LE PAYSAGE ROMANTIQUE
Inexistence du paysage à l'époque impériale. — Théories artificielles.
— Renaissance du paysage.
Le paysage doit au romantisme une âme. — Résurrection de la nature.
— Opposition entre la nature et la société. — Tendance lyrique et subjective .
Le paysage doit au romantisme une technique. — Destruction des idées stylistiques. — Libération de la palette. — Tendance au.\ virtuosités techniques. — Prescience de l'impressionnisme.
L'Empire fut une période défavorable au développement du paysage ; Part durant ces années se concentra tout sur la personnalité humaine.
Une théorie régna qui eut son écho le plus puissant en David, celle de la prééminence de l'homme. L'habitude fut de considérer tout par rapport à lui et comme serf de sa puissance. Dans l'art tout entier cette conception se
I. Ces conférences, faites par M. Léon Rosenthal, ont été rédigées par Mme G.-L. Rosenthal d'après des notes obligeamment communiquées par M. Raymond Bouyer.
traduisit par une apothéose de la plastique humaine et le paysage refléta à son tour cette servitude.
La nature, que le xviii* siècle avait connue fraîche et agreste, se fit terne, décolorée pour mieux rehausser le sujet. Elle ne fut plus qu'un décor, ou, moins encore, un fond inanimé, fait avec mépris, comme un remplissage ennuyeux et nécessaire. Quand le paysage ne tombe pas à cette extrémité, comme honteux de lui-même, il emprunte à rhistoire une raison d'être. Des fabriques, des épisodes, le plus souvent sans lien, avec le site retracé, s'ajoutent à la nature et c'est par eux que l'œuvre est désignée au public.
D'ailleurs on dédaigne le sol national ; l'Italie seule ou la Grèce semblent dignes du pinceau.
Ce que l'on se propose d'évoquer, ce n'est pas le charme mystérieux, rare, de tel site inconnu, c'est un ensemble de lignes noble, S3'métrique, compassé. Ici l'on retrouve — transposées au paysage — les théories davidiennes sur la plastique. 11 y a un même souci d'ennoblissement du modèle et un même scrupule de vérité. Cela se traduit par une recomposition du paysage où le libre élan des lignes fait place à une ordonnance architecturale, sévère, logique, et par la pratique du « beau feuille ».
Avec une patience implacable, les feuilles sont prises une à une, transportées sur la toile sans qu'une ombre, un jeu de lumière, puisse faire grâce à l'une d'elles. Gela, avec une facture sèche, blaireautée, pauvre, sans émotion, sans intelligence.
Cependant ces singuliers artistes professent pour Poussin un fanatisme absolu. C'est qu'ils se méprennent sur l'essence de l'œuvre par laquelle ils veulent autoriser leur propre esthétique.
Là où Poussin a rassemblé les beautés éparses d'un
paysage en une émouvante synthèse afin d'en mieux faire jaillir Tàme, ils croient apercevoir une stylisation géométrique — une abréviation de « raisonneur ».
Bien loin de renouer les traditions du paysage, ils pratiquent un art de convention stérile et froid. Férus de leurs doctrines, ils méprisent les paysagistes hollandais.
Ruysdaël, Hobbéma, ne sont pour eux que des peintres de genre. Mais qu'importent leurs admirations et leurs dédains, l'art n'est plus avec eux, le paysage, entre leurs mains, meurt lentement. « En général, écrit Chateaubriand \ les paysagistes n'aiment point assez la nature et la connaissent peu. »
Pour revivifier le paysage, il faudra qu'une génération nouvelle apporte à l'étude de la nature une sensibilité fraîche, un esprit sans préjugé; que, conception et forme, elle vienne tout renouveler.
