‹ Histoire du paysage en FranceChapitre 52 sur 59 · I. Ce chapitre a été écrit par M. Henry Marcel · texte numérisé non relu

I. Ce chapitre a été écrit par M. Henry Marcel

pierres précieuses (il en vendit pour 3 millions au seul roi Louis XIV). Après lui Chardin (i643-i7i3) fit deux voyages aux Indes, deux séjours en Perse dont un de six ans à Ispahan, et publia deux importantes relations en 1686 et 171 1.

En sens inverse (je prends ici pour guide une étude excellente publiée dans la Gazette des Beaux-Arts par M. Boppe, un de nos agents diplomatiques les plus distingués en Orient), l'ambassade persane de 1714 à Paris, qui y fit sensation et réjouit un moment les derniers jours d'un règne morose, fut suivie en i'72i d'une ambassade turque.

Celle-ci tombait en pleine détente, en pleine explosion de vie, et de plus en plein mouvement de curiosité : C'est l'année même de l'apparition des Lettres Persanes^ suivant d'assez près la célèbre traduction des Mille et une Nuits ^ par Galland (1704) et celle des Mille et un Jours (1707).

On a perdu la trace du tableau où Coypel retraça l'audience donnée par le Roi à l'ambassadeur Mehemet Effendi, comme du portrait que fit de lui François Lemoyne.

Mais l'entrée du cortège dans le jardin des Tuileries, parle pont tournant, trouva en Parrocel un historiographe minutieux et exact ; les deux tableaux qu'il y consacra sont visibles au musée de Versailles ; une esquisse est à Carnavalet ; les Gobelins en tirèrent des Tapisseries qu'ils conservent encore.

Nos rapports amicaux avec la Porte pendant tout le règne de Louis XV, servis par la facilité plus grande des communications et des échanges, fixèrent l'attention sur elle ; divers incidents et aventures romanesques y contribuèrent encore : le comte de Bonneval converti à l'Islamisme et devenu général de l'artillerie ottomane sous le

nom (l'Achinct Pacha; M"*^ Aïssé achetée en 1698 sur le marché aux esclaves de Péra, par le comte de Ferriol, et faisant à Paris les beaux jours du Salon de M^^deTencin et les délices du chevalier d'Aydie.

Nos artistes reçurent à Constantinople un accueil empressé et y recueillirent force commandes; ce furent Van Mour, peintre ordinaire du Roi en Levant (1G71-1737), Liotard, le Genevois (1702-1790) qui séjourna quatre ans sur les rives du Bosphore, le chevalier de Favray qui l'y suivit de près. Par eux, comme par le faste et l'aménité de ses représentants officiels en France, la Turquie devenait à la mode : Lancret fit deux panneaux : un Tujc amoureux (musée des arts décoratifs) et une Esclave grecque (collection Wallace) ; Lajoue, dans diverses compositions, retraça de galants épisodes de harem; Christophe Huet se voua aux turqueries ornementales, devançant de peu Carie Van Loo retour de Rome (le Vacha faisant peindre sa maîtresse, le Pacha donnant un concerta sa maîtresse, celle-ci sous les traits de la femme môme de Tartiste).

Lors de la réception de Saïd Effendi en 1742, dans la Galerie des Glaces, à Versailles, Cochin en fit un admirable dessin ; le portrait de l'Ambassadeur par Aved est à Versailles; la Tour exécuta aussi un pastel d'après lui.

Dès lors les Sultanes devinrent un thème favori des artistes et fournirent mille prétextes à mises en scène piquantes où à déshabillés voluptueux. On n'a pas oublié la Sultane lisant, de Boucher, dans une pose et un costume plus que légers, qui n'était autre que M"^ Morphy la maîtresse du peintre... et du Roi.

Si, comme motifs de décoration et d'arabesques, les turqueries rivalisèrent avec les chinoiseries, elles défrayèrent en même temps la peinture d'apparat; les grandes dames se firent représenter à la turque : M"^ de

Clermont dans la Sultane sortant du bain^ de Natticr (collection Wallace) ; la marquise de Saint-Maur en Sultane sepT'omenant dans ses jardins^ par Aved. Charles Antoine Goypel peignit pour le roi, en 1732, le Grand Seigneur prenant le café sous la tente ^ au milieu de ses favorites. Carie Van Loo reçut de M'"^ de Pompadourla commande de trois tableaux : Sultane prenant le café ^ Deux Sultanes travaillant en tapisseries^ Sultane jouant d'une guitare (1755),

Jeaurat, en 1759, exposa deux sujets du môme genre ; Halbou, Colson, exploitèrent aussi cette vogue, dont un des monuments durables est la charmante comédie des Trois sultanesipar Favart; Fragonard, y sacrifia à son tour.

