‹ Histoire du passage des AlpesChapitre 42 sur 48 · CHAPITRE II I · texte numérisé non relu

CHAPITRE II I

Remarques sur les Auteurs qui ont été induits en erreur par Tùe-Liçe^ et en partie culier sur la route indiquée par le Marquis de Saint-Simon, Réponse à quelques objections*

Jr ARMI les auteurs anciens qui ont été induits en erreur par Tite-Live, on peut mettre au premier rang Strabon qui écrivoit quarante ans après que Tite-Live eut publié son histoire. L'auteur géographe faisant rénumération des passages des Alpes connus de Polybe , nomme le chemin par le pays des Taurinij et il ajoute , par oit passa Annibal; or le chemin par le pays des Taurini est le Mont-Genèvre; Strabon croyoit donc conune Tite-Iive que ce chemin avoit été celui d'Annibal.

Parmi les auteurs modernes ceux qui ont été égarés par Tite-Live, sont principalement le chevalier de Folard , D'Anvillc , le marquis de Saint-Simon , le général Frédéric

Guillaume » le Comte de Fortia d'Uii)an, et M/ Letronne (i). Cinq de ces auteurs ayant) comme Tite-^Live, choisi le Mont^ Grenèvre, eU' suivant pourtant des routes différentes pour atteindre ce passage , il est inutile de nous occuper de leur réfutation (2). Nous passerons à Topinion du marquis de Saint-Simon » développée dans une longue préface de son histoire de la guerre ^^s Al]» pes, en 1744 (3)*

Ce dernier suit Tite-^Live esset e^cactemeiit jusqu'à la Durance ; mais, Au lieu de remonter cette rivière jusqu'au Mont-Genèvre , il entre dans la traUée de Barcelonnette* Nous allons prendre sa route depuis le passage du Rhdne.

n conduit d'abord Ànnibal jusqu'à Vienne.»

après l'avoir fait traverser Tlsère près de Saint- Marcellin^ à 3o milles au-^dessus de son em-

(1) VoyeÉ «a article dû Joarii«l des Slivàns> potsr Jaûirier 18 ig*

(s) C^sl unes chose tarteusie que de \Dîr comme la parlie méridionale du Dauphiaé a été sîllonnte par les routes vagabondes de ces différens auteurSé

(3) Histoire de la guerre des Alpes , OU campagne de 17 44 y par les armées combinées d'Espagne et de France» etc. ; par M. le marquis de Saîni-Simoa, aide« dct^amp du prince de Coati. Amsterdam, 17 70^

bouchure dans le Rhône; puis il lui fait redescendre le Rhône jusqu'à Saint-Paul-Trois- Châteaux, au même endroit où il suppose que Tarmée carthaginoise avoit passe ce fleuve^ Cette marche directe , et rétrograde de 200 milles au moins, qui ramène Tarmëe au même point d'où elle est partie , seroit incroyable de la part d'un homme dans son bon sens , si une carte jointe à l'ouvrage , ne venoit pas confirmer que c'est bien ainsi que le marquis Tentendoit. Quand le marquis de Smnt- Simon a vu où le conduisoit Tite - live^ comment nVt-il pas compris que Tauteur latin devoit s'être trompé ? comment n'a-t4l pas senti qu'après avoir remonté le Rhône jusqu'à \ienne, il étoit absurde de supposer que l'armée fût revenue sur ses pas pour traverser une seconde fois le pays des Triccis^ Uni? Nous avons excusé cette marche rétrograde chez Tite-Ldve, en supposant qull ne s'en doutoit pas ; mais comment l'excuser chez Taide-de-camp du prince de Conti , qui l'admet le sachant bien ?

Ce qui va nous surprendre tout autant^ c'est qiue la marche directe de dix jours en remontant le Rhône, qui se termine à Ventrée des Alpes j pendant laquelle ^ suivant Polybe >

l'armée parcourut 800 stades , est convertie par le marquis , en une marche rétrograde en redescendant le Rhône, marche qui commence à Vienne , et se termine à Vendrait où Varmée açoit traçer$é lefiewe.

Depuis cet endroit» la route du marquis »

tracée sur sa carte , traverse en droite ligne » à vol d'oiseau » les montagnes situées entre Nyons et Serre. y pour arriver à la Durance entre Tallard et la Bréoule. C'est à cette dernière petite ville , située à l'entrée de la vallée de Barcehnnette , qu'est, suivant lui f l'entrée des Alpes ; il place ce point important de la route d'Annibal immédiatement après le passage de la Durance, sans faire attention que , depuis ce passage , l'armée avoit , suivant TiteLive, traversé un grand pays de plaines avant d'entrer dans les Alpes.

Notre auteur admet le nombre de )0urs que l'armée carthaginoise employa à se rendre du passage du Rhône jusqu'à l'entrée des Alpes»

Ce nombre est de quatorze, dont il &ut retrancher au moins un pour ce qui se passa à Vienne* Dans cet espace de treize jours, et en prenant la route du marquis de Saint-Simon, l'armée auroit fait environ 290 milles^ c'est-à-dire 22 miileft par j[our. Cependant,

>!94 HISTOIHE

nous avons fait remarquer que Tannée ne pouvoit parcourir, l'un dans l'autre » que 12 milles par jour; de plus, cette distance s'écarte considérablement de celle de Polybe » qui est de lyS milles depuis le passage du Bhône jusqu'à l'entrée des Alpes. Dans le nombre de 290, nous n^avons tenu aucun compte des détours nombreux qu'une armée auroit été obligée de faire pour éviter les collines et les montagnes <]ui se trouveiit sur cette roqte«

Le marquis de Saint-Simon a bien remar«»

que que le peuple qui avoit attaqué l'ar^ mée a l'entrée des Alpes, étoit AUobroge^ malgré cela il transporte ce point de la rout» d'Annibal à l'entrée de la vallée de Barçelon-

^ nette , et Péioigne ainsi de plus de vingt lieues de la partie la plus voisine du territoire de

' cette nation ; mais il se tire de cet argument» qu'il sent bien qu'on pourroit avec raison lui opposer , en cherchant dans les nomtireuses étymologies qu'on a données du mot Allobfogey celle qui peut être favorable à son expKcationii « Ce mot, celtique dans son

* «t origine, dit-il , est composé de deux mots, « all^ qui veut dire haut , et bro , qui signir* ^ fie terre^ dont on tire «gisement le oiom d^

DU PASSAGE DES. ALPES. :»g5

5( 'montagne^ et celui de montagnùrd y qu'où fi rend par celui d^Alldkroge. »

Mais en supposant que cette étymologie (qui estde Bochart) soit la meiUeure desdùp que rapporte le dictionnaire de Trëvoux , on . peut répondre au marquis : S'il y. avoit un homine qpi «'appelât MarUagnard^ que C(St homineetla maison qu'il habite fussent parfais tcment connus de ces voisins, etqu'il fût {trouvé qu'il a attaqué un étranger sur le chemin de . son village pour le dépouiller , adntettriez^ vous , comme une preuve de son innoçepce 9 la raison qu'il vous donneroit que le nom de montagnard j^tOit s'appliquer à tout homdie qui habite les montagnes? Non» sans doutew Tel est cependant votre raisonnement poujr rejeter sur d'autres que sur les. Âllobroges , pro{Mrement. ainsi nommés y rirruption de .

ces peuples contre les Carthaginois*

Les Allobroges y ou Allobriges (comme les Grecs les appeloient), quelle que soit l'ancienne étymologie de leur nom, étoient un peuple dont les limites y très-bien connues, ne s'éten*r doient point au midi de l'Isère, et ils habitoient ■ plus de pays de plaines que de pays de; montagnes; or, on n'appellera pas sans dpute>nonr> t€Êgrwrds les habitans des territoires de^

2^6" HfSTOIRB

G^iiève, deRamiHy^ deChmobéryj de Yienn^ etc. , qui formoient cependant laplus grande ptirtié de FAlIobrogie, < L'ëtymologie de leur nom, qu'adopte llf. de Saint*Simon, n'est donc pas* admissible.

