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en jour, animées, ombrées, colorées par la seule divination de ce que nous appelons aujourd'hui les valeurs. Ces dessins de Claude, groupes de pins, troupeaux à l'abreuvoir, frondaisons reconnaissables au bord d'une onde pure, rives boisées du Tibre, cet Arc de Titus, si largement aquarelle, ces ramures, ces horizons, ces eaux vives nous parlent de l'Italie réelle et de notre âme éprise de vibrante véracité. Toute composition nous devient glaciale auprès d'elles.
Les dessins de Claude sont, à nos yeux, les chefsd'œuvre de Claude et le plus pur testament d'un paysagiste de race, réprimé par les conventions de son temps. Là, son âme passive d'instinctif a pris sa revanche, elle s'est affranchie d'un art caduc en n'obéissant plus qu'à la nature éternelle. Et ce n'est pas seulement le goût de la vérité que ces « feuilles volantes de son génie » réveillent dans nos yeux inquiets, mais le sentiment du style dont notre naturalisme avoue le tardif regret î L'idéale bonhomie de ces vagues dessins nous souffle la meilleure définition de cet indéfinissable mot : le style ; ces traits prime-sautiers nous disent simplement : l'Idéal, c'est le Réel vu par l'amour. Le sentiment l'emporte ; et Poussin, dessinateur, n'est plus sans rival. Au demeurant, Poussin, peintre, n'a jamais engagé la lutte avec le soleil de Claude.
Le soleil de Claude : son plus beau titre de gloire ! Et c'est par lui que nous terminerons. Le soleil est le vrai sujet de son œuvre, invisible ou présent. Aussi loin de Versailles que de Haarlem, et longtemps avant Versailles
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OÙ l'art « opprimera » la nature, c'est le dieu perpétuellement adoré sans flatterie servile, sans allusion de cour au Roi-Soleil qui, d'ailleurs, ne brille pas encore... Le ciel s'illumine, ce ciel, inconnu de l'art ancien, que révolution du paysage a répandu sur l'art moderne. Dans le ciel éclairci, le soleil survient. De là, cet art vraiment nouveau^ celui-ci, que d'Argenville, au xviii® siècle, appellera « la dégradation des lointains », que le bon Sandrart appelle, en peintre^ l'art de rompre ses tons et de modifier ses couleurs suivant la distance ou l'orientation des objets.
Là encore, faut-il apercevoir une influence de l'entourage, une transfiguration de ce clair-obscur ambitionné par les Bolonais issus du Caravage, et que l'allemand Elzheimer, mort à Rome en 1620, avait introduit déjà dans ses Effets de nuit^ où la lune verse naïvement sur un rouge brasier sa pâle flamme? En tous cas, le soleil, deviné dans les brouillards par Rubens, est éminemment rapport du Lorrain dans l'art. Dédaigné par les Anciens, entrevu par les Primitifs, relégué dans les fonds par les maîtres-figuristes de la Renaissance, émancipé soudain par les coloristes de Venise et par les décadents de Bologne, l'art du paysage est redevable au Lorrain de ce rayon méridional, que son froid devancier flamand, Paul Bril, ne soupçonnait guère, que son vaporeux héritier français, Corot, prolongera plus tard : avec lui, c'est le jour qui se lève ; sans lui, la palette champêtre restait dénuée d'âme et chargée d'ombre. Un coloriste s'est évadé de la prison bolonaise et laisse harmonieusement une trace lumineuse dont un reflet s'est perpétué jusqu'à nous.
Son influence est d'accord avec son génie novateur et le confirme : dans l'évolution du paysage, notre Claude déplaira d'instinct à toute la gent académique qui ne
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jure que par Poussin (naturellement sans le comprendre), et qui Taccuse, avec le froid Valenciennes, en Tan VIII, d'avoir trop délaissé les mythologies bocagères pour sacrifier au « genre », c'est-à-dire à la vérité qui s'introduit déjà dans le paysage historique ^ dès le début du xix° siècle. Claude appellera tous les indépendants, tous les vrais paysagistes qui « devinrent promptement ses imitateurs », au dire de Sandrart, c'est-à-dire les Hollandais italianisés, champêtres comme lui, ravis de mettre un peu de soleil dans leurs pastorales aux bords heureux du Teverone. Sans autorité sous le règne pompeux de Le Brun, Claude influence seulement les Patel, le père et le fils, souvent confondus ; Claude, aux siècles suivants, inspirera Joseph Vernet, qui nous achemine classiquement à notre divin Corot : la « ligne d'Italie » n'est pas perdue, dans l'air transparent. Et rappelons-nous ce que dit curieusement Sandrart de la méthode de Claude, des tons vite mélangés d'après nature, sous le ciel changeant du crépuscule, et qu'il rapporte en hâte à l'atelier: n'estce pas l'embryon des notations écrites ou chiffrées de ses successeurs, Vernet et Corot ? L'innovation même a sa tradition.