La Dubarry, comme de juste, reprenant la tradition de sa devancière, lit commande à Amédée Van Loo de quatre tableaux résumant la vie d'une Sultane^ celle-ci représentée tour à tour à sa toilette^ servie par des eunuques^ commandant des ouvrages aux odalisques et présidant à une fête champêtre. Deux de ces toiles sont exposées au Louvre; les formes, sinon les traits, de la favorite s'y retrouvent aisément.

Avec Tavènement de Louis XVI, des tendances plus sérieuses se firent jour, servies par le mouvement croissant des idées dans le sens d'une réforme de l'éducation et des mœurs. Un esprit d'investigation méthodique, en même temps qu'un vif sentiment de la nature et de l'art, respirent dans l'ouvrage monumental : Voyage pittoresque en Grèce, dont le comte de Choiseul-Gouffier, notre ambassadeur à Constantinople, publia le i^'" volume en 1782, et qui ne fut terminé qu'en 1820. Des notices précises et circonstanciées y accompagnent de nombreuses planches dues à Hilair, Moreau le jeune, etc., et qui sont des documents précieux, en même temps que de charmants tableaux.

L'engouement pour l'Antiquité provoqué par David et bientôt fomenté par le puritanisme révolutionnaire qui prétendait y rattacher ses titres, éclipsa pendant un temps les curiosités de l'exotisme.

Quand la sécurité reparue et les loisirs de l'esprit eurent ramené le goût des voyages, les souvenirs et les images de cette terrible époque, imprimés dans l'esprit de Chateaubriand, communiquèrent à son îtinèraire de Paris à Jérusalem (publié en iBii sur des notes de voyage rédigées en 1806 et 1807), cette solennité mélancolique, ce goût des ruines, cette sorte de nostalgie de la mort où inclinait déjà son âme bretonne.

Il n'en explora pas moins, le premier, les sites et les mceurs'islamiques avec des yeux sérieux, une sensibilité aiguë, un style évocateur qui renouvelèrent chez nous la notion même de l'Orient, restée jusqu'alors superficielle et frivole. Entre temps, l'expédition d'Egypte nous avait mis aux prises avec les fameux mameluks, et ouvert le mystérieux pays des hypogées, des pyramides et des sphinx. Toute une mode nouvelle sortit de là, dont plusieurs points de Paris portent encore témoignage : la fontaine des Palmiers de la place du Ghâtelet, et la rue du Caire.

Ce fut ensuite la guerre de Morée, soutenue en faveur de l'indépendance des Grecs, qui popularisales recherches artistiques, linguistiques, ethnographiques de Pouqueville [Voyage en Grèce et en Morée ^ i8o5), du comte de Marcellus, à qui nous devons la Vénus de Milo (1820), de Fauriel et de son recueil des chants populaires de la Grèce (182/1).

Elle suscita la muse un peu compassée des Messéniennes et donna l'essor aux images éblouissantes, aux métaphores embrasées des Orientales.

Les pèlerinages littéraires se multiplièrent en Turquie,

en Asie Mineure, en Syrie, en Egypte. Ils ont produit ces monuments d'un art si différent et d'un égal intérêt: le Voyage en Orient de Lamartine, oratoire, descriptif et lyrique à la fois, où la personnalité de l'auteur masque parfois la nature et travestit les hommes.

Le Constantinople de Théophile Gautier, modèle inégalé d'art objectif, de description précise dans l'abondance et sobre dans la splendeur.

Enfin, le plus séduisant peut-être de ces livres, le Voyage en Orient^ de Gérard de Nerval, où l'âme délicieusement naïve du poète s'assimile, avec une si parfaite aisance, les usages, les mœurs et jusqu'à la pensée la plus intime de races pourtant si différentes de la nôtre, et protégées contre nos curiosités par lintolérance, la claustration et le mutisme.

Et les artistes aussi voyagèrent, le calepin à la main, la boîte à couleurs en sautoir, au hasard des routes, des sentiers ou des simples pistes, sous la splendeur torride du ciel, dans la pouillerie des fondouks, sur la terre nue des gourbis.

Et de la mosquée au marché, du caravansérail à la boucherie, des écoles bourdonnantes aux bains pleins de vapeur bleutée, tout passa sur leurs toiles, en un kaléidoscope déformes remuantes et de tons contrastés.