' Reftournonis chez les Caiuriges^ quioccu-pdjent la vallée de Barcelonnette. Bepuis la Bréoule , le marquis conduit Annibal à Bar^ ctBltfnnetle , parce que c'est la seule i^ille de Pautre côté de la Durance eu Pon puisse trowçtr desolwiers. Cette raison parott d'abord bizarre , avant que Ton sache sur quoi elfe est fondée.

Polybe dit qa'Anmbai étant arrivé chez un autre peuple » les habitans du pays vinrent à ' sa rencontre, portant à la niain des rameaux çerts et des guirlandes , qe qui est un symbole de paix chez presque tous les Barbares , comme le caducée Test chez les Grec^ Les mots qui signifient rameaua: çertSy ont été traduits ra^ meaux d^olis^ par Dom Vincent Tbnillier , ce qui a fait croire au marquis qu'il croissoitdes olwiers dans le pays habité par ce nouveau peuple , qui avoit conspiré contre Annibal.

Ce fut le sixième jour de son entrée dans les Alpes qu'Annîbal arriva chez ce nouveau peuple , et Baf'celonnette n'est éloigné que de

22 milles de la Bréoule ou Bréaulh ^ en sorte que Tarmée n'auroît &it que ^2 milles en cinq jours y tandis que dans la marche précédente , elle avoit parcouru 22 milles par joun Telles sont les inconséquences dans lesquelles tombe le maïquis de Saint-Simon : nous le suivrons cependant encore jusqu'au sommet des Alpes. ,

Après avoir quitté Barcelonnette , Tarmée remonte la vallée de VUbaye jusqu'au Col de VArgentière; mais, aulieu de descendre dans le Piémont par la vallée de la S^ure ^ elleerre sur tous les sommets des montagnes au nord jusqu'au Mont-Viso^ ou le Pô prend sa source. « Quoique je ne sache pas précisément , dit «t le marquis , quelle route Annihal s'est ou* ff verte pour arriver à la sommité des Alpes» tf je ne le perds pas plus de vue qu'un cha;sseur « qui, des hauteurs , laisse sa meute parcourir « les routes et les fourrée&d'un bcHS à Tentréct « duquel il l'a conduite; il' ne la poit plus , tf maïs il Pentend au loin » et la rejoint aussitôt a qu'elle quitte les fonds. Je me retrouve de tf même avec Annibal sur le Mont^Viso^ sans « m'inquiéter de tous les détours où la fraude tf de ses guides, son peu de confiance en eux , tf et son manque de connoissance de Tinlé^

29^ HlSTOAB

« rieur des montagnes , ont dû le faire errer « pendant neuf jours. — • On peut aisément a conjiecturer que le petit roi, nommé Magile^ « ayant, comme tous les autres Barbares, le « dessein de détruire les Caithaginois pour « profiter de leurs dépouilles , les conduisit « dans les plus dangereux passages des envitf rons de son pays, qu'il connoissoit bien , et « où Ton pouvoit plus aisément exécuter les tf complots tramés entre ces Barbares. »

Yoilà donc cet ami et cet allié des Carthaginois transformé en un traitre; ee roi qui étoit venu des plaines de la Lombardie pour servir de guide à Annibal, et pour Tassurer de la bonne disposition des Gaulois qui habitoient ces plaines , de ces Gaulois qui furent fidèles, à leurs promesses, en se joignant aux Carthaginois dans leurs guerres contre les Romains. Nous avons vu que, bien loin d'égarer Annibal et son armée, Magilus les conduisit par la route la plus facile et la mieux connue , sans s'en écarter d'un seul pas.

« Tite-Live annonce clairement, continue « le marquis, qu'Ânnibal est venusurleilfon^ « Visoj sur cette montagne où Ton ne rente contre que des escarpetnens presque conti^ a nuels; c'est nécessairement e/tf /a sommité

DUPASSAGE DES ALPKS. 299

« du Mont'Fisoy qui s'élève sur le^ Alpes « comme un promontoire sur le bord de la « mer, qu'Annibal montre à ses soldats llta- 4t lie et les terres qu'arrose le Pô , qui se trou- « voient autour d'eux et au pied des Alpes»

« Ce fleuve prend sa source au pied du Mont- « Viso. L'on assure à ceux qui se piquent d'à- « voir une bonne vue , que de son sommet « on découvre la plaine du Piémont : on me « l'a montrée comme on fait à tous les voya- » geurs , mais je suis forcé de convenir que je « n^ai pu la çoir qu^en imagination , à cau^e tf de l'oscilliation de l'air j et de la longue « chaîne de montagnes qui se trowe entre « deux* »

« Le Mont-Viso est l'endroit où le héros de a Garthage a donné de si grandes preuves de «c son courage et de l'élévation de son âme»

tf — -Annibal, en pleine marche, se trouve «t subitement arrêté ; il accourt pour recon^ « noitre l'obstacle, il trouve \m rocher dont tf la pjente est d'une roideur excessive. — • Ce «c sentier descendoit de la tête d*une monta-- « gne i^ers son pied. — L'imagination peut ai- II sèment se porter à l'étendue d'une monta- (c gne telle que le Mont-Viso , qu'on croit de a sSoo toises plus haut que le niçeau de la

3oO HISTOIIMS

« rwière Çi) (le Pô), qui part de son pîed> « lorsqu'elle est arrivée à Turin* On peut « aussi facilement concevoir que ce sentier , a tracé par les gens dtf lieu sur le rocher » « étoit exposé à tous les éboulemens qui tom* « bpient d'en*haut , et qu'ainsi ces inégalités , tf consolidées de siècle en siècle par la nature, « formoient des défilés et rompoient Puni de « la surface. >»

« La montagne n'étant pas couverte de « terre 9 tïn^ofkvtinttpL^xm^ surface de pierre ^ a* on creusa le sentietr suivant la trace qu'An- <x nibal ordonna, etc. y^

C'est ici que le vinaigre de Tite-Live joue un très-grand rôle , et que le marquis nous explique de quelle manière ce foible acide opéra ; mais nous ne le suivrons pas dans s/&& explications.

Annibal , en arrivant auprès du Mont-Yiso, devient tout-à-rcoup un amateur ardent des montagnes. Il monte jusqu'à la sommité de ce pic inaccessible pour jouir de la vue des plaines du Piémont , et pour les montrer à ses soldats. Il s'élève pour cela jusqu'à une hau-

(i) CeUehaulenr est fort exagérée 9 elle doit être de 3000 toises. Le passage du Mont- Visa est élevé d'environ 1600 toises au-dessus du niveau de la oier.

DU fASSilG£ D£S ALPES. 3oi

feur que Ton croit être de 2600 toises, et par tonséquent supérieure à celle du Mont-Blanc.

Les escarpemens presque continuels du Mont- Yiso ne Tarrêtent point ; les neiges et les glaces éternelles dont une montagne de cette élévation doit être couverte ; les neiges fraîches tombées depuis p«u , qui rendent si pénible l'ascension des montagnes , sont pour lui de trop foibles obstacles; il ne considère ni la fatique ni les dangers auxquels cette ascension va exposer lui et ses soldats , ni le temps qu'ils seront obligés de consacrer pour atteindre une sommité aussi élevée ; ils n'ont pas assez des fatigues déjà endurées en montant les Alpes, fatigues dont ils dévoient se reposer en campant au sommet du passage , au lieu d'aller escalader, au milieu des neiges, une haute montagne, pour 7 jouir 'd'une belle vue.

