Ce chapitre a été écrit par M. Charles Saunier
sèment constaté un écrivain contemporain, M. Fontainas, il y a entre Millet et ses modèles « affinité de joie et de souffrance » . Rien de leurs émotions, de leurs inquiétudes, de leurs espérances, ne lui est étranger. Il connaît la signification du moindre geste de ces gens qui n'agissent que lentement et seulement dans un but déterminé. Aussi, quoiqu'il ait le souci de campagnes véridiques et de types précis, est-ce moins le rustique de telle province que le Paysan, que Millet a peint. Car, ce qui frappe avant tout, dans ses figures^, c'est l'attitude ; et celle-ci est tellement essentielle, prenante, que l'émotion s'impose, intense, d'un seul coup, sans qu'un épisode accessoire, le prépare ou la vienne entretenir. Millet trouva tardivement sa voie. La maturité d'esprit avait devancé chez lui l'évolution de l'artiste. Sa faculté d'expression en fut d'autant plus forte et, quelque âpre que fut la lutte, sa volonté définitivement fixée le garda des hésitations et des découragements.
Longtemps Millet fut, non seulement un contesté, mais encore un isolé. Ses amis de l'école de Barbizon peignaient la nature d'une façon révolutionnaire, il est vrai, mais ils restaient traditionnistes parle sujet. Millet, dans ses œuvres, subordonnant le paysage à l'homme, donnait la place essentielle à un nouveau venu : le paysan.
Isolé dans le présent. Millet pouvait-il, au moins, se recommander du passé ?
Non. — Les peintres flamands ethollandais qui s'étaient intéressés aux actions populaires n'ont représenté que les menus accidents de la vie paysanne. Deux artistes seulement avaient, avant Millet, exprimé la « grand'pitié » des terriens : Breughel le vieux et les Lenain. Mais c'est remonter bien haut : les rustiques des xvi* et xvii^ siècles sont si diftérents du paysan du xix®, — et, combien les préoccupations de Jean-François étaient autres !
Millet a peint l'homme de son temps. Moment tragique : le paysan n'est plus la créature hébétée, passive, dont La Bruyère a tracé le portrait ; il n'est pas encore l'ouvrier agricole, frondeur et raisonneur, que nous commençons à rencontrer. Millet a connu le paysan profondément attaché à la terre, laborieux et tenace. Car cette terre, si dure à travailler, est à lui ; la cheminée qui fume là-bas, est la sienne ; cette meule qui se profile sur la tristesse d'un ciel d'automne, est sa récompense. De cela. Millet a senti la grandeur et il l'a exprimé comme il fallait.
D'autres artistes, des peintres d'extraction moins rustique ou nés à la ville, d'une nervosité plus fine par conséquent, avaient avant Millet, et ont, depuis sa mort, exprimé les divers aspects de la vie champêtre. Le choc qu'ils reçurent en présence de certains spectacles fut d'autant plus intense que la sensation était pour eux plus nouvelle, mais l'impression pour belle qu'elle fût, manqua de durée. Pour comprendre la beauté éternelle, le caractère permanent des mêmes spectacles, l'initiation longue d'un Millet était indispensable.
Notons toutefois qu'un pareil résultat n'est pas uniquement le fait d'un atavisme inconscient. Millet, doué de volonté et de réflexion, était instruit. Il avait lu beaucoup et en des livres qui lui avaient appris à voir au delà de Tincident immédiat, la conséquence morale.
Aussi, tant que l'on travaillera la terre, tant qu'il y aura des jours de pluie et de soleil, des saisons, et sous le ciel, des êtres qui peineront — c'est-à-dire, toujours — l'œuvre de Millet étonnera par sa véridique et significative grandeur.
Il est ainsi par les siècles des êtres excellemment doués qui donnent aux aspirations de l'Humanité une forme nouvelle. On cherche à imiter, à perfectionner. Peine inutile ! Gomme Minerve sortit tout armée du cer-
veau de Jupiter, l'expression première surgit dans une définitive beauté.
On ne refait pas le Panthéon, Notre-Dame de Paris, le Jour et la Nuit^ de Michel-Ange, V Homme à la Houe de Millet.
Jean-François Millet naquit à Gruchy, le 4 octobre 1814. Gruchy, hameau de la commune de Gréville, est situé en pays marin, à quelques kilomètres de Cherbourg. En sorte que, suivant l'instant, Penfant eut la vision de la plaine aux lignes tranquilles et le spectacle de la mer aux mouvants horizons. Ici comme là, il connut l'effort de l'homme en lutte avec la terre exigeante et l'océan capricieux.
Sa jeune âme en reçut une impression et d'autant plus forte que la vie de ceux qui l'entouraient, ses parents, gens simples mais de haute valeur morale, sanctionnait sa vision intime. C'étaient des paysans, mais aisés : des terriens de race, que nulle corruption n'avait atteints et qui conservaient la pratique des mœurs d'autrefois, graves et imprégnées de religion, — sans épithète.