Decamps fut le premier de ces nomades, il pratiqua, dès 182G, la Grèce et les côtes de l'Asie Mineure; Delacroix suivit en i83i ; en même temps Marilhat partait pour la Grèce, d'où il gagna la Syrie, la Palestine et l'Egypte. D'autres les imitèrent, Dauzats, Clément Boulanger, qui mourut à Magnésie en 1842. Et ce fut aux murs de nos salons une éclosion extraordinaire de sujets orientaux.

L'Algérie, entamée par la prise de sa capitale et en voie de conquête, attira un grand nombre d'artistes. Nos

états-majors y comptèrent toujours quelque volontaire de la palette; les deux plus célèbres sont RafTet et Horace Vernet. D'où venait cette passion subite pour l'Orient, cet élan irrésistible arrachant nos artistes au bien-être casanier de la patrie, pour les jeter dans les hasards de contrées hostiles ou dangereuses, à la merci du choléra, des détrousseurs ambulants, ou môme des balles des Kabyles ?

11 faut, si l'on veut se l'expliquer, se faire une idée, si c'est possible, des extraordinaires séductions de l'Orient pour un esprùlassé de civilisation formaliste, de tyrannie bureaucratique, qu'attirent les libertés de la vie primitive ; pour un œil fatigué de la monotonie médiocre des aspects de la vie moderne, de la douceur voilée de notre ciel, et qui aspire au pittoresque des costumes, aux pompes extérieures, à l'irradiation de toutes choses sous Tardeur d'un soleil sans nuages.

Songez un moment à ce qu'offre de beautés neuves cet Orient méditerranéen qu'allaient assidûment exploiter nos artistes. C'est d'abord l'étrangeté saisissante des silhouettes et des masses : les villes égrenées sur les pentes, les mosquées dardant leur minarets parmi les cyprès et les lauriers, le féerique étagement de Constantinople sur ses rives dorées, avec ses coupoles et ses tours ; Alger profdant en demi-cercle ses terrasses de neige sur le bleu intense de la mer, Gonstantine juchée sur son escarpement, au bord d'un ravin prodigieux que coupent des ponts naturels, où grondent des cascades...

C'est aussi l'extraordinaire ardeur des tons dans la lumière, le blanc aveuglant des murs sous l'indigo du ciel, la tache franche des verdures sur l'ocre brûlée des terrains, la note vive des vêtements et des tentes polychromes sur les fonds.

Et qu'on ne croie pas que tout est, en Orient, rutilant,

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dur, découpé en arêtes nettes ; les bords de la mer sont, le matin et le soir, envagués de buées opalines, et j'ai fait mon entrée à Gonstantinople par un brouillard intense, qui ne se leva que peu à peu, comme un store de mousselines, dégageant successivement dans son ascension la splendeur des horizons qui s'estompaient au travers.

Le végétal, l'animal, Thomme ont en Orient des formes, des proportions, des aspects saisissants. C'est le palmier avec son étoile de feuilles au bout d'un long fût écailleux, l'aloès brandissant de toutes parts ses lames aiguës d'un vert bleuâtre et comme empoisonné, d'où émerge, sur sa hampe flexible, l'ombrelle planante de la fleur ; c'est le cactus, avec ses disques fourrés d'épines, qui se superposent si bizarrement ; j'ai déjà dit l'admirable cyprès, qui met son vigoureux accent sur la pâleur fragile des oliviers.

Mais ces formes accusées, sculpturales en quelque sorte, ne sont pas les seules ; nos végétaux se retrouvent, en Orient, avec leur port capricieux et leur grâce souple : platanes, sycomores, figuiers ombragent les fontaines et en accompagnent le murmure des frissons de leurs feuillages.

L'animal est bien particulier, là-bas : c'est le chameau d'abord, dont la silhouette bossue se balance, dont le long col oscille sur des membres distors ; le chien qui revient çà et là à sa sauvagerie primitive, et offre toute une gamme de variétés entre le loup et le renard; l'âne, très beau de pelage, très vif d'allures en Orient, le cheval enfin qui en est l'élégance, la parure suprême : tête mobile à l'œil ardent, aux naseaux qui frémissent, encolure flexible à la courbe harmonieuse, flancs évidés où courent des lumières, jambes nerveuses et impatientes, longue queue souple comme une chevelure. Cette noble

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bête a passionné plusieurs de nos artistes, et Fromentin a écrit maint poème à sa gloire.

Faut-il parler maintenant de Thumanité ? elle présente tous les contrastes : la laideur obèse et la sveltesse aristocratique ; la dignité flère coudoyant la servilité rampante ; des plaies affreuses défigurant de nobles traits.

