‹ Histoire du paysage en FranceChapitre 15 sur 59 · I. Ce chapitre a été écrit par M, Raymond Bouyer · texte numérisé non relu

I. Ce chapitre a été écrit par M, Raymond Bouyer

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Pas davantage, puisque nous préférons aujourd'hui le novateur au classique, le compositeur de tant de riches campagnes au psychologue du Testament cVEudamidas ou des Bergers (TArcadie !

« On ne connaît jamais suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement... et les points de vue changent à chaque instant », disait Delacroix dont le romantisme a deviné le premier le caractère indépendant du plus méthodique de nos peintres. Mais, à travers les contingences, est-il présomptueux de rechercher la loi de ce beau génie ? La cause de son ascendant prolongé sur nos âmes réside au plus profond de son œuvre. On peut la définir ainsi : la présence de Thomme. Et ce qui semblerait, à première vue, le motif d'une infériorité dans une Histoire du Paysage explique le secret d'une longue domination.

Entendons-nous : le maître de la création, dans ce genre transitoire appelé le paysage historique, c'est moins l'homme présent, que l'homme invisible, c'est-àdire le génie essentiellement actif Ae l'auteur manifestant sa constante et souveraine indépendance à l'égard de toutes les suggestions de la nature qu'il observe et du milieu qu'il dédaigne; c'est Poussin lui-même, s'identifiant avec son Diogène qui jette son écuelle à la vue d'un jeune Athénien penché sur une source :

Je suis maître de moi comme de l'univers...

Analysons à la lueur de ce vers cornélien Y humanité de ses paysages. Tout paysage émanant de la collaboration,très diversement répartie, d'un artiste avec la nature, quelle fut la collaboratrice particulière du peintre des Andelys ? Elle était digne de lui, puisque c'était Rome : « Rome, l'unique objet de son pressentiment ! » Trois fois, pendant sa rude jeunesse, il s'est élancé vers elle ; il l'a

conquise enfin : pendant quarante ans jusqu'à sa mort, Rome le retient sans l'asservir. La volonté du maître français était robuste entre toutes, puisqu'elle ne se laissa point écraser par le poids de ses ruines. Que trouve-t-il auprès de leurs majestueux décombres ? La nature italienne et l'art italien. Mais il ne sera jamais l'esclave du spectacle ou du temps : Rome antique, Rome silencieuse, le préserve de l'autre, toute sonnante de ses mille cloches ; la pureté du ciel le défend contre les miasmes de la décadence : où tant d'àmes passives n'ont puisé que la servitude, Poussin trouve le décor de son génie ; et l'Italie même des beaux horizons et des grands souvenirs n'enchaînera jamais sa pensée, son regard et sa main : sa peinture est un reflet de Rome, comme la création du poète est une image de la vie.

Le charme de Rome, si puissant dès qu'on l'a «goûté », ne s'exprime point dans la candeur affairée de ses lettres, mais transparaît dans le silence fier de ses paysages : la Ville Eternelle leur communique sa « solidité » qui s'accorde à propos avec la gravité du paysagiste ; et le premier Balzac, avant Gœthe, avait parlé pour lui : « Rome est cause que vous n'êtes plus barbares... 11 est certain que je ne monte jamais au Palatin ni au Gapitole que je n'y change d'esprit, et qu'il ne me vienne d'autres pensées que les miennes ordinaires. Cet air m'inspire quelque chose de grand et de généreux que je n'avais point auparavant : si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j'avais étudié huit jours. »

Reriim pulcherrima Romal Rome, au déclin de la Renaissance, est encore la seconde patrie de l'artiste : pour ses regards, un musée; pour son âme, un asile. Loin des intrigues de la maîtrise ou des caprices de la cour, loin de l'Académie naissante et du sourire des Pré-

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cieuses, loin de tout, sauf de la beauté, le maître français y trouve son refuge dans l'Europe encore belliqueuse et fruste de ces temps anciens : le climat de Rome Topprime, mais la vue de Rome le relève ; privé de sa lumière, il s'étiole, et ce regret d'exil est daté de Paris !