Sous le même toit que Jean-Louis-Nicolas Millet, père du peintre, et sa femme, Aimée-Henriette-Adélaïde Henry, vivaient l'aïeule paternelle, Louise Jumelin et son frère Charles, ancien prêtre insermenté, teinté de jansénisme, qui alliait à une certaine culture cérébrale l'amour de la vie des champs.
Jean-François Millet était le second de huit enfants et l'aîné des garçons. L'oncle Charles devint naturellement son premier éducateur. Mais, plus que l'alphabet dont il lui faisait épeler les lettres, devaient être profitables à l'enfant les longues promenades à travers champs, en compagnie du vieux prêtre dont les conversations associaient aux histoires de la Bible et des livres saints, certains phénomènes immédiats. L'imagination de Jean-
François donnait corps à ces rapprochements. Et, cependant, les blés ondulaient et, au loin, le bruit de la mer atténuait les voix.
L'oncle Charles mourut, alors que Millet était encore jeune. Son instruction fut parachevée par deux vicaires de Gréville qui, trouvant l'enfant intelligent, lui enseignèrent le latin. Jean-François put comprendre Virgile, et les images des Eglogues transfiguraient parfois la nature au milieu de laquelle il vivait. Mais les nécessités de la vie et aussi un goût inné pour la terre le contraignirent à participer aux travaux paternels. Il laboura, sema, faucha. Le soir il lisait les livres laissés par l'oncle : la Bible^ la Vie des Saints^ les Confessions de saint Augustin, saint François de Sales, les philosophes de Port-Royal, Bossuet, Fénelon. Peut-être Pascal, et aussi Montaigne que pouvait lui prêter un de ses grands-oncles, meunier aux environs, dont l'indépendance intellectuelle était notoire. Il se reposait de ses lectures en sculptant le bois, mais surtout en dessinant. Il traçait de mémoire les choses qui l'avaient frappé, les êtres qu'il avait entrevus : des fleurs, des moutons, un berger. Parfois, même, il associait à une action de chaque jour un passage de la Bible ou des Evangiles. Ainsi des Porteurs de pain^ effet de nuit, au bas desquels il avait écrit des paroles de saint Luc se rapportant à ce sujet.
Les dessins de Jean-François étonnaient par leur caractère et on se les montrait à Gréville. Il arriva même qu'un Vieillard cheminant^ charbonné de souvenir, enthousiasma à ce point le père qu'il n'hésita plus à se priver de l'aide du rude ouvrier agricole qu'était devenu Jean- François Millet; — il avait dix-huit ans. II l'emmena à Cherbourg afin de soumettre deux des dessins dont il avait été le plus particulièrement frappé : des Bergers gardant leurs troupeaux et les Porteurs de pain^ déjà
signalés, à un artiste local, Mouchel, élève de David. Mouchel, également séduit par le caractère des dessins de Jean-François, le garda auprès de lui. Il l'initia à son art en lui faisant copier des gravures d'après les maîtres flamands et hollandais que, mérite rare chez les artistes de cette époque, il affectionnait. Il le fit aussi dessiner d'après la bosse. Nul contact ne pouvait être meilleur pour le jeune paysan que celui de Téniers, de Brouwer et, dans un ordre d'idées supérieur, de Rembrandt. Dans les œuvres de celui-ci, il retrouvait l'émotion, la gravité qui étaient naturellement en lui et admirait la facilité avec laquelle il transfigurait les actions les plus ordinaires de la vie ; dans les productions des deux autres il reconnaissait les rustiques au milieu desquels il avait vécu. Certes, ceux que présentaient les deux bons peintres manquaient un peu de tenu, mais ils étaient vivants, leurs gestes criaient la vérité. Cette première imitation laissa chez le débutant une empreinte durable. Elle fut très courte cependant : deux mois après son arrivée à Cherbourg il était rappelé à Gréville pous assister à l'agonie de son père. La terre reprit Millet : fils aîné, il devait assurer l'exploitation du domaine. Mais quelque sentiment qu'il eût de son devoir, quelque courage qu'il mît à le remplir, l'art ne pouvait être oublié. On le sentait autour de lui ; l'autorité de l'aïeule fit le reste. Sur sa volonté il retourna à Cherbourg où il entra dans l'atelier du peintre Langlois, élève de Gros, dont la réputation était considérable dans la région. Cet artiste servit plus Millet par ses relations que par ses conseils. Il ne trouvait pas ici l'éclectisme libéral qui l'avait séduit chez Mouchel. Par contre, grâce à Langlois, Jean-Francois Millet obtint de la ville, afin de parfaire ses études à Paris, une pension de quatre cents francs à laquelle le conseil général ajouta six cents autres francs.
aSo HISTOIRE DU PAYSAGE EN FRANCE
Jean-François Millet arrive à Paris par une neigeuse soirée de janvier 1837. La ville est triste, la chambre d'hôtel où il abrite sa solitude, maussade. Plus de grands espaces : blotti au coin de Pâtre, près de Païeule, un livre sur les genoux, comme il ferait bon entendre le vent de mer balayer la plaine de Gréville! — Jean-François a pourtant quelques lettres de recommandation qui pourraient lui assurer Paccueil sympathique de gens qu'il fréquentera peu. Pensionnaire, un moment, chez une de ces personnes, il en sortira écœuré.