Mais la sobriété du régime, l'exercice quotidien des muscles y impriment à la race un caractère général de beauté, et c'est peut-être FOrient qui nous offre le type humain le plus idéal, le plus immatériel, dans certains éphèbes, en même temps que Faspect le plus imposant dans les adultes de belle venue.

Admirablement découplé, en général, dans sa maigreur musculeuse, l'Arabe, le Grec, le Turc, ceux des campagnes surtout, ont des chairs de bronze, des yeux de jais, un ovale fin qu'illuminent des dents éclatantes. L'Oriental, de plus, s'habille à merveille, de la moindre loque, dont il sait faire des plis ou des enroulements pittoresques.

Ses gîtes même ont leur séduction, qu'il s'agisse de l'humble échoppe (avec des friperies galonnées et des ustensiles bizarres chatoyant dans des demi-ténèbres) , qui borde ces rues pleines d'encorbellements et de coudes, si étroites, que l'ombre coupe d'une barre dure et où tout à côté, les tessons et les fumiers flamboient sous les rayons plaqués, ou bien pour prendre un contraste extrême, des intérieurs aisés et bourgeois.

Là, garanti par le treillis ouvragé des moucharabys contre l'irruption du jour et l'indiscrétion des regards, c'est le repos dans le grésillement des fontaines ; dans la vibration douce des revêtements de faïence, avivant de leurs reflets la gamme sourde et harmonieuse des tapis ; dans le halo bleuâtre des parfums vaporisés.

Et c'est encore le costume des femmes, adorablement ambiguës sous le mystère des voiles, leur beauté pré-

cieuse comme une œuvre d'art, où le henné, l'antimoine, le kohol mettent leurs touches vives , leur irritant tatouage... que de jouissances, que d'excitants, que de ressources pour Tartiste !

Voilà, et je pourrais m'étendre sans fin sur ce chapitre, de quoi passionner des yeux de peintres, dicter aux artistes des vœux irrévocables, leur laisser, au retour, d'incurables nostalgies.

Passons rapidement en revue ceux qui firent ainsi profession et dont le rêve se fixa dans ces régions enchantées. Decamps d'abord, qui cherchait sa voie, des scènes de genre à la caricature, fut d'un seul coup conquis et pour la vie. On sait ses grands et continus succès, sa lente évolution de l'observation familière aux sujets de style de la lin : Joseph vendu par ses freines ^ le Christ au prétoire, V Histoire de Samson^ sa mort violente en 1860, des suites d'un accident de cheval, dans la forêt de Fontainebleau.

Je me bornerai à le caractériser ; c'est Fromentin qui va me fournir les termes: « Dans l'Orient, il a vu l'effet: l'opposition nette, aiguë, tranchante des ombres et de la lumière. Ne pouvant pas atteindre directement le soleil, qui brûle toutes les mains qui le cherchent, il a pris un détour fort spirituel, et, dans l'impossibilité d'exprimer beaucoup de soleil avec peu d'ombres, il a pensé qu'avec beaucoup d'ombres il parviendrait à produire un peu de soleil, et il a réussi. Cette abstraction de l'effet, ce thème invariable des oppositions vives, il les a poursuivis partout, dans tous les sujets de figure ou de paysage, violemment, obstinément, et avec un succès qui a ligitimé ses audaces.

« Il a beaucoup imaginé, beaucoup rêvé, mais à distance, à travers des partis pris d'esprit, de méthode et de pratique. Il n'est ni vrai, ni vraisemblable... il invente encore

plus qu'il ne se souvient. 11 a gardé de ses séjours en Orient je ne sais quel amour des angles droits, des horizons rectilignes, des intersections brusques, dont il a composé, pour ainsi dire, la formule et la géométrie de son art.

« Chaque chose qu'il produit se reconnaît à ce double caractère : l'intensité de l'effet, la combinaison méthodique des formes, et peut-être, à son insu, le sujet n'estil qu'un prétexte varié pour appliquer identiquement ses formules... »

Il y a du vrai dans ce jugement trop sévère; l'Orient de Decamps manque de légèreté et de gaieté ; la violence des oppositions de lumière et d'ombre n'en est pas la seule cause ; le métier, la pâte de ses tableaux est trop dense, trop compacte et donne aux sujets, en dépit de l'éclat violent des colorations, quelque chose de figé et d'immobile.

Mais il y a des exceptions, et la Sortie de V école (Collection Moreau-Nélaton) en est une: la vivacité de l'enfance, débarrassée de ses contraintes, la pétulance des jeunes corps avides de mouvement, de bruit, s'y expriment d'une façon charmante.