Son art de paysagiste se trouve analysé dans sa journée de travail : tâche facile, grâce au premier de ses fidèles historiens, Bellori, que M. Georges Rémond traduisait naguère dans L'Occident. Très matinal, Poussin, même âgé, sort dès l'aube de sa petite maison, la plus proche de la place d'Espagne et de la Trinité-du-Mont. « Par une courte rampe rafraîchie d'arbres et de fontaines », il monte à la terrasse du Pincio d'où la perspective est si belle sur les dômes qui s'illuminent et les pins qui frissonnent. Le voilà qui s'échappe par la porte du Peuple, longeant les murs jusqu'à ses chers bords du Tibre qui reflète les jardins des couvents et des villas. Ses yeux se posent sur l'énorme Château Saint-Ange qu'il mettra, sans scrupule de géographe, dans son paysage de la Mort d'Eurydice; au fond, par delà les horizons montueux, le Soracte a profilé sa dent bleuâtre. Le peintre s'arrête à YAcqua acetosa qu'il introduit, avec la tour de Néron, dans le paysage romain qu'animent Saint Mathieu et l'Ange. Il observe ces terrains majestueusement sinueux comme les eaux du fleuve, ces arbustes et ces peupliers inclinés sur ses hautes berges et qui sont très reconnaissables autour du Diogène. Ce fleuve n'est pas toujours tari, comme le croit Saint-Amant,

Dessous l'ombrage sec des joncs et des roseaux...

Le peintre des Andelys a vu ce coin de nature ; mais, à son tour, il l'a si fortement contraint à passer par son tempérament que le site en a gardé son nom : c'est la promenade ou la vallée du Poussin. Avec Gœthe, il fau-

(Irait refaire J'iine et revoir l'autre en détail, afin de réveiller d'instructives comparaisons entre cette nature et son art. Plus naturiste que ses grands contemporains du grand siècle livresque^ le Normand Nicolas Poussin, comme son ami Claude le Lorrain, a mieux senti que les Italiens dégénérés cet enchantement lumineux ; et toute sa définition de Rome tient dans un peu de terre jaspée de porphyre qu'il ramasse... Mais, plus intransigeant que Claude, il ne semble pas voir la molle Italie voluptueuse ; il ne donne point dans l'idylle ; il ne rapporte jamais à l'atelier de prompts mélanges de couleurs ni d'études peintes, comme cette Vigna Madama^ malheureusement perdue, que Claude refusait même aux sollicitations d'un pape! Il laisse le Guaspre, son beaufrère et le meilleur de ses disciples, s'embarrasser d'un petit âne et d'un bagage compliqué de paysagiste ; il n'emporte que sa plume et son pinceau à bistre, avec le fameux carnet que le bon Sandrart a vu de bonne heure en sa forte main. Devant la nature, à quoi lui servirait sa palette sobre comme son art, puisqu'il n'a jamais eu l'intention de rivaliser avec le soleil, ni de capter cette « vapeur du jour » qui reste victorieusement le partage de Claude ? La couleur fugitive est un caprice incessamment variable et varié ; Poussin n'ambitionne que la permanente vertu de la ligne, essentielle, quoique intangible. Et s'il consent à mettre du soleil, ce n'est que dans ses étonnants dessins glanés, surpris, saisis sur le vif, au tournant du vallon, dans un coin frais.