Le marquis de SaintSimon quitte Annibal au pied du Mont-Viso , pour s'occuper de la réfutation de la route indiquée par le chevalier de Folard, et c'est par là qu'il termine sa longue préface qui traite uniquement de la route d'Annibal.

La manière dont ce sujet a été traité par la plupart de ceux qui s'en sont occupés , en particulier par Id chevalier de Folard, le mar-

302 ttîSTOIËE

quîs de Saint-Simon et M*Whitaker, dont nous parlerons dans le chapitre suivant, a jeté un vague , une obscurité sur cette route , que Ton a cru impossible d'éclaircir. Ces essais ont été faits sans précision , sans jugement, sans recherches préliminaires sur la direction des anciennes routes des Alpes. On s'est obstiné à vouloir accorder Tite-Live avec Polybe, sans s'apercevoir que la chose étoit impossible; le marquis de Saint-Simon est celui qui s'est donné le plus de peine pour les concilier Pun avec l'autre ; il croyoit même y avoir réussi ; car il dit à la fin de sa préface : Tite^Lwe est , à ce qiûLl me semble^ toujours d accord açeç Polybe. Il regarde le passage de la Durance comme un incident certain de la • marche d'Annibal, ce qui lui fait dire (page 5), que le passage de la Durance aa-delà du pays des Voconces , détruit absolument l'opinion qu^Annibal açoit passé par les Alpes grecques ( le Petit Saint-Bernard). Le ton affirmatif de Tite-Iive lui en a imposé ; cependant, s'il avoit bien examiné la route de Polybe, il auroit vu que, bien loin de s'approcher de cette rivière , elle s'en éloignoit considérablement

DU PASSAGE DES ALPES. 3o3

Héponse à quelques objections.

La route d'Annîbal telle qu'elle a été dëterminëe dans la première édition de cet ouvrage , n'a été attaquée que par un seul auteur , savoir , M/ Lelronne , qui a inséré sa critique dans le Journal des Savans pour Janvier 1 8 1 9« Cette critique est faite avec tant de légèreté, elle est tellement dénuée de tout argument solide » Fauteur fait si évidemment violence au sens de Polybe pour le plier à sa manière de voir, que j 'au rois pu me dispen^r ^'y repondre. Cependant , dans une lettre adressée aux Rédacteurs de la Bibliothèque Universelle le 5 Août 1819, j'ai cru dévoir répondre à quelques-unes de ses objections; j'en ai fait de même à l'auteur de YHîstorien Suisse qui avoit employé les argumens de M/ Letronne pour attaquer mon opinion. Je vais donc extraire de ces deux réponses ce qu'il y a de plus saillant :

M.*^ Letronne croit que les 800 stades parcourus par l'armée en côtoyant le fleuve, doivent se compter le long de Flsèye : mais il

3a4 HISTOIRE

oublie que ces 800 stades faisoîent partie de la distance totale des 1400 stades comptés par Polybe k long du Rhône ^ depuis le passage de ce fleuve jusqu'à la montée des Alpes , ensorte qull est évident que c'étoit encore du Rhône dont vouloit parler Polybe. La distance totale parcourue par Tarmée le long du fleuve 9 se trou voit divisée en deux parties inégales par Ilsère , Tune de 600 stades et l'autre de 8oo. Polybe n'avoit parlé de Ilsère qu'une seule fois en la nommant par son nom, et cela occasionellement , tandis quil avoit désigné le Rhône quatorze fois auparavant, par les mots lejleuçej par conséquent la quinzième fois , c^étoît encore du Rhône dont il s'agissoit.

M/ Letronne en remontant la rive gauche Je l'Isère et du Drac , et plaçant l'entrée des Alpes à Saint Ronnet , à 1 9 lieues au sud-sudest de Grenoble , n'entre nulle part dans le territoire des AUobroges ; cependant , la distance de 800 stades fut parcourue dans leur pays y et ce furent encore des AUobroges qui attaquèrent l'armée à l'entrée des Alpes. D'^leurs y pourquoi Annibal seroit-il sorti de sa route "pour se mêler de la querelle des deux princes AUobroges , s'U n'avoit pas été obligé

bu PASSAGE DES AtPt^. ^&

dé traverser leur pays ? Il est vrai qiie ML' Létrdnne suppose qu'il n'y eut qu'un déta-»

chement envoyé à l'un de& deux frères^ et que le gros de l'arinée resta sur la rive gauche de l'Isère ; ncinis su* quoi repose cette supposition? Polybe iioùs dit qu'Annibal joi^^ gni^ses forces à l'ainé des deu^ç frères ^ que celui-ci fpurnit kV armée des provisions, des armes et des véteft^ens pour les mettre en état de passer les Alpes, qu'il forma aved ses troupes l'arrière-garde des Garthagînoia pour les. protéger cfontre les chefs inférieurs des Allobrog€fs^ Nous voyons qu'il s'agit partout de l'armée entière , et non d'un. simple détachement* Tite-JLive copie presque touj»

les détails que je viens de rapporter^

M/ Letronne .m'objecte encore dans sa Cï'itique qu'Annibal n'aaroit eu nul bes(^in de s^emparer de Turin, s'il avoit pass^ p^ la Vallée d'Aoste« Quoi ! Cet habile général auroit été en avant avec son armée^ et auroit laissé sur ses derrières tin peuple ami des Ro^ ihains qui s'étoit refusé de faire une alliance avec lui et qui faisoit la guerre aux Insubjres ses alliés! Il falloit donc soumettre ce peuple hostile avant d'aller plus loin* Annibal sen-^ toit d'ailleurs la nécessité de s'allier tous les

3o6 HISTOIRB

peuples qui pottvoient recrater son armée* En traitant avec une extrême sërérHé les Tauriniens qui n'avoient pas voulu accepter son alliance , il vouloit répandre une telle terreur parmi les peuples du nord de ritalie , qu'ils viendroient tous se rendre à discrétion, et c'est en effet ce qui arriva pour justifier sa mesure. Le territoire des Tauriniens devoit s'étendre naturellement au-delà de leur ville principale (i), et confiner avec celui des Idbui confondus par Pdiybe arec les bisubres ; ensorte que les Tauriniens auroient pu facilement attaquer Tarrière-garde des Carthaginois. Il faut se rappeler que Turin n'est qu!à htdt lieues dlvrée «t que ces deux villes sont séparées par un pays de plaines.

L'argument auquel M.' Letronne attache le plus dimportance , et îl y revient souvenj^ eit; tiré des lignes suivantes de Strabon : (

« Polybe, » dit cet ancien géographe, « né nomme que quatre passages à^s Alpes , te l'un par les Liguriens, le second par les « Tauriniens , qu'Annibal traversa , le troi- « sième par les Salasst et le quatrième par « les Rhétiens. )>

(i) Probablement jusqu'à larÎTière Orco.

DU PASSAGE D£5 ALPES. 3oj

M/ Letronne conclut de là que Polybe dit qu'Annibal avoît passé par la rouie des T^iriniens; mais ici c^estStrabon qui parle et lien Polybe, c'est-à-dire, que c est Strabon qui dit qu'Annibal traversa par le passage des Tauriniens, et non Polybe. Strabon a sans doute saisi cette occasion pour expri* mer son opinion sur le lieu du passage d'Annlbal, opinion, qui étoit erronée, comme celle de Tite-Live son contemporain. Nous ne pouvons pas avoir recours à Polybe pour nous éclairer , parce que le livre dans lequel il faisoit l'énumération des passages des Alpes connus de son temps , est du nombre de ceux qui sont malheureu^ment perdus. ï/erreur consiste à considérer le passage de Strabon comme un fragment de Polybe , tandis que ce n'est qu'un résumé ou un extrait libre , composé par Strabon lui-même.

3o8 HISTOIRE

Hépp^e à V auteur de /'Historien Suisse , ou-

. çrage périodique^ dans^ lequel étoit inséré

une dissertation sur la route d^Annibal (i)«

Genève, le 12 Octobre, 1822.

