‹ Histoire du paysage en FranceChapitre 12 sur 59 · LE PAYSAGE EN ITALIE AU XV^ ET AU XVP SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE PAYSAGE EN ITALIE AU XV^ ET AU XVP SIÈCLE

sage moderne ». Le pays de Pieve di Cadore, où il naquit, était bien fait au reste pour l'inspirer. Dans cette contrée montagneuse, où la nature est rude, où la Piave roule entre des rochers ses eaux écumeuses de cascade en cascade, où l'horizon a pour limites les cimes déchiquetées et bleuâtres des Alpes Dolomites, le paysage est marqué de traits trop caractéristiques pour ne point se graver profondément dans les yeux et dans le souvenir. C'est là que, dans l'étude directe de la réalité, Titien s'est cherché des modèles. Non sans doute qu'on puisse identifier avec exactitude les sites qu'il a peints à l'arrière-plan de la plupart de ses tableaux : comme les grands maîtres, il a puisé dans la réalité ce qui lui a paru capable d'accroître l'émotion de l'œuvre, soit que, comme dans la Vierge au lapin du Louvre, il ait placé ses figures dans un coin de nature tout plein de sérénité intime, soit que, comme dans ce Martyre de Saint Pierre de Vérone^ dont Gonstable disait qu'il était dans l'histoire du paysage une vraie révélation, il ait traité le paysage avec une hardiesse grandiose, en harmonie avec le sujet et bien faite pour en renforcer l'impression puissante. Mais si l'on considère les dessins de Titien, oh voit tout ce qu'il a dû à l'observation de la nature. 11 s'est complu à regarder longuement les torrents aux eaux bouillonnantes, les moulins qui en bordent les rives, les maisons sur les collines ombragées de grands arbres, les dentelures de l'horizon lointain ; il en a dessiné le détail avec une précision pittoresque et vraie, en homme qui sent la nature et en comprend l'importance. Il l'a étudiée à toutes les heures du jour, il a observé tous les accidents de la lumière, tous les phénomènes de l'atmosphère, également soucieux de réalité et d'émotion. Regardez le paysage de VAntiopc : c'est la traduction presque exacte de l'un des dessins du maître. Et nulle part on ne voit

mieux comment il mit en œuvre le détail vrai, en l'embellissant de toute la puissance émotive que lui fournissait Tintelligence profonde jointe à l'amour passionné de la nature.

L'influence de Titien fut prodigieuse sur le développement de la peinture de paysage. Les dessins de Gampagnola attestent la popularité de son œuvre : l'Italie entière, et en particulier les Carraches, se mit à son école. Mais ce ne fut point seulement son pays natal qui subit profondément l'action du grand Vénitien. Poussin, Watteau, Gainsborough procèdent directement de Titien dans la façon dont ils ont compris et interprété la nature. Et c'est pourquoi, si singulier que cela puisse d'abord paraître, une rapide esquisse de l'histoire du paysage italien, tel qu'il se constitua au xv*" siècle, tel qu'il se transforma au xvi^ entre les mains des Vénitiens, n'est point une préface tout à fait inutile à l'histoire du paysage français.

Disparition presque complète du paysage au xyi" siècle : causes de cette disparition. — Jean Bourdichon : les Heures d'Aragon et les Heures d'Anne de Bretagne. — Pourquoi Bourdichon est un paysagiste médiocre.

— Importance essentielle que prend la figure dans l'art. — L'italianisme.

— Influence de Michel-Ange apport«5e en France par le Primatice et le Rosso Primatice et la disparition du paysage. — Survivance du paysage dans la tapisserie.

Autant le dire tout de suite : le paysage, en France, au xvi^ siècle, c'est le néant. On est donc prévenu. C'est par antiphrase qu'on est prié d'entendre le titre de ce chapitre.

On se demandera peut-être, après cela, à quoi bon cette étude, et ce qu'on peut trouver à dire sur ce sujet fantôme ?

C'est toujours quelque chose de très intéressant que la disparition d'un genre. On pourrait soutenir que c'est le plus curieux moment de son histoire. Car il ne s'agit plus ici de pertes et de ruines matérielles, des désastres ou du vandalisme qui nous coûtent tant de monuments précieux de notre esprit. Sans doute notre peinture du xvi^ siècle a eu fort à souffrir du temps et des destructions: perdues, la galerie d'Ulysse et celle de Diane, les merveilles

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