Devant ces dessins qui nous émeuvent, le plus fin critique de l'ancien régime a joliment défini la loyauté de Poussin paysagiste, et Mariette confirme ici Bellori : « Il suivait, par rapport au paysage, une méthode différente de celle qu'il tenait pour la figure. L'indispensable nécessité d'aller étudier sur le lieu le modèle, lui a fait

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dessiner un grand nombre de paysages d'après nature avec un soin infini ; non seulement il devenait alors religieux observateur des formes, mais il avait encore une attention extrême à saisir des effets piquants de lumière, dont il faisait une application heureuse dans ses tableaux. Muni de ses études, il composait ensuite dans son cabinet ces beaux paysages où le spectateur se croit transporté dans Tancienne Grèce et dans ces vallées enchantées décrites par les poètes ; car le génie de M. Poussin était tout poétique. »

Rentré dans le calme de Tatelier jusqu'au soir, il se met au travail ; et, d'après ses études, peindra-t-il quelquefois des i>eùes ? Jamais, car son imitation n'est pas un esclavage : de sa collaboration hautaine avec la campagne de Rome, il ne retient que de belles silhouettes ; il abandonne la copie des monuments à ses voisins, les Hollandais ou les Flamands voyageurs, à Claude, auteur exquis du Forum et devancier de Corot, à Salvator, ancêtre imprévu de notre Joseph Vernet par Manglard, à son contemporain Pierre Le Maire, heureux d'ajouter à son nom celui du Poussin et moins fantaisiste, en ses descriptions, que ses successeurs du xviii' siècle, Hubert Robert ouïes Piranèse. On prétend que le paysage « sicilien » du Polyphème est un décor provençal ; car Poussin, dans sa jeunesse, a vu Nîmes et notre Midi grec : un dessin du Musée Condé serait le Portalet, vieil ouvrage romain de la défense d'Avignon, dans le voisinage de ce triste Vaucluse idéalisé par Pétrarque... Et Poussin compose toujours : les fonds de ses paysages peints attestent ses emprunts à sa promenade matinale ; mais on chercherait vainement une « vue de Rome ^) en ses toiles. Dans l'atelier, loin des ardeurs du jour qui l'oppressent, le maître français s'adonne au paysage historique ; et les critiques à courte vue ont eu vite fait d'affirmer

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qu'après la nature italienne, c'est l'art italien qui l'inspire.

Aussi bien l'enfant des Andelys n'a jamais déguisé ce qu'il devait à l'école bolonaise, elle-même issue de Rome et de Venise : les Bacchanales juvéniles du chaste Poussin respirent l'atmosphère du Giorgione et du Titien ; le Français a connu Venise à Rome : son recrard attentif a

contemplé longtemps l'entraînante Offrande à la Fécondité (du musée de Madrid) que la villa Lodovisi possédait alors ; à cet enivrement, \e^ Loges d'un Raphaël ont ajouté leur beauté. Plus tard encore, dans les fonds virgiliensdu Pohjpheme, on retrouve l'art bolonais du Dominiquin. De très loin seulement, quelques Poussins ressemblent à des Garraches...Oui, le Normand, comme le Lorrain, son voisin des hauteurs, travaille « à l'italienne » ; mais il domine le genre de si haut qu'il en paraît le créateur. Et l'ineffable tonalité du Diogène suffirait à prouver non seulement la légitimité, mais la prééminence du paysage composé.

« L'homme ajouté à la nature » : cette définition de l'œuvre d'art en général et du paysage historique en particulier ne convient-elle pas éminemment au paysage poussinesque ? L'arbre s'y transfigure pour verser l'ombrage au héros :

I^n omnes arbusta j avant humilesque myi'iciv; Si ciuiinins si/lvas^ .sijUkc sint conside di^nic.

Supérieur au consul de Rome, ce héros familier de la vie morale, Diogène qui rejette un objet superflu, Phocionqui se lave les pieds aux fontaines publiques, Orphée citharède ou l'apôtre inspiré, c'est Poussin, sa volonté simple et grave, drapée modestement dans le manteau des philosophes. Dans le désert de sa promenade, on l'évoque avec sa carrure solide comme son caractère, ses

yeux rougis par les veilles, sa dignité française, et son costume romain. Malgré ce costume, ses portraits, non plus que ses paysages, n'accordent rien à la mode : dans ritalie maniérée de l'Albane, le Normand Poussin paraît encore plus dépaysé que le Normand Corneille dans le Paris de Voiture ; doublement libre à Tégard de la nature et de riiistoire,cet indépendant n'obéit qu'à son idéal.