Monsieur ,

Si votre Dissertation sur la route qu'Anni^ bal suivit pour traverseï: les Alpes avoit quelque influence sur l'opinion générale , toutes les peines que je me suis données seroient inutiles et j'aurois perdu mon temps à cette recherche ; mais ce n'est pas par des argumens comme ceux de M/ Letronne, que l'on peut renverser un résultat aussi solidement établi. Je ne veux point entamer de nouveau la discussion sur une question que les hommes les plus éclairés et les plus judicieux regardent comme définitivement résolue. Je me bornerai à faire quelques remarques sur une assertion que je trouve à la page 287 de votre dissertation. « Il est vrai , » dites-vous , « que M/ DeLuc a cité le fragment de Poc< lybe sur les quatre passages des Alpes , « mais il a sagement passé sous silence les

(i)Dcr Schweizeriscbe Gcscbicluforscber; vierler ^ Baod \ drittet Hcfl^ Bern 1823*

DU PASSiU» DES ALP£S» 3o9

« mots décisifs qu^Annâxd trtwersay parce « qu'ils ne con venoient pas à son hypothèse. » Je ne répéterai pornt la réponse que j'ai faite à l'objection tirée de ce passage de Stra^ bon , Rajouterai seulement , que ce n'étmt point dans Strabon que j'avois pris ce pas*^ sage > mais dans VHi^oire des grands che^ mins de l'Empire Romain par Berçier , p. 466 ; j'en avois averti mes lecteurs à la page 1 o de l'Introduction, oii je dis: C'est dans l*ouçrage de Btrgier que je puiserai la notice suivamte sur les voies Romaines, etc^;. ensorte que rénumératioB que ^e fais à la page 1 9 de cette notice , des quatre passages de V(^ tybe, étoit extraite de .Bergier , sans avoir consulté l'original grec de Strabon» J'avois sans doute remarqué dans l'auteur fpiuiçois , après les. mots Vautre (chemin) parks Piémontois y la phrase ;eiar oit passa Anhibal ^ mais j'àvois cru que c'était son opinio&jpai> ticulière qu'il énonçoit dans cet endfroît , où bien que c'étoit celle de Strabon ^irt il dite la traduction latine plus bas ; en conséquence , je supprimai cette phrasé, parce ^u'eHe pou-»' voit induire en erreur et parce que ce n^é'* toit pas le lieu de la discuter , et j'oubliai de mettre Bergier ou Strabon aa latombre des

3iO HISTOIRE

auteurs qui avoient été induite eh erreur par Tite-Live , lorsque je traitai ce sujet dans le Chapitre III de la seconde partie de mon ouvrage. Mais cet oubli étoit peu iknportant» puisqu'en réfutaat Tite^Live et teùx qui avoient adopté son opinion , je réfutois en même temps Bercer et Strabon , et je mon* trai que la route des Tnurinieiis n'étoit point celle, indiquée par Polybcè

Mais ce qui le prouve évidemment, ce sont les propires paroles de l'historien grée , dans le 56^^^ Chapitre de âdi) troisîètoe livre , m, il dit^ qà'Anniàal afcmt employé ^uàîjfe jours à tnwers^r les. Alpes y descendit hofxUmeiit dans les plaines quiai^ismèni le Pô et oh^z la nùtùm des IhsubreSé Ce a^est dditb pa$ chez les Tttutini. qu'AmiiiNd descendit^ d'àpk^s Poiybe , lorsque «"iBat lui-taiétne qui pârle^

Je terminerai cd;t6 répons)» pdr une remarque que fait là tâMibre de lIJAiUersité d^xford ^ auteur de là Dissertation angloisc^ silr le pasaa^ d'ÂnlitlMji, a)« sujet de la der-* nière 4>b|eotiQn 4e Ml^ Ijetrai^eé II &it remarquer que 'HL^ Lw passe lui-même sous «lence les propres paroles de Polybe Mns en faire aucune toenlâoa , qu'il préfère ainsi çbereher dans Strâbôrt quelle pouvdit être

DU PASSAGE DBS ALPES. 8ll

ropiiiion de Polybe , plutôt que de consulter cet historien lui-même. Quoique je sois bien loin, dit Tauteur anglois, d'accuser M.' Letronne de mauvaise foi» il doit prendre garde de ne pas s'exposer à être accusé d'omettre volontairement le texte même de Polybe. Outre cela, il paroit que M.'' L. n'a j^oint remarqué que Polybe dans son histoire ne place l'attaque deXurin que long-temps après qu'Annibal avoX atteint la plaine dans le pays des Insubres, et lorsque son armée s'étoit complètement remise de 6e& fatigues ; ainsi donc les Taurini ne furent point le premier peuple qu'An* nibal rencontra à la descente des Alpes , comme l'affirme HJ L« contre le texte même de l'historien grec.

Vous pouvez maintenant juger y Monsieur^ combien est injuste et peu charitable votre supposition que j^avois omis les mots de Strabon» çu'Annibcd trwersay parce qu'ils ne s'accordoient pas avec mpn hypothèse » et combien l'argument de M/ Letronne tiré de ces mots , étoit dénué de fondement

$12 histoihb

CHAPÏTRE ly.

fiéfiiêcUion des Auteurs qui ont fait passer ydnnihal par le Grqnd Saint-Bernard ( fejt Alpes Penju}:es).^

J^ARMi le petit nombre d/auteurs qui ont choisi cette route , M. WhiiaJcer çst le seul qui ait fait un ouvrage uniquement $ur ce sujet: il est assez voluminçux, puisqu'il est composé 4e deux volunies 8.*^ (i). Je ne le suivrai pas dans tous sçs détails, mais je me |>ornerai aux points principaux. E.n réfutant cet ouvrage , je réfuterai l'opinion de tpus. ceux qui ont pensé comme M- VV. : c^est Pon lybeqgisera so,n ju^e,. puisque c'est le seul auteur original qui doit nous servir de guide 4ans lî^ recherche de la route d'Anuibal.

Dès rentrée d'Annîbal dans ta Gaulç, M.

W. s'écarte delà routç inçliquçepar Polybe,

(i) LaroQte d'Arwiibul a.a travers cks Alpes cléierminée, par Jean Wtiilaker , recteur dç Raan-Langkorne ^ Cornwall a vol. io-Â.®; Londres > 17^4; ojnvrage aii-. glais. Bibliot. Rrilag^ou Tome 1^ Lîjllérajtui:e , p. S,55. Gje-i

DU PASSAGE DES ALPES. 3l3

de celle qui étoit devenue ensuite une voie romaine, et qui passoit par Narhonne^ Bé^ ziers et Nismes. Au lieu de celte direction naturelle et nécessitée par la nature du pays, M. W. passe par Carcassonne^ Lodève^ Le Vigan^ Anduse^ et arrive sur les bords du Rhône , vis-à-vis de LorioL II a traversé ainsi depuis Carcassonne un pays tout couvert de montagnes , qui auroit été impraticable pour une armée, ou qui, du moins, lui auroit fait perdre beaucoup de temps.

Pour le lieu du passage du Rhône , M. W.

ne suit aucui!i des renseignemens de Polybe ; car, i.^ Loriol est éloigné du passage des Pyrénées de 270 milles, au lieu de 200; 2."* il esta huit jours de marche de la mer, au £eu de quatre ; et 3.^ il n'est qu a i g\niUes de risère, au lieu de 75.

En remontant jusqu'à Loriol, on comprend d'avance que M. W. vouloit placer Tlsle des AUobroges au confluent de la Saône avec le Rhône; mais nous avons démontré dans le chapitre V du premier Livre, que cette Isle étoit comprise entre l'Isère et le Rhône , et que la placer au confluent de la Saône, c'étoit se mettre en contradiction avçc les données de Polybe , et rendre la route rétrograde de Tite-Live encore plus absude.

