‹ Histoire du paysage en FranceChapitre 28 sur 59 · I. Ce chapitre a été écrit par M. François Benoit · texte numérisé non relu

I. Ce chapitre a été écrit par M. François Benoit

a. Cf. notre travail : VArt Français sous la Révolution et V Empire. Les doctrines, les idées, les genres, in-4'' 1897 Librairie de l'art ancien et moderne.

LE PAYSAGE AU TEMPS DE LA RÉVOLUTION igS

Deux doctrines se disputèrent âprement l'adhésion des hommes de ce temps. L'une, fille de la Renaissance, formée au xvif siècle, parfaite à la fin du xviii^ siècle sous l'influence du rationalisme des philosophes, du progrès de l'histoire et du mouvement politique, affichait un idéalisme outrancier et une antiquomanie forcenée ; elle professait le mépris des impressions sensorielles et l'horreur des émotions vives, enseignait la vertu des règles et conseillait l'imitation des arts grec et romain. L'autre, au contraire, proclamait que la beauté est relative et diverse, éparse dans la nature, enfin réalisée à quelque degré dès qu'un artiste exprime avec force un sentiment sincère, vif et original.

C'est une opinion courante que de 1789 à i8i5 la première esthétique fut l'objet d'une dévotion aveugle et universelle. La vérité est qu'elle ne conquit jamais qu'une minorité d'artistes et n'eut aucune prise sur le public : de bonne heure, les plus clairvoyants de ses adeptes, David en tête, désespérèrent de l'avenir et l'ère impériale n'était pas close que le procès paraissait jugé.

Ce dualisme esthétique, ce conflit et son issue, aucun genre ne les manifeste mieux que le paysage. Nous diviserons notre étude en deux parties, consacrant la première à distinguer, à définir et à mesurer les forces dont les peintres paysagistes d'alors subirent l'action ; la seconde à reconnaître les directions et les allures diverses qu'ils adoptèrent et à apprécier les résultats qu'ils obtinrent.

Une proscription brutale du paysage en tant que genre autonome apparaît comme une conséquence nécessaire des conceptions de l'idéalisme classique. Celui-ci ne voit

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dans la nature qu'un objet qui soit digne de l'attention de l'art, l'homme. Tout au plus admet-il la représentation du monde à titre soit de repoussoir à l'image du « roi de la création » soit de cadre à une scène poétique ou historique soit de prétexte à une allégorie mythologique.

L'ambiance révolutionnaire fut cause que quelques fanatiques du système en tentèrent l'application intégrale. Au cours d'une séance tenue par la Société rcpuhlicaine des arts^ en germinal de l'an II, le peintre Wicar, les citoyens Lebrun et Espercieux insistèrent, sous prétexte qu'un paysage « ne peut rien sur les mœurs » et « ne dit rien à l'âme, » pour que les paysagistes fussent « renvoyés aux manufactures » en compagnie de leurs confrères adonnés au genre et que tout tableau de cette catégorie fût exclu du Musée alors en formation! L'auteur des Lettres critiques et philosophiques sur le salon de 1796, se refusait à parler du paysage, pour la bonne raison que « c'est un genre qui ne devrait pas exister ! » C'était aussi l'avis de l'un des plus réputés parmi les paysagistes du temps, de Valenciennes, quand il écrivait ces mots : « l'art de peindre est un et ne devrait comprendre qu'un seul genre, la peinture d'histoire! » Enfin, quand l'Institut reçut du Directoire mission de lui désigner un certain nombre d'artistes à couronner à la fête du i^' vendémiaire an Vil, il élimina du concours, en bloc, les peintres de paysage et de genre !