Trait d'union dans l'histoire de l'art entre le passé des grands artistes et l'avenir des beaux peintres, le paysage historique où l'homme, quoique rapetissé, reste au premier plan du décor immense qui l'entoure sans l'étreindre, devait plaire à ce penseur, si jaloux de son libre arbitre : avec lui, le paysage humain n'est plus un poncif nourri d'abstractions ; il n'est pas encore un jardin peuplé de statues; avec lui, l'homme dans la nature est moins l'acteur indifférent d'une anecdote mythologique que sa personnalité qui s'empare du monde.

Et cette personnalité, quelle est sa physionomie? Le moi du Poussin n'est pas le moi romantique qui sympathisera plus tard avec la mélancolie des ruines ; l'inquiétude d'un Ruysdael qui, loin de la beauté, cherchera bientôt le pittoresque à l'ombre buissonneuse des vieux châteaux ; l'orgueil d'un Chateaubriand qui souhaite les orages fraternels de la nature et du cœur... Le libre jeu de cette personnalité n'est jamais un dévergondage sentimental, mais la rénovation des principes : son inspiration, toute classique^ est la réflexion ; l'austère mélodie de son éloquence est moins l'expression d'une sensibilité que d'une volonté ; les impressions individuelles y cèdent sans regrets aux beautés générales.

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Faut-il encore s'étonner que ce psychologue de la peinture se soit fait paysagiste, quand on parcourt ses paysages, divertissements d'un génie morose? A ses « moments d'élection », quel meilleur cadre pour renouveler sa pensée? Le paysage, tel qu'il le conçoit, se prête aux belles ordonnances qu'il recherche, aux beaux rythmes ordonnés comme sa vie. Ce qu'il crée s'exprime avec ce qu'il a vu : l'œuvre s'élabore dans la complexité des causes ; mais l'œil du maître distribue à son gré les fabriques et les ruines ; il ajoute de hautes ramures à ce « terrain nu » qui n'avait rien dit à Montaigne : et le Latium devient, en passant par cette pensée mâle, une Thébaïde ombragée pour des stoïciens. Avec M. Paul Desjardins, les philosophes n'appellent-ils pas un tel paysage « une promenade dans Tàme de Marc-Aurèle » ?

Jamais d'effets matériels : les torrents mêmes du Déluge n'avivent point les verdures ; le désert où tombe la Manne n'a rien d'oriental. Si vous demandez la réalité de l'histoire à ce paysage historique, il vous apparaîtra sous les espèces décevantes d'un perpétuel anachronisme de temps et de lieux : la Palestine et la Grèce reçoivent indistinctement, dans ces cadres, la tour crénelée, la coupole, le fronton d'Athènes ou le cintre de Rome, la maison grecque ou les fabriques italiennes aux toits plats ; ne cherchez point le rocher de l'Acropole au dernier plan du Diogène ; ne réclamez jamais à de sages fictions les nuances ou les aspects de la Grèce réelle, la stérilité de la « pierreuse Athènes » entrevue par Pindare et décrite par Pausanias, ou la verdure de l'Arcadie qui ressemble au Jura de Courbet! Le Soracte remplace heureusement le Lycabète ; mais le Tibre supplée sans remords le Nil ou le Jourdain, le Céphise ou le Pénée... L'accord et l'unité sont ailleurs, dans la concordance harmonieuse entre tous les éléments de cet

univers qui n'est qu'un rêve, mais un rêve pur comme l'idéal et précis comme une réalité. Malgré les outrages de l'ombre et du temps, l'atmosphère qu'on y respire est lumineuse, car le maître l'a faite à l'image de son désir, dans l'ivresse contenue d'un songe plastique et la joie spontanée de la création. Par son rythme essentiellement hellénique, c'est une Grèce moralement plus vraie que la Grèce déchue, qui manque d'ondes et d'ombrages ; c'est un sanctuaire où placer les hauts faits moraux d'un Plutarque illustré par les vers d'Homère. Sans effort, et par un retour non moins naturel à notre classique jeunesse, le Diogène nous rapprend le chemin perdu de ce gazon baigné d'eau vive, sous le platane radieux du Phèdre.