3 1 4 HISTOIRK

M. W. y ne trouvant point de montagnes entre le llhône et la Saône pour fermer le pays qu'on appeloit Vlsle j a recours aux collines qui sont sur la rive droite de la Saône- Ces collines , qu'on nomme Fourrière , Soini" Justy SaitU'Irénée et Pierre*en'Cis€ (i), ne pouvoient pas fermer llsle, puisqu'elles sont de l'autre côté de la Saône ; M. W. prend pour risle le petit espace de terrain sur lequel est bâtie la partie basse de la ville de Lyon , qui , avant qu'on eût comblé les marais entre lés deux rivières^ n'avoit qu'un mille de longueur et un milk de largeur y et il en fait le pays que Polybe compare au Delta d'Egypte pour la forme et pour Pitendue {2).

Ce fut, selon M» W. , le roi de Lyon qui ac-» compagna l'armée jusqu'à Cienève , où il prit congé d'Annibal.

Depuis Lyon , M. W. remonte le long de la rive droite du Rhône et traverse ce fleuve à St. Qenis*d'Aouste : là il quitte la France pour entrer en Savoie* Il continue à remonter

(1) G'est-à-dire, incisa -j on A\i sonyenl Pierre ciza.

{%) GuicbeDOQ croyoil que Flsle des Atlobroges comprenoit U Bresse et le Bngejr dont 3 écrit Fbtstoire.

DU PASSAGE DES ALPES. 3l5

le Hhdne sur la rive gauche jusqu'au Fier, rivière qui s'y jette un peu au-dessous de Seyssel ; de là il parvient à la ville et au lâc de Genève en passant sans doute par Frangy et le Mont^le^Sion. Mais ce qui va nous sur»

prendre encore plus, c'est qiK , selon M. W.^ TArve est la Druentia de Tite^Live ^ et, pour le prouver , il cité les deux remarques sui^ vantes de DeSaussure, § 466. « On tire** <c roit un grand parti de cette utile producs « tiûn ( le cbarboli de pierre ) , si le gouveriK nemeat voulait permettre la navigation de ^JArve^ A> Et plus loin, § 4B3 : « Ces air* « doises seroient d'un grand débit à Genève , tf si Ton en facslitoit le transport, en per* <c mettant la navigation de l'Arve» » Ces re«^ marques supposent évidemment que l'Arve est navigable^ du moins pour des radeaux ; mais que, par des raisons particulières, le gourernement de Savoie ne vouloit pas per-»

mettre que l'on en profitât pour transporter avec plus de facilité ks productions du pays ; mais M. W,, voulant que l'Arve soit la Druentia qui, selon lite-Iive, ne pouvoit pas porter de bateaux , traduit ces phrases ainsi : si le gouvernement: vouloit permettre ^ue VÀrve fût rendue nojvigable , d ou il conclut que l'Arve n'est pas navigable et

3i6 QiSToiu:

qu'elle répond à la description que iTite-Lâve fait de la Druentia. Nous avons va » dans la réfutation de l'auteor latin » que la Druentia étoit nécessairement la Durance , qni prend sa source au Mont-Genèvre y et qui se jette dans le Rhône au-dessous d'Avignon.

M. W. parlant de cette opinion , dit que c'est par une simplicité de foi , fondée sur une ressemblance trompeuse de nom , que l'on a cru que la Druentia étoit la Durance; il trouve que TArve près de Gtenève correspond à la Druentia dans tous ses grands traits caractéristiques. H considère la découvert de TArve pour être la Druentia j comme un des points principaux qui sert à corriger les erreurs dominantes » et qui assure ses recherches sur la vraie route d'AnnibaL

Depuis Genève M. Whitaker prend, sa route à l'orient le long du Rhdne ( il veut dire, le long du lac); il nous dit que le pays s'étend l'espace de 4o milles jusqu'à St. Gin^ gofph (i) et que le chemin soit le bord inférieur du Duché de Chablais. Que là ou. finit ce Duché et près de la corne orientale du lac y commence la vallée qu'on peut considérer comme le berceau du Rhône. C'est là qu'An^

(i) On écrit aussi iS^. Gingouei Sù^ Gingp.

DU PASSAGE DES AlIPÊS. 3i7

nibal tourna à la droite le grand angle desi Alpes. Le Valais est partagé en deux parlies 5 savoir, le Valais supérieur et l'inférieur, ce dernier comprend Martigny , St. Maurice et St. Gingolph. Près de St. Maurice la grande ligne des Alpes qui bordent cette vallée sur la droite , s'approche tellement du Rhône qu'elle ne laisse aucun intervalle pour un chemin ; les hommes en ont ouvert un , et ont percé pour cela l'obstacle formé par les^ montagnes , semblable à un ouvrage à tome. On a pratiqué ainsi une ouverture qui a quelques lieues de longueur, et qui ressemble à une avenue vaste et magnifique* De chaque côté est une suite de rochers élevés , tandis qu'au-dessous le terrain est parr faitementde niveau.

' Une entrée comme celle-là dans une vallée, auroitpu être défendue par un petit nombre d'hommes, ctontre toute l'armée d'A«îiibal. Mais cette entrée a été sans doute fortnéé depuis le temps de ce général et par ces dompteurs des aspérités de la nature , ces^ constructeurs de chemins pour la moitié An globe , par les Romains en un mot , lors*qu'ils sotHftirent le pays. Jusqu'à l'époque ^e cette soumission , et jusqu'aux victoires

3l8 HISTOIRE

qu'Auguste remporta sur les Alpes elles-mêmes, un promontoire large et escarpé s'avançoit au travers de la route sans être percé ni abattu. Ici le chemin qui avoit suivi le replat de la vallée occidentale y mon toit le rampart saillant des Alpes , puis desceadoit dans le replat de la vallée orientale.

A environ dix milles à l'orient de St. Gingolph, près du milieu de cette montagne percée, sur la pointe du promontoire, re< pose la ville de St. Maurice. A environ douze milles à l'orient de cette ville, est celle de Màrtigny, VOctodurus des Romains, qui est la limite de la marche d'Annibal le long du Valais et le point où il entra dans les Alpes.

Annibal avoit employé dix jours de marche de Lyon à Genève et iln'avoit parcouru qu'un espace de cent milles« U fit ensuite une marche de soixante milles depuis Genève et arriva à Màrtigny. Il étoit alors à la base même des Alpes et à ropverture même du passage par lequel on peut y pénébrer. Il fit donc à rinstant ses préparatifs pour y monter. Cétoit alors le seul canal de communication entre la Gaule et Tltaiie. C'est là qw l'armée carthaginoise devoit entrer le grand tronc des Alpes , et c'est par là qu'elle devoit tra-

DU PASSAGE DES ALPES. Sig

verser cette chaîne célèbre de montagnes pour attendre la graode rëgion de leur destination.

Cette armëe ëtoit composée d'infanterie ^ de cavalerie et d'éléphans» mais ce n'étoit pas tout, elle avoit aussi une file de eheraux pour porter des fardeaux , et un train de cfae^ vaux de trait et de voitures à roues y pour tirer des charges. Pendant que les derniers transportoient les provisions , les premiers portoient le reste du bagag^. Les voitures étoient assurément les mêmes que les chars actuels de l'Irlande et de la Haute-Ecosse, dont se servoient alors les Gaulois et les Espagnols ; ils étoient faits pour les chemins de montagnes 9 et se mou voient sur des roues basses éloignées d'environ trois pieds l'une de l'autre et chacun tiré par un seul cheval (i).

ïl est inutile de £aire remarquer tout ce qu'il y a d'imaginaire dans ces dëtailjg.