Les plus tolérants des adorateurs du « Beau idéal » et de l'Antique font grâce au paysage à la condition qu'il soit aussi peu nature que possible. Non seulement ils condamnent le paysage-portrait comme une de ces viles besognes « où il n'y a que la main et les yeux qui travaillent », mais encore ils repoussent l'imitation éclectique et même l'interprétation libre de la réalité. A les entendre, nul objet, nulle collection d'objets n'est

susceptible de révéler le beau ; celui-ci est le privilège de Tarchétype de chaque espèce, pur des dégradations consécutives aux hasards de la génération et aux accidents de la vie. Autant dire qu'il échappe aux investigations de l'œil et n'est atteint que par une conception de l'esprit. Si nous en croyons le paysagiste Valenciennes^ la nature est ratée ! « Lorsque l'homme de génie la contemple... ; hélas ! il ne trouve presque rien. Il voit cette nature telle qu'elle est : il admire, mais il n'est pas content, les rochers lui paraissent mesquins!... » Nul aliment pour l'imagination, nul ferment d'enthousiasme. « Heureux l'artiste qui se livrant au charme des illusions, croit voir la nature telle qu'elle devrait être ! Il a la satisfaction, il ressent le noble orgueil de créer pour ainsi dire une nature trop rare à rencontrer dans sa perfection. Il produit nécessairement des choses nouvelles, parce que son imagination toujours échauffée et nourrie par les descriptions des poètes se multiplie à l'infini. »

Maintenant, le moyen pratique ? « Se pénétrer de la lecture des poètes, surtout d'Homère, de Virgile, de Théocrite, les méditer et... fermer les yeux ! » Alors, en effet, « on verra cette nature idéale, etc. » Exemples : « Claude Lorrain exprimait avec vérité la rosée du matin... Mais le Poussin faisait précéder le char du Soleil par l'Aurore répandant des fleurs et des perles sur la nature. Van der Neer a peint supérieurement des clairs de lune ; mais aucun de ceux que nous connaissons ne vaut pour l'esprit cette charmante idée qu'un de nos artistes modernes a exécutée en faisant reposer un rayon de cet astre sur la bouche d'Endymion^ : voilà la poésie de la peinture ! »

Mieux vaut, à la façon de Poussin, peindre « avec la

I. Eléments de perspective ... pratique suivis de réflexions.. . sur le paysage, 1800.

a. Girodet, le Sommeil d'Endymion (Louvre).

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couleur du sentiment » qu'à la manière de Ruisdael « avec le sentiment de la couleur ! » Point d'étude d'après la nature, mais plutôt d'après les maîtres qui donneront le modèle : Poussin du style, Waterloo du feuillage, Bergliem et Salvator Rosa des terrains et des rochers, Lorrain et Wouwerman des lointains* !... »

Il s'en fallait que ce fussent là divagations sans portée. Valenciennes était un artiste en renom, membre de l'ancienne Académie, chef d'école, reconnu comme l'héritier direct « de la grande manière de Poussin », enfin, ce qui était plus grave, professeur de perspective à l'école des Beaux-Arts.

Cependant aussi catégorique et plus fréquente fut l'affirmation de l'antithèse. Le paysage trouva des panégyristes décidés qui non seulement revendiquèrent hautement son droit à l'existence, mais encore n'hésitèrent pas à mettre une simple vue, « le paysage portrait », a le paysage nu », en balance avec « le paysage composé » et même avec le « paysage historique ».

« Le paysage, écrit Girodet, est un genre de peinture universel, auquel tous les autres sont subordonnés, parce qu'ils y sont tous renfermés-, w « C'est la nature qu'il faut imiter et non les maîtres », prononce Pommereul. Dans sa critique du salon de l'an V, Amaury-Duval, à propos d'un tableau de Grobon, s'écrie : « Dites-moi, graves routiniers, à quelle école appartient ce tableau, c'est vraiment ce jeune homme qui peut se dire l'élève de la nature. On dit qu'il est de Lyon ! Eh bien ! hâte-toi

1. Cf. Gessner, Lettre sur le paysage, Depertbes, Théorie du paysage. Valenciennes, op. cit...

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