A la fois idéal et réel, le paysage poussinesque ne serait-il pas à la nature ce que la statuaire grecque est à la figure humaine ? En effet, l'art du plus français de nos peintres est souverainement une méthode grecque : c'est une synthèse. Et c'est le style, —quintessence de la forme exacte, de la santé parfaite. Un bel arbre a son « canon » comme un bel athlète ; une masse végétale se compose comme un groupe humain ; pour le paysagiste aussi bien que pour le statuaire, le choix des modèles est invention. Gomme le Démiurge antique, le modeleur d'Athènes ou Poussin paysagiste regarde intérieurement un idéal qui dirige et son regard et sa main : c'est l'idée qui crée sa forme, qui l'impose à la matière éternelle. Ainsi, paysage ou statuaire, les arts les plus concrets deviennent presque immatériels; ils atteignent à la beauté supra-sensible, à force de synthèse éliminatrice. L'art n'est plus seulement l'imitation, mais « le contraire de la nature » ; ou plutôt, la nature se fait art en se reflétant dans les yeux profonds du Poussin : en dessinant le matin sous un fragment d'aqueduc ou de rem-

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part, le peintre stylise déjà, mais cette stylisation n'était pas inconsciente. Contemporain de Descartes, Poussin méthodique se rendait compte de ces affinités de son génie avec « nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses ». Il se peut quMl y ait moins de philosophie de Part que la critique n'en a trouvé dans ses Observations comme dans ses Lettres ; mais, en son apologie de iG4i à M. Sublet des Noyers, le peintrephilosophe distingue déjà deux manières de voir : la vue simple ou l'attention forte. Il appelle Tune, V aspect^ et l'autre, \q prospect^ prenant chacun de ces deux mots dans son sens actif, et conclut : « Le simple aspect est une opération naturelle, et ce que je nomme \e prospect est un office de raison. » Le prospect^ c'est le regard du maître, le clignement de ses paupières fatiguées, éliminant aussitôt les détails oiseux ; deux siècles après Poussin, Delacroix, plus sentimental, voudra comparer l'idéalisation de l'art à la magie du souvenir; et cette vue magistrale des ensembles a fait du paysage poussinesque « un chef-d'œuvre d'idéalisme ».

Enfin, si Poussin se montre supérieur dans ses paysages, s'il y surpasse non seulement ses rivaux, mais son propre génie, ce rapprochement naturel avec l'art grec va nous dire pourquoi.

Ici, le créateur est en face de la seule nature ; le paysagiste n'est plus obsédé par les modèles de l'antiquité. Home ne fournit pas à sa dévotion des vestiges du paysage antique que les Anciens méprisaient : le figuriste au contraire a copié la fresque païenne des Noces Aldobrandines ; jusqu'' à son dernier soupir, il a mesuré des antiques, analysé des marbres ; l'Idéal antique s'interpose constamment entre son regard et sa main : conseillée par la Renaissance, c'est une imitation d'une imitation.

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Un exemple, au Louvre : clans Tune des deux répliques du Moïse sauvé des eaux (qui n'est pas un paysage, vu la dimension des figures), comparez la rigueur impersonnelle de ces profils grecs, donnés même aux servantes de la fdle des Pharaons, avec le candide anachronisme du paysage latin, si plaisant, au contraire, en sa robuste et docte simplicité !