Nous observerons seulement , quant au chemin le long du bord méridional du kc dé Genève , que du temps d^Àonibal et même jusqu'à ces dernières ann^s, il n'auivit pas été possible à une armée de : suivre ce bord

(i) Celte idée de cJiara est des plu» étranges.

320 ^ HISTOIlLfi

entre Evîan et St. Giingolph. D n'y avoit qa'un sentier à peine praticable à cheval, et par lequel certainement les éléphans n'au* roient pas pu passer ni les chars de M. W.

L'armée auroit donc été obligée de passer au nord du lac de Génère » et pour cela elle auroit traversé le Rhi>ne , pour la quatrième fois, à Genève, et seroit sortie une seconde fois du territoire des AUobroges.

La distance de Lyon à Genève, ensuivant les bords du Rhône et en passant par St. Ge* nis^ Seissel et Frangy ^ est au moins de 120 milles romains. De Genève à Martigny ^ il y a encore 76 milles, en passant au midi du lac ; mais par la rive septentrionale ^ cette distance seroit de 90 milles, en tout 210 milles depuis Lyon : mais nous voyons dans Polybe, qu'Annibal ayant marché pendant dix jours le long du Rhône , sur le territoire des AUobroges , et ayant parcouru une dis* tance de 800 stades ou 100 milles, commença la montée des Alpes. La dist^ice de Lyon à Martigny jest au moins le double- de celle que nous donne Polybe , et une armée n'auroit pas pu traverser tout ce pays en moins de 1 8 jours.

La différence sera encore plus grande si nous comparons la distance depuis le pas-

ifilge dtt Bhdn€) à une lieue au^dessuâ île ^o«. ifuemaure (1)^ jusqu'à Tentrëe des Alpes à Mattigny^ les 1400 stades^ ou 1^5 milles »

t|ue nous dpnne Polybe pour la, distance d'un de ces points k l'autre» Depuis Roqqemaure jusqu^à Martigny , en passant par Lyon , la distance est de 3^5 milles » nombre qui surpassa de ^270 milles la distance donnée par Polybe depuis le pasçdge du Khône jusqu'à la montée des Alpes. Cet espace fut parcouru en quatorze jours par l'armée carthaginoise » et il lui auroit failli vingt-neuf jours pour par» courir 345 milles.

Pour arriver à Martigny y qui est sur Ifi rive gauche du Khône j Parmée auroit traversé ce 0euve pour la cinquième fois» et nous avons déjà fait observer que Polybe et Tite- Live ne parlent que d'un seul pa^siage du Rhône : la marche de 800 stades s^ «fil: dani le pays des Allobroges ^ et par la route de M. Wf ^Ue auroit été presque en entier hors de leur pays.

C'est au-dessus de Martigny que M. W« içuppose qu'étoit le défilé par lequel Annibal

(i) A. IVncien p^mgi 4e l*Ardoi«««

32JI HlStOïftË

avoit përlétrë dans les Alpes , et la ville dont il s'empara après l'avoir franchi , étoit Sainte Branchier , à 9 milles de Martîgny ; cependant la vallée qu'on parcourt entre ces deux bourgs n'offre aucun endroit (1) qui puisse se comparer avec Tentrëe des Alpes , telle qu'elle est décrite par Polybe » et , à plus forte raison , quand on ajoute à sa description les exagérations de Tite-Live»

Les Barbares qui attaquèrent l'armée carthaginoise à l'entrée des Alpes, étoient des Allobroges , et la ville dont Annibal s'empara leur appartenoit : ce pays faisoit donc partie de VAUobrogie: cependant M. W. les nomme Sedunù Les Seduni habitoient le territoire de Sion ^ capitale du Valais : ils a voient pour voisins les Veragri^ dont le chef-lieu ëtoit Martigny> €n latin Octodurus, que César appelle Vicum Vtragrorum , et Pline nomme ce peuple Octodurenses , d'après le nom de leur ville principale (2). M. W. les appelle Salasse^ plaçant ainsi au nord des Alpes , un peuple qui étoit situé au midi. Le territoire des Veragri

(1) Yojages dans les Alpes ^ $ 1026 et 1027.

{u) Vo^esarticle Veragri ^ Notice de rancienne Ganle«

Dû 1^A$Iâ6£ Ï)ËS ÀLP£S. 3^3

é'étetidoit Jusqu^aù sommet du Gr^aiK} Saintfierkiard; il comprenoit donc Saini-Brànchier^ Otsière^ Liddes et Saînt-Plêrrey villages que l'on rencontre dans k ir^Wée qui conduit à <?e passage, ëlevé de 1:^46 toises âu'-cfe^sus de hi mer; de là on entroitdansle pays des Sa-

En descendant lé Rhdne depuis MartigAy , tm trouve Scunt-^Maurice , en latin Ttirnouia : c'^ioit la bourgade principale des Nantuates. M. Grillet , dans son dictionnaire de la Savoie, dit (i) que les Nanitmtes n'occujpoient que les gouvernemens de Monihey etàe Saint^ Maurice y dans le Bas-Yalais , depuis TeXtremitë supérieure du lac Lëlnan jusqu'au territoire de Martîgny^ Cette partie du Bas-Valais appartenoit autrefois au Cbâblâis , ce qui a fait croire que les Nantuates faabitoient tout ce duchë. Le Chabl&is moderne, le Bas- FaucigHy et le Gânwois^ dépendoient des Allobroges (2). Ainsi , les villes à*Eçmn , de TAo/ion, Bonneçiileet d'Jnnwij étoiént sur leur territoire.

.»mt^^m^i^m»^Ê-ml l à i Hifa— É»*— ^M»h>^fc— — ^— i— — m %

(I) tom. m, p. 164-1 6à.

(a) GrilUt , tom. I , p. 36o.

M. yv. , en plaçant entre Martigny et Sain|« branchier le défilé quePalybe appelle l'entrée des Alpes 9 ou la montée vers les Alpes , sort donc entièrçinent de; l'Allobrogie ; cartppujr arriver è cet endroit^ Tarniiée cai^thaginoise aurojt trayer$fé le. Rhône à Geqève» etseroilt entrée chez les Helvéiiens ; puis , en ti:aver- «ant c^ fleuve pour la cinquième fois , à S^tnt- Maurice » dSe serait entrée chez les Nantitar tes » et 9 enfirt , en s'approchant de I^Iartigny, elle seroit arrivée cheft Ifi^ Veragri.

Polybe Qous apprend tpie depuis. la ville do^t Anpibal s'empa]:^, que M. W. suppose être Saint^Branchi^r y. Tarifée ch^inina pendant sept jours avant d'arriver au somment des Alpes; mais de Sakit-I^rançhier jusqu'au sommet du Grand SaiptrBeirna^rd, il n'y a que i8à ao.milles.» distance qufune armée aur roit parcourue env un puY et; demi (i)* Aia<;i donc, puisque l'armée cartI|$giQoi^ faisoit environ iz milles par jour, elle auroit noq- ^eulement traversé la monitagne dans, ces s^pt jours, mais elle seroit sortie > d^ te v^léi?

(i) D'après nôtres autear, Tarinée aaroît mis trois jours a marcher de St. Branchierà Orsières, dont, la disunce H^st que d'ane liene.

BU PASSAGE DBS ALPJIS. 325

di'Aoste , et seroit arrivée dans les plaines du Piémont.