Corot garde librement le souvenir de Claude ; même religion chez nos romantiques, chez Théodore Rousseau qui méditait un Liber Veritatis, chez le vieux Jules Dupré qui ne prononçait le nom de Claude qu'avec mystère, chezM. Ziem, àVenise, et chez nos orientalistes, modernes adorateurs du Soleil, chez un Lyonnais mort sans gloire, Auguste Ravier, l'admirateur de Corot, le peintre de ciels, l'aquarelliste original et discret qui concilia dans un rayon Claude et Turner. L'anglais William Turner : le voilà, le véritable héritier de notre Lorrain ! N'a-t-il pas ordonné, par testament, que sa. Fondation de Carthage avoisinât pour toujours le soleil de Claude ? Orgueil ou
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modestie, qui le saura ? Turner, héritier de Claude, est l'ancêtre de l'impressionnisme ; et désormais, après trop d'impressionnisme, aujourd'hui même, à nos Salons, un crépuscule virgilien de M. René Ménard n'est-il pas plus proche parent d'un Claude Gellée que d'un Claude Monet ? Le subtil interviewer des Maîtres d'autrefois^ Eugène Fromentin, n'a donc pas évité l'erreur quand il affirmait que l'art de Claude était platoniquement admiré « comme l'art à'Esthcr ou de Bérénice ». Tout vient et passe... et revient! Ce qui ne meurt pas, c'est la conviction ; et c'est pourquoi nous devons aimer notre Claude en vénérant Poussin.
Très français par le sentiment, même quand ils oublient la petite fumée villageoise dont le poète angevin n'a pu bannir la nostalgie sur les bords imposants du Tibre, ils innovent tous deux, l'un par la ligne souveraine, l'autre, par une atmosphère enchanteresse : chez le père de l'école française, le ciel resté morose accuse le beau dédain du peintre d'histoire à l'endroit des caprices de l'heure ; chez le prince des paysagistes, le style tourne au poncif sur les premiers plans, mais la splendeur divinise les fonds. Poussin donne l'illusion de la lumière à force de grandeur ; Claude parvient au style à force de lumière. L'aîné se révèle un sage ; il pourrait dire avec le stoïcien d'une tragédie cornélienne :
« Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis ! »
Son paysage est le portique des philosophes. Le plus jeune n'est qu'un peintre ; son art dévoile un émoi divinatoire et le bonheur de l'instinct. L'école s'est réclamée duthéoricien; mais le paysage, « victoire del'artmoderne», s'est inspiré du poète. Poussin, c'est une pensée ; Claude, c'est un regard. A la brève magie des crépuscules, ce
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regard a demandé des beautés nouvelles ; il a découvert, dans leurs harmonies, des horizons nouveaux. Vus par ce regard de peintre, les matins et les soirs rajeunissent les vieux sujets avant de les absorber; et le ciel approfondit prématurément la toile. Héroïque et plus souvent pastoral, le cadre conventionnel du paysage s'ouvre sur des couchants d'or ou des lumières d'aube comme une fenêtre enchantée... L'œuvre exceptionnelle et toujours méconnue du Lorrain donne, en dernière analyse, auprès de l'austère Poussin, la mélodieuse impression d'un chefd'œuvre de sensibilité dans un siècle de raisonnement. Et puisque la peinture matérielle, mais essentiellement suggestive, contient un au-delà qui la dépasse, n'est-ce pas un des miracles de l'Art qu'un pauvre ignorant nous suggère le pur génie, presque athénien, donc idéalement français, d'un Racine ?