Entre son évocation d'une Grèce harmonieuse et l'étude journalière de la nature italienne, plus d'intermédiaire abstrait ni d'intervention parasite : tel que Bonaventure d'Argonne l'a vu travaillant dans sa vieillesse, Poussin, jeune encore, observait la vie incessamment renaissante parmi les débris muets de l'ancienne Rome ; et le regard dominateur du paysagiste a pu librement contempler le modèle vivant, c'est-à-dire le végétal ombrageant la ruine. Or, cette liberté plus entière devant la nature a fait du paysage idéal un organisme plus vivant lui-même et plus vrai. Dans un équilibre superbement discret, Témotion de l'artiste s'y dépeint plus directe et plus vive ; la mesure et l'instinct s'y réconcilient naturellement dans un sublime hymen. Et les défauts de l'exécutant s'atténuent dans le paysage historique où les figures diminuées ne pèchent plus par l'outrance physionomique du visage et du geste : ce n'est plus « le peintre des gens d'esprit », qui fournira sans le vouloir aux académiciens emperruqués le manuel posthume de V expression ; c est un naturiste inspiré, qui prouve d'avance à nos réalistes que le style n'est pas une impuissance à faire vrai. Moins préoccupé de la nature que de l'âme, et citadin comme le Socrate du Phèdre^ Poussin paysagiste apparaît à son tour « un homme extraordinaire »^ émerveillé par le frissonnement d'un bel arbre.

Autre cause de supériorité, tout ensemble expressive

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et technique : la plupart de ces grands paysages datent de l'apogée du peintre. En 1648, il termine le Diogènc pour M. Lumagne et le non moins éloquent paysage, Hercule et Cacus ; en 1G49, ^^ achève le Polyphème pour M. Pointel ; les amateurs le sollicitent ; voilà vingt-cinq ans qu'il habite Rome ; il a cinquante-cinq ans : c'est l'instant de sa perfection. Et dans les Saisons de sa vieillesse, la main, « servante débile », est soutenue par l'audace grandissante de la pensée.

Poussin réfléchi n'a jamais voulu passer pour un virtuose : il excelle, cependant, à « varier le ton ». Selon le sujet, il modifie l'heure et l'aspect du ciel, bleuâtre ou doré. Sa psychologie se mêle au paysage, et le sourire n'est pas absent de son art ; la grâce habite au premier plan du Polyphème^ avec le beau rire des nymphes ; des géorgiques lointaines se profilent à l'ombre du géant, sous la roche abrupte ; même contraste, à l'heure sombre choisie par Hercule pour assommer le brigand dans son antre. Mais le sourire est noble, et la noblesse familière ; l'harmonie, toujours grandiose, est respirable auprès des paysages noirs des Bolonais. Non, la création d'un Poussin n'est pas une abstraction : ni littéraire, ni littérale, elle est aussi distante du schéma que de la copie ; et comme elle dément la monotonie de ses plagiaires, égarés par son autorité dangereuse ! Gomme sa poésie nous ramène à la vérité!

La splendeur du vrai : c'est la vertu d'un art sans éclat. Chaque fois que de beaux arbres projettent leurs ombres sur de vieux murs, le regard évoque Poussin, son nom s'impose à la pensée ; aucun paysagiste n'a

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plus largement détaillé le feuille dans ses expressions diverses : il est le portraitiste des majestés végétales. Les platanes mêmes du Luxembourg ou les peupliers de nos quais nous parlent de son âme ; ne serait-ce point dans son Diogène que nous avons déjà vu « ce petit bouquet d'autres arbres d'un vert brun et enfoncé^ qui est sur le bord de Feau^ » ? Ces humbles toits, ennoblis par la distance, se retrouveraient pareillement dans ses compositions les plus héroïques ; et rien ne ressemble mieux à ses verdures que la cendre verte d'un feuillage éteint sous un ciel nuageux. Dédaigneux de Vaccident^ ce compositeur de paysages nous semble aussi lumineux en son genre et plus vrai que l'impressionnisme ; et nous pouvons partout l'évoquer : car il a traduit comme pas un ce rythme éternel que le regard de l'esprit dégage impartialement de l'aspect des choses et de leur perception confuse ; cette cadence poussinesque ne nous émeut que parce qu'elle est observée : ainsi le geste amical de la compagne du berger, dans le mélancolique basrelief de V Arcadie ^ délectera la vue tant que des yeux s'ouvriront à la beauté de vivre.