Son refuge est le Louvre. Ce solitaire comprend les grandes envolées des maîtres, ce rustique savoure leurs subtilités de palette. C'est même cela qui le séduit tout d'abord. Certes, il s'attarde devant Mantegna et les beaux dessins de Michel-Ange ; Rubens, si ample et si sain, et Poussin, si harmonieux, Penchantent. Ailleurs, au Luxembourg, Delacroix le prend. Mais, il est un artiste auquel il revient, qu'il copie, qu'il pastichera, même, durant quelques années : Corrège. Cependant la pension allouée par ses compatriotes lui interdit d'avoir des préférences. 11 doit prendre un professeur, faire des progrès. 11 réussit à entrer dans l'atelier réputé de Paul Delaroche qui lui apprend peu et qui, de son côté, est dérouté par l'indépendance des travaux de son élève. Cependant il sent en lui une force et, symphatique, le voyant si pauvre, lui fait secrètement remise des frais d'atelier.
En 1839, Millet concourut pour le prix de Rome. Mais dégoûté des petites intrigues qui se nouaient autour de ce prix et froissé du rôle qu'avait joué Paul Delaroche à cette occasion, il se libéra de tout apprentissage. Cependant il fallait vivre. Il s'associa avec Marolle, un de ses camarades d'atelier, à l'instigation duquel il exécuta des pastiches de Boucher et de Fragonard dont les marchands offraient vingt francs, au plus.
JEAN-FRANÇOIS MILLET a5i
A l'occasion il brossait des portraits payés cinq et dix francs.
C'est, au reste, par des portraits qu'il débute au Salon de i84o. Sur les deux qu'il a envoyés, un seul est admis, celui de son camarade Marolle. Le succès était petit, aussi à Cherbourg l'oubliait-on. Ils crut bien faire en retournant auprès de ses compatriotes, l'année qui suivit. S'il perdit complètement, alors, la confiance du conseil municipal en peignant d'après une miniature un portrait critiqué du maire récemment décédé, il obtint, grâce à l'amitié d'un ancien camarade établi libraire, Feuardent, la commande de quelques portraits qui satisfirent leurs modèles. C'est ainsi qu'il exécute le portrait d'une demoiselle Ono de laquelle il s'éprit et qu'il épousa. Mais, cette union qui pouvait être pour lui un réconfort, ne fit qu'accentuer les embarras au milieu desquels il se débattait. De tempérament maladif, exigeant mille soins, M""^ Millet mourut en avril, i844- Avait-il eu, au moins, durant cette courte union, les succès d'artiste que ses dons réels, son labeur de paysan tenace, pouvaient faire espérer ? Non pas. 11 avait été refusé au Salon de 1842. Mais, en 1844^ 1® jury reçoit non seulement une peinture. Femme portant une cruche de lait, « petite perle dans le sentiment de Boucher, » dit Théophile Tlioré qui la découvre, mais encore un pastel : Leçon cV équitation, signalé également par le critique. Quoique Thoré soit véritable connaisseur et que son Salon fût lu par l'élite, ses éloges n'atténuèrent point la détresse matérielle et morale de Millet. Il est méconnu et seul. Personne à qui confier sa peine, parler de la disparue, si ce n'est aux parents laissés, là-bas, dans la presqu'île normande. Il y repart, séjourne à Cherbourg où il se sait de sincères amitiés, notamment celle du libraire Feuardent qu'il retrouve marié et père d'une jolie fillette, Antoinette, dont il peint, en arrivant, un gracieux
a52 HISTOIRE DU PAYSAGE EN FRANCE
portrait, enlevé dans cette pâte blonde, fleurie, qu'il devait à l'étude du Corrège.
A ce portrait succèdent d'autres portraits ; la douleur s'apaise et quand Millet repart, c'est avec une nouvelle épouse : Catherine Lemaire, une Bretonne, qui devait être l'amie fidèle, la compagne des bons et des mauvais jours. Pour retourner à Paris, le ménage fit un détour par Le Havre où Millet exécuta de nombreux portraits, sa clientèle étant recrutée principalement parmi les officiers de marine. On en a vu quelques-uns dans les expositions rétrospectives de ces dernières années. Les figures s'enlèvent en lumière avec de larges méplats qui ne compromettent cependant pas le dessin expressif des traits. Mais, alors que ces effigies témoignaient d'une vision personnelle, les scènes de genre qu'il peignait parallèlement dans une pâte claire, blonde, fraîche qui semblait devoir faire de lui un rival de Tassaert, péchaient par un trait conventionnel et un maniérisme évident. Ainsi certain Daplinis et Chloé^ une Leçon de flûte^ inspirée d'André Ghénier, une Offrande à Pan qui, du Havre est passée à ce musée de Montpellier où s'accumulent grâce à Brj^as, tant de précieuses œuvres du xix* siècle.
