es Alpes.
Voilà donc encore une inconséquence de Tite-Live.
n me reste une remarque à faire sur le nombre de troupes qu'Annibal avoit conservées à son arrivée en Italie. Polybe , d'après une inscription qu'Annibal lui^neme avoit fait graver au promontoire de Lqcinium^ nous dit que ses. forces se montoient alors à vingt-six mille hommes en tout ; mais Tite- Live, pour qui l'exagération a toujours plus de charmes que la «impie vérité, préfère l'opinion de L. Cincius Alimintus, qbi fait monter les forces d'Annlbal à quatre-vingtdix mille hommes « nombre considérablement exagéré, p.uisqu'après avoir . passé le Rhône , l'armée carthaginoise consistoit en 46 mille hommes, et qu'à son arrivée en
Italie , elle ëtoit réduite à presque la moi« tîë , ce qui est d'accord avec le nombre rapporté par Annibal lui-même.
Quand on considère tout l'ensemble de la réfutation de Tite-liive, que nous venons de terminer , l'on comprend pourquoi les au^ teurs modernes qui, dans leurs recherchés sur la route d'Annibal , n'ont suivi que Tite- Live , ou ceux qui ont voulu combiner cet auteur avec Polybe , se sont toujours égarés. Ils ont été obligés d'entasser supposition sur supposition; ils ont accuse tantôt Polybe j tantôt Tite-Live, de s'être trompe', suivant que les détails de l'un ou de l'autre ne se rapportoienfc pas à la routé qu'ils croyoient la véritable.
Nous terminerons ce chapitre par tin pa* ralièle entre l'auteur grec et l'auteur latin.
Quand on compare Polybe et Tite-Live comme historiens^ et non comme écrivains , on est frappé du contraste total- qui existe entre ces deux auteurs; «Le premier est d'une exactitude si remarquable, qu'elle excite l'étonnement et l'admiration : toutes ses descriptions, toutes ses distances, sont conformes aux lieux actuels; jamais il ne fait faire à l'armée un pas. hors dç la route
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naturelle, ou une marche trop lotiguè ott trop courte. Les connoissances . qu'il mani-* feste en géographie sont d'une justesse qui étohne pour le temps où il vivoit.
Le second est d'une inexactitude rebutante; ses descriptions , toutes les fois qu'il s'écarte de Polybe , sont le plus souvent en contra-* diction avec la nature des lieux et avec le bon sens» Il néglige complètement les - dis* tances ; il fait faire à l'armée , sans s'en douter^ une marche rétrograde considérable ; il lui fait traverser une étendue de pays de plus de 25o milles I puis il la ramène au même lieu d'où elle étoit partie pour faire cette marche : il lui fait parcourir en neuf jours un pays qùili'exîste pas sur la route qu'il a choisie. U moîilre . ainsi en géographie ujie ignorance impardonnable chez un his" torien , surtout chez un historien qui vivoit sous Auguste » sous cet empereur qui donna à l'Empire romain presque toute son étendue, et qui fit ouvrir toutes les voies rkii-litaires qui traversoient les Alpes»
Que conclure de ce parallèle ?. que lorsque nous croyons lire l'histoire . romaine dans Ïite-Live, nous ne lisons quelquefois qu'un roman; que lorsqu'on écrit l'histoire ro-
maine, et que le même sujet a été traité par Polybe et par Tite-Live» on doit tou-^ |ours préférer le premier au second, et qu'en particulier» lorsqu'on est arrivé à l'expédition d'Annibal en Italie ^ on doit fermer Tite-Iive et ne suivre que Polybe.
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