Cette génération d'artistes attendue, nécessaire, surgit. A moins de vingt ans d'intervalle naquirent Corot (1796), Ed. Bertin (1797), Aligny (1798), Fiers (1802), Paul Huet (i8o3), Brascassat (i8o4), De la Berge (i8o5), Diaz ( 1 809) , Troyon (1810), Paul Flandrin , Dupré ( 1 8 1 1 ) , Cabat, Rousseau (1812), Chintreuil, Ravier (i8i4), Daubigny
On pourrait s'attendre qu'une telle parenté d'âge rassemblât tous ces jeunes gens dans une même voie, dans une commune manière de sentir. Tout au contraire, cette floraison d'artistes contemporains est la plus variée qui se soit jamais rencontrée. Leurs œuvres sont si éloignées qu'on pourrait dire de certaines qu'elles s'opposent. La raison d'une telle diversité est dans l'ambiance sociale où vécurent ces tempéraments : ambiance trouble, inquiète,
I. Lettre sur Vart du dessin dans les paysages. Londres, 1793.
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changeante, faite de courants heurtés, de remous, d'oscillations.
On voudrait en vain rattacher cette renaissance du paysage à des faits précis, à un nom. Celui de Constable a été souvent prononcé. Il exposa au Salon de 1824 trois paysages qui causèrent une impression profonde. Delacroix, qui les vit avant l'ouverture du Salon, repeignit fiévreusement, hâtivement le fond des Massacres de Scio en s'inspirant du maître anglais. Prenons garde, toutefois, à ne pas nous exagérer Tinfluence de Constable.
Un mouvement qui se poursuit pendant trente ans en se transformant sans cesse, qui est le point de départ de Tart de tout un siècle, dont on ne peut mesurer Tinfluence parce qu'elle est vivace encore chez nos contemporains, un tel mouvement si complexe, si fécond ne naît pas d'une influence extérieure. Ce n'est pas un accident passager qui le crée, c'est tout l'admirable et obscur jeu de forces qui entraînent la France tout entière. La peinture les subit et les reflète.
Trois courants généraux se dessinent et, successivement s'affirment : le mouvement romantique sous la Restauration, le renouveau du classicisme sous la monarchie de Juillet et le courant réaliste qui prélude à 1848.
Tous trois, ils vont agir sur le paysage français. Ils ne sont pas exclusifs et ne se partagent pas les esprits ; ils les sollicitent tour à tour ou tous ensemble, les convient à des fins contradictoires ; pas un artiste de cette période, sauf peut-être Corot, qui n'oscille sous leur impulsion.
Rousseau, Cabat, Huet, Decamps seront à leur heure, romantiques, néo-classiques et réalistes.
Notre effort sera donc ici, non d'écrire une page de l'histoire du paysage, mais d'examiner les trois séries de forces qui ont collaboré à sa rénovation, de dégager ce qu'il leur a emprunté de durable ou d'éphémère. Influences
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LE PAYSAGE AU TEMPS DU ROMANTISME 2i5
romantique, néo-classique et réaliste méritent d'être successivement analysées et les dates nous invitent à rechercher, d'abord, la part du romantisme.
L'influence romantique s'est exercée dès la Restauration. Le terme « romantique » appliqué au paysage signifia primitivement substitution aux ordonnances classiques de sites à cascades, à rochers, ornés de vieux chênes. En ce sens périmé le peintre Michallon est précurseur du romantisme. La mort de Roland^ qu'il exposait en 1819 et que conserve le Louvre, était propre à jeter les esprits dans des « terreurs romantiques ' ».
Le romantisme, dans l'acception définitive du terme, dépasse cette portée étroite. Ferment essentiel, ce qu'il a apporté au paysage, c'est tout ensemble une àme et une technique.
La nature avait trop longtemps subi l'indifférence ou le mépris, un besoin général de renouveau pencha vers elle les artistes. Ils la consultèrent avec le désir de s'y retremper ; ils la découvrirent comme un monde multiple, vivant d'une vie intense, tantôt exubérante, tantôt latente, vibrante et frissonnante dans ses moindres parties. « J'entendais, disait Rousseau, les voix des arbres, les surprises de leurs mouvements, leurs variétés de formes et jusqu'à leur singularité d'attraction vers la lumière m'avaient tout d'un coup révélé le langage des forêts, tout ce monde de flore vivait en muets dont je devinais les signes, dont je découvrais les passions". »
Ils sentirent aussi la nature pleine de douceur et de