Ce sont les mêmes sujets qui devaient assurer à Paris l'existence du jeune ménage. Diaz qui goûtait les nus de Millet et qui était devenu l'ami de leur auteur, dirigeait les amateurs et les marchands sur l'atelier de Jean-François. Cependant cet art facile, en contradiction avec ses habitudes de vie, ses lectures, ne satisfaisait pas Millet. H lui déplaisait de voir accoler à son nom, ainsi qu'il arriva, cette incidente : « Qui ne fait que des femmes nues. »
Quand il en avait le loisir il s'essayait à d'autres sujets, mais ses tentatives n'avaient pas encore les qualités de force, d'accent, de clarté qui révèlent la voie définitive.
Il envoya au Salon de 1846 un Saint Jérôme que le jury refusa. La toile fut recouverte et, sur elle, Millet peignit un Œdipe détaché de V arbre qui, exposé au Salon de 1847, obtint l'approbation de Thoré et de Théophile Gautier. Vers la même époque, il avait peint par besoin d'exprimer quelque chose, dont lui seul peut-être sentait l'intérêt, un Homme roulant une brouette et une Jeune fille portant un agneau. Mais reculant immédiatement il avait abandonné la vie des champs et cherché un compromis dans les incidents du faubourg, le travail de l'ouvrier. Ce sont alors des Carriers tirant des moellons au treuil et des Terrassiers occupés aux éboule ments de Montmartre^ sujets trop arides pour la foule, il le sent. Aussi s'essaye-t-il à l'anecdote : Mère demandant V aumône^ Le lundi de V ouvrier.
Ces œuvres sont contemporaines de la Révolution de 1848, mais il faut se garder de les considérer comme un témoignage de Tinfluence des idées du temps sur l'esprit de Millet. Terrien d'origine, il est aveuglément conservateur. Les revendications républicaines et humanitaires qui ont pénétré les milieux artistes, qui passionnent un Rousseau, un Barye, un Daumier, un Dupré le trouvent hostile.
Cependant, par un phénomène assez commun en littérature, plus rare en art. Millet est contraint d'apporter, malgré lui, son témoignage aux aspirations sociales de l'époque. Bien mieux, il les interprète avec une intensité, une éloquence qui font défaut à beaucoup de confrères, désireux de donner à leurs productions une portée sociale.
On peut, à cette occasion, rapprocher Millet de Gustave Flaubert qui, malgré lui, a fait acte de critique socialiste en maintes pages de ses œuvres et, notamment, dans V Education sentimentale où il a si nettement justifié les
colères des vaincus de Juin et témoigné de la cruauté de leurs vainqueurs.
Mais, encore une fois, le rôle social de Millet est inconscient. Particulariste, il est fermé à la misère humaine ou, du moins, elle ne l'intéresse que chez ceux de sa race, chez les terriens. Ce parti pris conservateur est attesté par ses conversations, par ses lettres si éloquentes et bonnes ; cependant, il est attesté encore par l'antipathie qu'il éprouve pour toute personne susceptible de troubler l'ordre établi. C'est ainsi que derrière le bon, le sincère l'enthousiaste critique d'art Théophile Thoré, il flaire le « citoyen Thoré, » ex-condamné à mort pour délit politique. Et cela, il ne lui pardonne pas. Certaines réflexions de Millet en font foi. G est le seul défaut d'un homme qui, grand artiste et grand cœur, serait sans cela une sorte de saint.
Millet ne se trouva donc pas parmi les artistes qui saluèrent avec un geste d'espérance la Révolution de 1848. Mais il fallait vivre. De même que, pour satisfaire aux besoins de la vie quotidienne il avait peint jusqu'alors de piquantes nudités, il exécuta à l'occasion d'un concours une République et deux Libertés. Mais il n'en trouva point le placement. Comme la misère chez lui était grande, un ami, le peintre Jeanron, lui fit obtenir de la direction des Beaux-Arts un encouragement de 100 francs et une commande de 1.800 francs. Millet avait d'abord projeté d'exécuter pour le ministère une Agar au repos à laquelle il substitua au cours de son travail des Faneurs au repos près de meules de foin.
De plus, un Vanneur qu'il avait exposé au Salon de cette année-là, conjointement avec une Captivité des Juifs à Babylone^ fut acheté 5oo francs par Ledru-UoUin.
Cependant, cette Révolution de 1848, qu'il n'a pas souhaitée et dont les conséquences l'inquiètent, décide
de sa vie, de sa définitive orientation. Il va fuir Paris, se retremper dans le calme de la nature, trouver sa voie.
Les causes de Texode : ni commandes, ni acheteurs, l'émeute gronde constamment. Or, le caractère de Millet s'accommode mal des alertes perpétuelles, des prises d'armes auxquelles il doit participer en qualité de garde national de l'ordre. Survient, en 1849, ^® choléra. Sur les conseils de son voisin, Charles Jacques, il s'installe avec les siens dans un hameau perdu de la forêt de Fontainebleau : Barbizon.