Il est vrai que M. W. suppose qae Parmée, au lieu de suivre le èlremin ordinaire , revint sur ses pas depuis Brsières pour entrer dans la vallée de Bagnes vî-à-vis de Saint^Branchier ; il la fait seï*pentèr pendant six jours dans cette seconde vallée , et dans les montagnes inaccessibles qm la séparent de la vallée dit Saint>-Bernard c le sixième jour elle descenK dit à Saîm-Pterre^ village qui n'ksk éloigné de Saint^ranchier <{Ue de trois Ëeues ; en sorte que l'armée n^auroit, dans le fait, avancé que de trois lieues daifô l^space dé six joues , et elle auroit été encore à trois lieues du soxà* tnet de la montagne*^

Cette marche dans la vallée de Bagnes' et dans les montagnes îna?ccessible$ qui la bor^ dmitaii «ud-ouest, est d'one extravagance qtii passe tout:e idée ; on îcroîroit que c'est une plaisanterie^ ainsi îtpie tcmt l'ouvrage* £lte nous fournira , cependant , le meilieuï" ééhantitloti îde la ^anijère dont notm auteur tmte son sujet. Ce morceau vraiment amu^ sant> se lrouve»dahs la Section VIH. Cbap. Ifl.' p. 378 à s^SS. M. Whitaker s'-mitoïise de Tite^ lire pour égater ainsi Tarmée. Smwdnt lui

326 HISTQIM

ce fat la scélératesse salassieiuie qui fil abandonner la grande route à AnniJhaL Les& guides gaulois qui n^vôiènt pas ptu s'c^po^ ser à cette perfidie , se trouvoieot daeus uoe vallée qu'ils ne. connoissoienk pa&9 d;Iesgui*v dœsalassiens craignant la vengeance d'An-^ nihal^ &'étoient retirés, ti ne lui avoient laissé que ses anciens guides pour le tirer d'aft Étire el pour Faider à regagner la véritable route. Il dfivoit chercher ub chemin ioconnu et aller à tâtons à travers des nxontdgnes et^ ^s vallées ok rhomuie n'avoit jamais tracé àe sentier; ses pas dévoient être naturelle^ ment incertains, et ses mouvemens enibarras-ses. En conséquence, Tite-Livequi eat le seul historien qui nous fournit ces incidens que Polybe, par une néglègeuce impardonnable , SLVoit omis , dit qu'au chemin presque im-r.

praticable dans lequel la perfidie de ses gui^. des Tavoit conduit^ succédèrent des tâtonne^ mj^ns, et que ks troupiîs entrèrent inconsidé^ rément dans 4e& vallées ou elles conjecturoielit qu'il X avoit un pass^ge^ Annibal traversa le pays par conj wture et entra dans les vsdléea par soupçon ; mais sauvent il n'y trouvoit aucun passage et il étoit obligé de revenir eq arrière }asqu'è leur entrée^ H ipareha ainsi

DU PASSAGE m» ALPES. 3:^7

le long àes A^es, ^aré çt eonfonda pw suites de, la trahison salassîenne.

Gomment donc Polybe, continae Wbita-^ ker» pou voit-il, par un excès extrawigani de négligence , omettre de faire mention de ces incidens qui ëtoient $i i^cfsssaires pour don*» ner de la liaison à son histoire et pour l^i compléter. Il fait cette omission par sa manière falsifiante de raconter; ilétoufieet éteint ainsi toute l'histoire touchant la u^ar^ cbe douteuse,, détournée et rétrc^ade d'Ânnibal que nous voyons si vive et si active dans Tite*Live, , et sans ce dernier auteur nous aurions été.peut-ê^re entr^inés dan^ la i^usse croyance que cette marche n'avoit jamais* eu lieu } tant est grossière Terreur, de jugeaient: de ces critiques qui dernièrement ont consi* déré Tite-Live dans son histoire d'Ânnibal, comme n'étmit que le simple copiste et sour vent le copiste infidèle de l'histoire dePolybe. Cçpendaiît toute cette partie de Thistoire, parce qu'dile ne se trouve pas dans Polyhe , : n'a jamais été traitée par ceux qui ont cherché à tracer la route d'AnnibaL Us le conduisent par une ligne uniforme le long de la route régulière des Alpes j fls n'ont point de guides pour le tromper , point de détours dans lesquels ils conduisent ce général ; point

Soft imroiBs '

jle cbemin pris par coofecture, point dé vai^ lées entrées par aveatufe j et pokit de mou-vemens rétrogrades poer en sortir» afiade regagner la tioiine route abandonnée* Lent inarehe à travera les Alpes est ainsi tc^te au*tré chose que cette d- Aninb^, c'est une mar^ ëhe sans ses sédactioos» sans ses. déviations ^ sans ses redressemens (i)«

Je me bornerai à rappel» qu'Ânnibal éteit licc^Morpagné du roi Mi^lds et de f^ussieur^ autres Gaulois cisalpins , qm étaient vetaùèi exprès dès bords du P6 poiir lui servir de guides ; que ces GobUms étoiènt fortement in-^ ténessés à le conduire^ pot ht route la pliî& facile : d'ailleurs Potybe , qui est 1^ se«l aâ^ kéur original sur ce sujet y m dît ^rièn qui puisse faire le moins du -monde sàopçonner qu'^nibal se £àt 'écarté d'un seal pals de lai iroute directe : les supposlticms de If. V^v i^nt donc absurdes , et de plusi Û f^H: ai^ ea insehsé/le géilérat le plus babiie etleplufe consommé dans l^nrt de la guerre^ :

Cet auteur , entot^ mains exact ^uè Tite^

(i) It est évident pour moi ^oc iautes ce& altacjues^e Fauteur éloîeat dirîgéeê contre le général MeWiUe dont il connoiisbil trèc-bien la manière de penser.

DU PAS51iO£ Vm ALPES. 3^^

Ltire V cite les voyages ^cUms les Alpes de AL Desaussure , ainsi que l'ouvrage de M^Bour^ rit ; mais en les traduisant en ^anglais , il en change complètement le senk , pourles pliet ^ ses vueSé \

Il y a dans l'ouvrage de M.^ W* des ohose^ «i opposée à toute ipeeherche |«idieieuse, si contradictoires avec ks deux «ateors qui de^ voient Im servir de guides, que I'câ pecdrott son temps à vouloir le réfuter^outes ieoi fois qu'il s'en écarte«

Ken loin de jeter un jour ncwveau sur la i^oute d'Ânnibal comme on Ta dit , ssins trop y réfiëchir (t), il ne fait qu'ëpaissir toujours plœ ïes ténèbres 4ûfirt Tite^Live j^avoit en»veloppée : M, W* a voit cependant reçu dea^ instrûctiojis du général Mdville s«ir la vérLtable routé ^u'Ânnibai avM, -â^ivie; mais animé du diaboliqfue esprit de cnaiiiradiction, entraîné par tkhè iiiiaginatioh désordonnée et privé du sens commun/ quoiqu'avec une profdigiense érlidition > il voulut Ise frayer une route différente de tout^ celles qu'on ^vdît imaginées jùs^u^à liii) sans s'èmb^rras-

. ^ ' n i ■ ■ i - T II i . i ■ !*■ ■ I I m . iiw Il !■ Il I III m , IIP m ^^^g^^mf^im

(i) Bibi. Bntan. Tome I. p. 657; Liuératore;

33o Hisrroiae

\^poviU qu'on croirodt que Tautecu*^ n'a )amaî$ -^ser des absurdités sans non^e dans lesqudles il devoît nëeessairemenfc tpaiber. Yoid cependant comme il termine son ouvrage, Toin.IL p. 2^3a. J*ose me flatter» dit-il> que fai jeté une. forte et nouvelle. lumière sur cette portion importante de Thistoire. J'ai fixé d'une manière précise e^t dans toutes ses parties , la ligne dans laquelle, An^ibal tra^ versa les Alpes. Ces partie^ s'appuient mutuellement et forment dans leur ensemble une accumulation de preuves t^s qu'a^ucun autre sujet ne peut se vanter d'en fournir de semr blables , et telles qu'elles élèvent celai-ei à un degré st^erlatif de démonstration.^ L'évi^ .dence a été successivep«ent ajoutée à l'éyidence» comme des collines eiBpîlées âi|r d'autres collines 9 jusqu'à ce que le tout, forme une montî^gne semblable au St. Bernard qui lui est pfcopre» Cette montagne élève sa tête aurdesaus de Tbistoire comme le St Bernard &'élève au-dessw du globe, elle laisse to.us les; nuagies a ses pieds, et réfléchit sur ses cd* tés la clarté: du soleil dans toute sa splen*deur.