Et c'est par cette passion contenue de la vérité dans l'idéal que ce paysagiste italianisé nous paraît, de si loin, le plus français de nos maîtres : c'est par cette franchise toute française qu'il rejoint les plus fiers génies de son temps, respectueux des anciens, mais francs du collier, qui s'imposaient librement des règles. Ces hautes qualités, à la fois cartésiennes et cornéliennes, « de vraisemblance et de jugement partout », sont l'apanage de notre race au plus éloquent de nos siècles ; et leur sobre floraison chez un peintre a produit cette merveille qu'un paysagiste qui voit l'Italie et qui veut évo-

I . Expressions empruntées à Fénelon qui consacre deux de ses Dialogues des Morts à Poussin.

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quer la Grèce exécute inconsciemment le portrait de la France : « A Rome, Nicolas Poussin voyait les Andelys ; il n'y a pas un de ses paysages qui soit un paysage romain >;, a dit un patriote exagéré \ qui corrige aussitôt : « Nous emportons tous le ciel du pays natal dans nos yeux; nous sommes victimes de nos origines. »

Cet absent demeure tellement des nôtres que l'imposante série de ses paysages gravés par les Pesne, les Stella, les Ghatillon, les Etienne Baudet, n'a jamais cessé de trouver bon accueil dans Tatelier de nos peintres ; mais en comprennent-ils toujours l'austère enchantement ? Toujours accepté, mais incompris surtout de ses plus rigides partisans, étroitement invoqué par la doctrine, mais largement deviné par la crise romantique qui pressent son génie de rénovation plutôt que ^innovation^ Poussin règne sur notre école ; et sa place dans le Musée inédit du Paysage ne serait pas moins haute : dans ce musée de psychologie pittoresque, son influence égalerait son œuvre.

Son disciple immédiat, le Guaspre, et les Tempesta, les Orizonte, les Francisque Millet, se partagent « les restes de ses festins », cependant que l'Académie accapare un mort immortel. Son véritable continuateur est Le Nôtre : le jardin français n'est-il pas la royale mise en scène du paysage historique? Au siècle suivant, Fénelon, dans ses Dialogues^ plus tard Diderot, dans ses Salons, parlent des funérailles sans gloire de P/iocion ou du a caprice » tragique de la Scène d'effroi moins en artistes qu'en moralistes : c'est le péché français ; et l'art, qui papillonne, est ailleurs. Valenciennes, le David du paysage, confond le style avec la formule; et, sauf Corot, les néo-classiques de i84o aboutiront à

I . Le peintre Alexandre Séon, disciple de Puvis de Chavannes et, comme lui, grand admirateur de notre Poussin.

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la môme impasse... Mais, en pleine bataille romantique, notre Poussin n'a-t-il pas fait ce miracle de réconcilier M. Ingres, qui prône le classique, avec Eugène Delacroix, qui découvre le novateur^ ? Victor Hugo le nomme à Versailles ; Berlioz, qui le retrouve dans les montagnes de la Sabine, définit la symphonie pastorale de Beethoven « un étonnant paysage qui semble avoir été composé par Poussin et dessiné par Michel-Ange » ; il oublie Ruysdael... Si puissante est la survie du maître français qu elle a fortifié le style rural de Millet avant d'agrandir le style athénien de Puvis de Ghavannes. Sa trace est partout visible : à l'étranger, Bœcklin l'honore, et Gonstable nommait Poussin l'un des quatre grands paysagistes de tous les temps, avec Titien, Rubens et Rembrandt". Seul, le modernisme des Goncourt a boudé sa sublimité ; mais les loyaux dessins des Benouville et des Paul Flandrin nous ont rapporté la vue de sa « promenade ». Depuis 1861, le concours de Rome institué en 18 17 en faveur du paysage historique est supprimé; le style n'est plus un monopole. Et presque au lendemain de l'impressionnisme, est-ce une médiocre surprise que d'entendre, au Salon d'automne, les plus brouillons de nos indépendants prononcer avec respect le nom de Poussin ?