Barbizon a, depuis, conquis la célébrité. Le hameau s'est agrandi, enrichi, c'est maintenant une jolie commune ornée d'élégantes maisons : les demeures des Diaz, des Millet, des Rousseau sont, elles-mêmes, transformées. Si ces grands artistes revenaient, ils ne reconnaîtraient pas les humbles granges à l'abri desquelles ils produisirent tant de chefs-d'œuvre. Ils seraient obligés d'épeler les plaques de marbre qui rappellentleur séjour en ces logis, pour être convaincus que leurs demeures étaient bien aux endroits signalés. En effet, l'atelier de Théodore Rousseau a été transformé en chapelle paroissiale, la maison de Millet, moins changée, a un aspect cossu qui étonnerait son ancien locataire ; quant à l'habitation de Diaz, elle est devenue un castel moyen âge.
Rien de cela, alors. Millet débarque à l'auberge du père Ganne. Du chaume comme à Gréville ; comme à Gréville, aussi, un clocher — celui de Ghailly — pointe, au loin, sur la plaine infinie. De l'autre côté, c'est la mer. Non, la forêt, profonde, mystérieuse ; mais de tel point élevé, la masse des arbres illusionne, donne la sensation d'un océan mouvant. Et puis, les gens, par leur allure, par leurs travaux, lui rappellent ses compatriotes. Ils sont seulement un peu plus ouverts et, par suite, ils donnent à cet homme qui les comprend, qui s'intéresse à leurs tra-
vaux et qui va si splendidement en évoquer la grandeur, la sensation d'être moins isolé. Car Millet est avant tout un isolé. Il rencontre à Barbizon, Rousseau, dont il deviendra l'inséparable, qui sera pour lui, pour les siens, secourable avec une extrême délicatesse ; il sentira tout le prix de cette amitié, mais on ne peut dire qu'il y ait eu jamais amalgame complet, en ce qui concerne Millet. Th. Rousseau est Parisien ; Millet, malgré sa grande et méditative intelligence, sera réfractaire à certaines délicatesses de rhomme de la ville. Du reste, ils œuvreront dans un esprit différent. Pris par la nature, émerveillé par les grands arbres et les jeux de lumière qui transpercent leur ramure, Rousseau va à la forêt; Millet observe la plaine et, plus encore, Tliomme qui vit sur cette plaine.
Au contact de Barbizon, tout se révèle d'un seul coup à Millet : sujets et façon de les exprimer. Il renonce aux nusjoliets en faveur du paysan, il transforme sa palette: aux blonds dorés et aux adresses de touche, il substitue un métier plus rude, fait de tonalités sourdes et d'empâtements qui lui semblent plus adéquats aux sujets qu'il traite.
Alors se succèdent, élaborées loin de Paris, en une maison paysanne, sous un toit de chaume, ces œuvres fortes, émouvantes, d'une régulière et continue beauté, qui resplendissent aujourd'hui dans une auréole de gloire.
Il est bien délicat de faire un choix parmi elles. Toutes sont significatives. Les préférences ne peuvent varier qu'avec les spectateurs susceptibles de les regarder selon des préoccupations particulières. Rappelons quelques titres, des dates :
Paysanne assise (1849); ^^^ Botteleurs ; le Semeur (i85o) ; Paysan et paysanne allant travailler aux champs (Millet en a fait une eau-forte) ; Femme broyant du lin ;
JEAN-FRANÇOIS MILLET aS;
les Ramasseurs de bois dans la forêt ; Jeunes femmes qui cousent ; Y Homme qui répand du fumier ; Repas de Moissonneurs ; Berger^ effet du soir ; Tondeuse de mouton (i853); Femme donnant à manger aux poules ; Paysan greffant un arbre (i855) ; Berger ramenant son troupeau au soleil couchant ; Berger au parc, la nuit ; les Glaneuses (1857); V Angélus (i858); Femme faisant paître sa vache ; le Bûcheron et la mort ; la Becquée ; la Tonte des moutons (1860) ; Y Attente (1861J; la Récolte des pommes de terre ; Planteurs de pommes de terre ; la Femme qui vient de puiser de l'eau; Berger ramenant son troupeau ; Cardeuse de laine; V Homme à la houe (i863) ; la Bergerie; la Naissance du veau (1864) ; Bout du village de G réville (1866); Gardeuse d'oies; Y Hiver, paysage (1867); la Leçon de tricot [i^^c^] \ Novembre; Femme battant le beurre (1870), etc.
Les contemporains critiquaient chez Millet Fabus des empâtements. Ils ont disparu : évaporation ou imbibition. Ses œuvres, recouvertes seulement du bel émail que donne le temps, se présentent aujourd'hui sans aspérités ni rudesses. La technique, les colorations sont au reste secondaires dans les compositions de Millet qui valent surtout par Texpression. Tout se tient, révélant seulement un aspect nouveau du monde au milieu duquel le peintre œuvre.