Le style de cette finale est tellement am- ^ poule qi(i on oroiroit qujS l'auteur n'a jamais

DU PASSAGE ras ALPES. v 33 X

trailé son sojët Isérieuaément ; mais • tou j^oars comme une moquerie dirigée contre le géné^ rai Mel ville , et en opposition 'contifitteUe avec lé résultat de ses recbercbes.

Sur la- descente des Alpes ^ je me contenterai de dii-e que celle du Grand Saint-Berr nard, jtisqu'à la Qlé d'Âoste, ne présente nulle part un endroit qui puisse correspondre à celui où le chemin avoit ëlé emporté par un éboulement de terre» et qu'il fallut ab^* soluiiieîit réparer^ parce qu'il n'y avoit au-cuné possibilité hIc passer ailfôurs. t

'■ La fatbie du' vinaigre employé^dans cet en* droit pour déccMQQposer le rocher, est avide-» ment embrassée par M»W. comme une vérité incontestable* Il donsacnetrenle-tjrois pages de son second volume à faire l'histoire du vinai^ grecominçémplo^'é emdifférens temps, pour dissoudre, amollir et fendre • les pierres, et les rochejTs. Il ne se laisse point ébranler par le fait que l'on ne» troulre point de rocherf calcaires à la descente du grand St. Bernard* E répond à éela qu'Ânhibal ne vouloir ni dissoudre les rochers dans ses acides , ni les convertir eh chaux vive par ses feux , qu*il vouloit seulement les fendre et les briser *, et que la roche primitive que l'on rencontre

334 MJ^-^OIRE

où M. W. place l'entrée des Alpes, jusqu'à Aoste^ est d'environ 56 nulles; et d'après l'itinéraire d'Antonin , elle n'est que de 5ô milles , auxquels il faut ajouter 35 nûUes pour la distance d'Aoste à St. Martin , ten tout 85 milles ) nombre qui n'est guère que la moi^ tié de celui de Polybe* Une armée aurott donc traversé cette montagne en six Jours ^ au lieu des onze jours que les Carthaginois employèrent à traverser les Alpes; Polybe £ût bien mention de quinze jours , mais je retranche de ce nombre les quatre jours de repos*

Je terminerai cet examen de Touvrage de M. W. en rappelant ce que j'ai dit dans l'introduction , que le passage du Grand Saint- Bernard n'étoit pas une des quatre routes connues du temps de Polybe pour passer de l'Italie dans la Gaule ; que , suivant Strabon , ce passage étoit inaccessible aux bétes àm charge avant que l'empereur Auguste y eût ouvert une voie militaire.

Il me reste encore à examiner ^argument tiré des inscriptions trouvées à Martigny et aux environs du couvent du Grand Saint- Bernard*

Pans quelques«unes de ces inscriptions^ on

Kt ks mots Joid poenùio , au Heu de Joi^i pennmo^ d'où Ton a conclu que les Carthaginois avoient passé par cette montagne, parce qu'^n latin ils se nomment Poeni; « C^esrpar « erreur, dît D'Anville (i), quoique cette tf erreur soit ancienne , qu'on a attribué le <K le nom de TAlpe pennine à celui des Poeni a ou des Carthaginois, en supposant qu'Ân-- « nibal étoit descendu en Italie par cette u montagne : ce nom est emprunté (2) du « dieu Peninus ou Penninus^ et non de « Poenù »

DeSaussure dit sur ce même sujet (3) :

« Ce qu'il y a de remarquable ^ c'est qu'on « trouve plusieurs de ces ex-^wto dans les- « quels le nom Penninas est écrit par un oe ^ « Poeninus : j'en ai même vu unoiiTonli- « soit Jw£ Pœno. Comme le mot Penninus^ a dérivé du celtique pen , qui signifie une «^ chose élevée, ne se voit nulle part ailleurs « écrit par un oe , ces inscriptions , où on <c le voit écrit de cette manière, ont fait a croire à quelques personnes qu'il signifjioit

(i) Notice de l'aDcienné Gaule y Brliolcj^lpis pennina,

(2) Ibid, , article VallU pennina.

(3) Yojages danf les Alpes 9 S 9^7*

336 ltisTdBlt£.

a là Carthaginois ; que iç Jupilef ^orë sfâT 'ic cette montagne étoit un di^u des Cartha* « ginois , et que par conséquent Ânnibai « étoit entré en Itelîe par œ passage , et f t< avoit érigfé un temple à un des dieux de « cette nation* *>

« Tite^Live réfute cette opinion, qui^méme ^ de soii temps ^ étoit la plus généralement « reçue, et il prouve, jpar de très-bonnes « raisons, qu'Ânuibal ne prit ni ne dut pren^ «c dre cette route , mais qu'il passa par le « Mont-Cenis (i)« U est cependant étonnant « que Pline , qui a vécu 2apihs Tite^'-Iive , ait « encore soutenu cette opinion, y*

^ €( Je serois donc porté à cixnre que les ex^ t< çoto sur lesquels on voit le mot Penninus « écrit avec un œ , ou même le mot Pomus « au lieu de Penninus , ont été consacrés par

lAo^aaBAM^ltadMBiMka

(i) Cettle Mont-^Genèprt par lequel TUe-lii?e faii passer Apnibal, corame ooos Tayons vo en parlant de son opinion. Son passage de la Dnrance l'indique éfidemment : cette miëre ne se trouve point sur la route da Mont-Cents. Il paroîirott qoe c'est M. Àbavcity dont nous parlerons dans le chapitre du Monl-Cenis^ qui a induit en erreur De^aussnr^* Vojea %}i^l djB sas ▼oyages dans les Alpes.

DU PASSAGE DES ALPESi. ;337

.« des voyageurs qui croyoient, comme Pline, « qu'Ânnibal avpit passé par Je Saint-Ber- .« nard^ <et que ,kdieu que Tpa y: adiproit ,tf &oit uq di$u 4^s. Carthaginois* ^^ ; I/ex{>lication de JDeSaussarç çst très-na-turelle j le passage des Alpes pennines ne fut çonttu des Roxnaîjns que sous le règne d'Auguste» ou près de. deux siècles plus tard ijuie ranriyée d'Annibal en Italie. Lorsque les Romains entendirent prononcer le nom de cette partie des Alpes, sa ressemblance avec le nom des Carthaginois dans leur lan-* gue , leur fit croire que c*étoit le passage de l'armée d^Annibal qui le lui avoit donné : les Voyageurs, imbus de la même erreur, écrivirent en conséquence le mot penninus avec un oe dans leurs inscriptions*

M. Chrétien de Loges et le Baron Rogniat sont du nombre, de ceux qui ont été induits en erreur par ces inscriptions ; ils les regardent comme une preuve incontestable du passage des Carthaginois. M/ Ch« de L. dit cependant lui-^mênae que Strabon et Tite^liive affirment positivement que TAlpe Pennine n'étoit pas praticable dans ce temps-là; il n'a fait d'ailleurs aucune recherche sur la route que l'armée auroit suivie pour arriver

au Grand St. Bernard depuis le passage du Rh6ne, ce qui pourtant étoit absolument nécessaire ; car s'il s'étoît occupé de cette recherche , il auroit vu que le détour étoit si considérable et les distancés si peu d'accord

non-seulement avec celles données par Polybe , mais encore avec le nombre des Jours de marche de Tarmée ', qu'il n'aurpit plus at^ taché aucune importance aux inscriptions»

DU PASSAGE DES ALPES. 33g

Page 1