Puissent-ils sentir, auprès du Diogène^ qu'on ne réalise pas l'idéal, comme disait la conscience du maître,

I. Après tant de discours plus ou moins académiques, et tous inspirés des entretiens familiers, mais sûrs, des Bellori et des Félibien, l'étude d'Eugène Delacroix, parue daus le Moniteur à la fin de juin i853, reste compréhensive entre toutes. — ■ Il faut mettre à la suite les Essais sur l'Histoire de la Peinture française de M. de Chennevières (dans L'Artiste, 1890-94) ; L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin, par M. Henry Lemonnier (1893) ; le discours de M. Piogor Marx aux Andelys, pour le tricentenaire du i5 juin 1894; et surtout l'admirable Poussin de M. Paul Desjardins (collection des Grands Artistes, Laurens, 1904).

3. En ses suggestives conférences, traduites dans le Constable de M, Léon Bazalgettc (Floury, igoS, in-8°).

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en sifflant ! Poussin paysagiste, et présent dans son œuvre, nous rapprend à voir la nature ; il nous dévoile le mystère de Tintcrprétation dans ce qu'elle a tout ensemble de plus impérieux et de plus scrupuleux; il nous enseigne qu'une longue patience n'est pas incompatible avec Tétrangeté du génie. Et ce n'est pas un ennuyeux Mentor que celui dont la main défaillante évoquait Apollon amoureux de Daphné dans un sombre azur ! Aucune esthétique ne vaudrait la source d'émotion qu'épanche ce dernier poème inachevé, dont le paysage semble une réminiscence de l'âge d'or : dans les Saisons, déjà, Y Automne exhalait cette intimité divine ; les figures tiennent dans l'air, l'homme respire dans la nature, un troupeau lointain passe avec une blancheur de nuage ; et Millet, plus trivial, sera moins sublime.

Aujourd'hui plus que jamais, s'impose ce Platon des campagnes rêvées, qui disait faire profession des choses muettes. C'est un maître émouvant sous ses m-ands ombrages ; et leur sérénité nous passionne, car elle fait pressentir comment l'austère idéal de l'art peut surpasser l'éblouissante nature en se conformant à ses lois. Le nom si français de Poussin ne détonne pas à côté de Phidias, de Virgile, de Gluck, qui soutenait plus orgueilleusement que ses créations bâties sur la vérité ne sauraient vieillir : les révolutions de l'art ne menacent pas davantage notre vieux vaillant maître, et la jeunesse a raison de retremper ses impressions rapides comme les heures à son immortalité.

1. Pourquoi le soleil de Claude émeut-il moins que le style de Poussin ? Part de l'abstraction dans sa vie; de la convention dans son oeuvre. Le paysagiste est un instinctif. — II. Ce que sa personnalité reçoit de la tradition ; ce que son regard ajoute à l'évolution : l'histoire explique notre injustice à l'égard de Claude. — III. Ses incomparables dessins d'après nature. — IV. Le soleil allumé dans le ciel de l'art, et sa lumineuse influence jusqu'à nous.

En dépit des malveillants qui rejettent ce déraciné dans l'école allemande, parce qu'il vit le jour en Lorraine, ou dans l'école italienne, parce qu'il préféra, sans regret, la splendeur de Rome, une Histoire du Paysage français a le droit de réclamer, comme un ancêtre aussi glorieux que méconnu, le peintre de la Lumière qui, pour la première fois, « alluma le soleil dans le ciel de l'art ». Mais pourquoi le nom radieux du Lorrain Claude Gellée nous laisse-t-il un peu froids ^ Pourquoi nous touche-t-il moins profondément que le grand nom, moins rayonnant, du Normand Nicolas Poussin, ce frère idéal de Corneille, dont le nom suffit en effet pour nous émouvoir? Oui, pourquoi ce soleil semble-t-il avoir perdu de sa force ? Tel est

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