Il convient de rappeler que Millet a exécuté aussi des pastels et de nombreux dessins qui nous paraissent déjà et paraîtront, plus encore, dans la suite, d'une beauté supérieure à ses peintures. Celles-ci ne furent jamais très vibrantes et le temps amortira encore les accents. Quand il peignait. Millet employait surtout des terres, des ocres, un peu de jaune, de bleu, de rouge. Dans les pastels, ce sont des tons francs, vibrants, qui rendent d'un seul coup l'impression.
Une exposition, à TÉcole des Beaux-Arts, les expositions centennales, surtout celle de 1889 où la plus large place fut faite à Millet alors à Tapogée de son triomphe posthume, ont permis de comparer une même composition exécutée à l'huile et au pastel. C'est ainsi que nous conservons un souvenir enchanté des pastels du Printemps avec Tarc-cn-ciel et de V Angélus, opposés aux mêmes sujets peints. Toutefois nous nous garderons de déduire de cela que Millet eût été plus avisé en exécutant uniquement des pastels ou des dessins. Pour sa gloire il fallait qu'à ces dernières productions fussent jointes de belles et fortes peintures. Ceci dit, il y a quelque chose qui passe encore en caractère les pastels de Millet, ce sont ses dessins. Il a, avec du blanc et du noir, exprimé intégralement ce qu'il sentait. Aussi comme Ta très bien senti celui des écrivains contemporains qui a le plus étudié et le mieux compris Millet, M. Henry Marcel, ce sont les dessins qui, de toute l'œuvre de Millet, vont le plus droit à un cœur d'artiste : « Le trait proprement dit ne sert guère que pour la délimitation du contour extérieur; partout ailleurs, le relief est obtenu par le jeu des valeurs; les grands plans lumineux sont donnés par le blanc du papier, ils se relient aux parties ombrées par un faisceau de plus en plus serré de hachures parallèles, dirigées dans le sens des formes, perpendiculaires si elles sont verticales, diagonales si elles sont inclinées ou couchées, enfin croisées en losange dans les plis et les creux.
« Ce réseau donne aux masses flottantes une ampleur et comme une liberté de mouvements inconnus des adeptes exclusifs de la ligne. De là dans les dessins de Millet, plus ondoyants toutefois et moins arrêtés, une certaine analogie avec ceux de Prudhon. »
S'il faut rappeler le titre de quelques-uns, nous cite-
rons : les Soins maternels, les Lavandières, le Vigneron au repos. Femme se chauffant, V Enfant malade, avec le regret de n'en point évoquer d'autres, plus beaux peut-être.
Les réalisations synthétiques de Millet exigeaient une méthode de travail particulière. Millet allait par les champs, regardait, s'imprégnait du décor, de l'action, retenait, par une singulière tension cérébrale, les attitudes, les expressions qui l'avaient particulièmcnt frappé. Rentré à l'atelier, il fixait sur le papier un geste, indiquait une ligne d'horizon. C'était tout. Son cerveau mûrissait l'œuvre et, le sujet arrêté, la main n'avait plus qu'à l'exécuter. Cette méthode n'est point nouvelle. De grands artistes avant Millet l'avaient employée. Elle a été, depuis, systématisée par Lecoq de Boisbaudran, le maître admirable qui a formé Rodin, Cazin, Legros, Fantin-Latour et tant d'autres.
Outre Thoré qui savait apprécier une peinture et pouvait justifier ses préférences par une analyse savante. Millet compta parmi ses admirateurs et défenseurs Théophile Gautier, Paul Mantz, Castagnary, Pelloquet, Spuller, E. Chesneau. Paul de Saint-Victor le loua quelquefois et avec pompe, naturellement. C'est ainsi qu'à propos des Glaneuses exposées au Salon de 1837, il écrivit : « Son tableau est une idylle d'Homère traduite en patois. Les rustres, assis à l'ombre des meules de foin qui pyramident dans la plaine, sont d'une laideur superbe, brute, primitive, pareille à celle des statues éginétiques et des figures de captifs sculptées sur les tombeaux égyptiens. On les dirait tous sortis directement des flancs de la vieille Cybèle, dont ils ont gardé la couleur terreuse et les rudes arêtes. »
Mais les artistes ne doivent pas compter sur la fidélité des écrivains pour qui leurs œuvres sont seulement prétexte à belles phrases. Un rien motive une volte-face.
a6o HISTOIRE DU PAYSAGE EN FRANCE
Le même Paul de Saint-Victor, auteur de si nobles pages sur la Grèce, devait risquer, au sujet de YHomme à la Houe, cette basse plaisanterie : « Dumollard enterrant une bonne. »
Un peu avant, il est vrai, M. deNieuwekerkc, surintendant des Beaux-Arts, avait donné le ton. D e\ant le B de héron et la Mort, une des plus belles et significatives œuvres de Millet, refusée par le jury du Salon de 1809, il avait dit : « C'est de la peinture de démocrates, de ces hommes qui ne changent pas de linge et veulent s'imposer aux gens du monde. Cet art me déplaît et me dégoûte. »
Laissons ces gens et demandons à Millet lui-même de commenter son œuvre. Il l'a fait, en mainte occasion, notamment dans des lettres publiées depuis par son ami Sensier :
« Dans la Femme qui vient de puiser de Veau, j'ai tâché de faire que ce ne soit ni une porteuse d'eau, ni même une servante, mais la femme qui vient de puiser de l'eau pour l'usage de sa maison, l'eau pour faire la soupe à son mari et à ses enfants ; qu'elle ait bien l'air de n'en porter ni plus, ni moins lourd que le poids des seaux pleins; qu'au travers de l'espèce de grimace, qui est comme forcée à cause du poids qui lui tire sur les bras, et du clignement d'yeux que lui fait faire la lumière, on devine sur son visage un air de rustique bonté.
« J'ai évité, comme toujours, avec une espèce d'horreur, ce qui pourrait regarder vers le sentimental ; j'ai voulu, au contraire, qu'elle accomplisse avec simplicité et bonhomie, et sans le considérer comme une corvée, un acte qui est, avec les autres travaux du ménage, un travail de tous les jours et l'habitude de sa vie. Je voudrais aussi qu'on imagine la fraîcheur du puits, et que son air d'ancienneté fasse bien voir que beaucoup, avant elle, y sont venus puiser de l'eau...
« Je tâche de faire que les choses n'aient pas l'air d'être amalgamées au hasard et pour l'occasion, mais qu'elles aient entre elles une liaison indispensable et forcée.
« Je voudrais que les êtres que je représente aient l'air voué à leur position, et qu'il soit impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre chose. Gens et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire de mettre bien, pleinement et fortement, ce qui est nécessaire, car je crois qu'il vaudrait presque mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, parce qu'elles en sont comme déflorées et gâtées , mais je professe la plus grande horreur pour les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, ces choses ne pouvant donner d'autre résultat que la distraction et l'affaiblissement... »
Et, un peu après, à propos de V Homme à la Houe :
« On ne peut donc pas tout simplement admettre les idées qui peuvent venir dans l'esprit, à la vue de l'homme voué à gagner sa vie à la sueur de son front ! Il en est qui me disent que je nie les charmes de la campagne; j'y trouve bien plus que des charmes : d'infinies splendeurs. J'y vois, tout comme eux, les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous assure que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme elles. »
(( Je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale là-bas, bien loin au delà les pays, sa gloire dans les nuages. Je n'en vois pas moins dans la plaine, tout fumants, les chevaux qui labourent ; puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errenè dont on a entendu les han ! depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs. Gela n'est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression ce le cri de la terre » est trouvée. »
Enfin ceci :
« A propos de ce que Jean Rousseau a dit sur mes hommes, portant un veau comme si c'était le Saint- Sacrement ou le bœuf Apis, comment voudrait-il donc qu'ils le portent ! S'il admet que mes hommes portent bien , je ne lui en demande pas plus long pour ma satisfaction, et voici ce que je lui dirais : l'expression de deux hommes portant quelque chose sur une civière est en raison du poids qui pend au bout de leurs bras.
«Ainsi, à poids égal, qu'ils portent l'Arche Sainte ou un veau, un lingot d'or et un caillou, ils donneront juste le même résultat d'expression. Et quand même ces hommes seraient le plus pénétrés d'admiration pour ce qu'ils portent, la loi du poids les domine, et leur expression ne peut marquer autre chose que ce poids... Plus ces hommes tiendront à la conservation de l'objet porté, plus ils prendront une manière précautionneuse de marcher et chercheront le bon accord de leurs pas ; mais il faut, dans tous les cas et toujours, cette dernière condition de l'accord, qui ferait plus que décupler la fatigue si on n'y aboutissait pas. Et voici, toute trouvée et toute simple, la cause de cette tant reprochée solennité... »
Ces travaux, ces chefs-d'œuvres furent lents à amener l'aisance dans le ménage de Millet. En i855, le Paysan greffant un arbre qui avait été remarqué à l'Exposition Universelle et loué avec enthousiasme par Th. Gautier, ne trouve pas acquéreur. Pour venir en aide à son ami, et ménager sa susceptibilité, l'excellent Théodore Rousseau, qui avait déjà acquis le Paysan répandant du fumier^ achète l'œuvre au nom d'un Américain imaginaire.
Une modeste aisance n'entra dans la famille de Millet
qu'en iBSq lorsque deux marchands de tableaux associés, deux Belges, MM. Arthur Stevens et Blanc, conclurent un traité leur assurant, moyennant mille francs de mensualité, la propriélé de tous les tableaux et dessins que Millet produirait pendanttroisans. Us enlevèrent à Millet, durant ces trois années, dix-sept œuvres parmi lesquelles la Grande Tondeuse, la Becquée, V Attente, la Femme aux seaux, les Semeurs, l'Homme à la houe, etc.
Encore les mensualités furent-elles irrégulièrement payées et au moyen de valeurs qu'il fallait escompter à gros intérêt. Néanmoins cet argent assuré permit d'équilibrer le budget du ménage qui se composait de Millet, de sa femme, de neuf enfants et de deux frères tentés, eux aussi, par l'art et qui étaient complètement à la charge de Jean-François. Quoi qu'il en soit, la notoriété était venue et, durant les années qui suivirent, Millet ne connut plus les angoisses d'autrefois. Ses gains lui permirent de faire face aux frais de voyages en Bourbonnais nécessités par la santé de M""^ Millet et lui facilitèrent de courtes apparitions à la terre natale où les êtres chers devenaient de moins en moins nombreux. L'aïeule était morte en i85i et sa mère en i853.
Durant la guerre franco-allemande, lui et sa famille abandonnèrent Barbizon pour Gréville. C'est là-bas qu'il ébaucha ou exécuta la Porteuse de Lait, la Jeune mère berçant son enfant dans ses bras, et V Eglise de Gréville, aujourd'hui au Louvre. Revenu à Barbizon, il donna encore un Vacher rappelant ses bêtes à son de trompe et le Printemps, radieuse peinture placée, elle aussi, au Louvre.
La santé de Millet faiblissait. Il ne travaillait plus que par à-coups. En 1874, il met sur toile les i¥^w/<?5. Batteurs de sarrasin, VAne dans une lande et termine le Prieuré de Vauville. C'était la fin. Il s'éteignit le 20 janvier 1875 et
fut inhumé dans le cimetière de Chailly où Rousseau Tarait précédé. Les deux maîtres reposent fraternellement à l'abri du bloc de rochers que Millet avait fait placer près de la tombe de Rousseau, l'ami des grands arbres et des lourds rochers.
On s'abstiendra ici de tout panégyrique. Millet, si mal compris de son vivant, est aujourd'hui entré dans la ffloire. Ses œuvres sont connues de tous etleur beauté est sans obscurité pour les générations présentes. Le Louvre en possède quelques-unes parmi les plus caractéristiques et d'autres lui sont promises. On peut voir dès maintenant : des Baigneuses rappelant la première manière de Millet; à côté d'elles : les Glaneuses^ le Printemps, V Eglise de Grêville, la. Lessiueusc, le Vanneur, leFendeur de bois, les Brûleurs d'herbes, la Précaution maternelle ; un très beau pastel : la Batteuse de Beurre ; une aquarelle inachevée, un Pré, d'une minutie et d'une vérité dignes de Durer, des croquis dont le nombre a été augmenté par la donation Moreau-Nélaton. On pourrait souhaiter, toutefois, la présence de quelques-uns des grands et beaux dessins poussés, dont il a été parlé plus haut.
Si Ton tient peu de compte de l'article de reportage, il n'a pas été énormément écrit en France, sur Millet. Deux livres seulement, mais excellents : l'un a pour auteur A. Sensier qui, à force d'amour pour ses héros : Th. Rousseau, Millet, Georges Michel, a laissé sur eux des récits passionnants comme des romans. Le Millet, de Sensier, est le témoignage d'un ami, d'un confident. L'autre livre, signé de M. Henry Marcel, est un précis clair, lumineux, éloquent de documentation sûre et de jugement sain.
M. Fontainas, dans sa remarquable Histoire de la peinture française du xix^ siècle et MM. G. Lanoë et Tristan Brice, dans leur École française de Paysage, ont
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également consacré à Millet des pages intéressantes. Il faut mentionner, aussi, une courte monographie de Charles Yriarte consacrée surtout aux dessins de Millet, et encore de précieuses notes de Ph. Burty, publiées par Maurice Tourneux. Il existe un Millet chez lui de M. Piédagnel, mais d'inutiles digressions compromettent l'intérêt de ces souvenirs.
Relations de la France et de l'Orient sous l'ancien régime. — Investigations et voyages littéraires. — Caractères pittoresques de l'Orient. — L'école de peinture orientaliste au xix<^ siècle.
La France n'a longtemps connu l'Orient que par des légendes ou des relations peu fidèles, en dépit des alliances politiques qui nous unirent longtemps, par Tcffet d'une sorte de tradition diplomatique, à l'État turc envisagé comme un contrepoids utile aux ambitions de l'Empire ou de la Russie.
Ce ne fut qu'au xviii*^ siècle que le contact véritable commença ; l'adoucissement général des mœurs avait gagné jusqu'aux sujets du grand seigneur, et les ambassades qui se multiplièrent à cette époque chez nous rivalisèrent avec les pompes royales non seulement de richesse, mais d'élégance et de courtoisie.
Au xvii^ siècle, deux Français, tout à la fois aventureux et avisés, avaient exploré les Etats musulmans ; Tavernier (1605-1689) le premier, visita Constantinople, parcourut la Perse, les Indes, dépendance de l'Islam par les souverains mogols, et poussa jusqu'aux îles de la Sonde où il amassa une fortune immense dans le commerce des