Par contre, V Abreuvoir (Galerie Wallace) justifie nos objections : on n'imagine pas que ces gens-là, cristallisés dans une matière opaque, puissent jamais s'en aller, quand leurs bêtes auront fini de boire.

Marilhat, né en Auvergne, mort à trente-six ans en 1847, a surtout peint la Syrie et l'Egypte. C'était un homme élégant, un esprit prompt, facile, ouvert et s'exprimant à merveille par la plume, dans ces lettres de voyage que nous a livrées Gautier.

Son dessin est plus distingué, plus léger, sa coloration moins appuyée que chez Decamps. Il est surtout paysagiste.

Laissons encore, à son sujet, parler Fromentin : « son

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œuvre est Texquise et parfaite illustration trun voyage dont il aurait pu lui-même écrire le texte, car il apportait, en écrivant comme en peignant, la même exactitude de coup d'œil, la même vivacité de style et d'expression.

« Or de tout cet œuvre considérable et dont le souvenir, aujourd'hui déjà, devient confus, ce qui restera peutêtre de plus lumineux, de plus mémorable, ce sont de petits tableaux sans nom, sans désignation précise; par exemple, un crépuscule au bord du Nil, ou bien des pèlerins pauvres voyageant à midi, dans l'aride atmosphère d'un pays sans eau. Deux notes générales, une impression de mélancolie nocturne, la terreur des «haudes solitudes, voilà peut-être ce qu'il aura laissé, je ne dis pas de plus parfait, car la nette intelligence de l'homme et la main habile du patricien sont visibles dans tous les tableaux signés de lui, mais de plus heureux pour «a renommée et de plus honorable pour Tart moderne. »

Nous arrivons à un homme dont le vaste génie et l'immense carrière ont, à divers moments, touché à l'Orient, et dont le souvenir y revenait souvent avec complaisance, comme à une inépuisable mine de belles formes et de puissants contrastes.

On a déjà nommé Eugène Delacroix, qui bien que n'ayant fait dans ces régions qu'un assez court séjour — il fut attaché en i83i à une mission au Maroc et visita l'Algérie au passage — leur a donné dans son œuvre une large part.

Le Massacre de C/iio, de 1824, fut peint d'imagination ; mais les Femmes d'Alger et la Noce juive du Louvre, les Danseurs marocains du musée de Tours, le Sultan Ahder Rhaman du musée de Toulouse, les Convulsionnaires de Tanger retracent des spectacles vus ou reflètent des impressions directes.

L'homme est naturellement l'élément principal dans

ces toiles ; mais au delà de l'effet pittoresque des costumes et des types, saisi avec une décision souveraine, l'artiste a su démêler et faire voir un état de civilisation,

A ce point de vue, rien n'est plus expressif cjue les deux tableaux du Louvre. La vie de harem, confinée, ennuyée, somnolente, avec ses passe-temps frivoles, ses plaisirs puérils, la paresse et la gourmandise qui aveulissent peu à peu les créatures de luxe qu'on y renferme, et les façonnent ainsi à leur esclavage, fait un pendant singulièrement éloquent à la vie populaire, exprimée dans la A^oce /'uwe avec toute son activité physique, son libre déchaînement d'instincts et de gaietés.

L'opposition, si frappante en Orient, de la torpeur où languissent les hautes classes et de la vitalité du menu peuple, n'a jamais été traduite avec plus de force et de vérité.

Les Convulsionnaires de Tanger nous donneraient des mœurs orientales un autre aspect : le mysticisme religieux, dans ce qu'il offre de plus aigu comme manifestations : brusques détentes d'un système nerveux surmené, qui ne sait plus de milieu entre le délire et l'extase, et se soulage de l'abrutissement machinal des mômeries et des rites, dans une frénésie de cris de bêtes et de gestes meurtriers.

Decamps, Marilhat, Delacroix, sont les trois grands noms de la première génération des Orientalistes. Le second Empire en a vu une seconde, avec Fromentin, Guillaumet et Regnault.

Je néglige à regret des artistes très intéressants comme Dauzats, Tournemine, .Jules Laurens, Belly, Berchère et Mouchot, pour ne parler que des morts ; le temps ne nous permet pas le détail.

Fromentin, dont la gloire d'écrivain éclipse un peu le renom de peintre, a, au cours de deux séjours en Algérie

et d'un voyage en Egypte, réuni d'amples matériaux, qu'il interpréta plus tard selon une vision bien personnelle. C'est l'élégance native des hommes du désert, la désinvolture aisée des cavaliers, l'entrain des chasses, la furie joyeuse des fantasias sur les plateaux aux beaux mouvements de terrain, à la végétation rare et fine, qui l'ont surtout séduit et préoccupé.

11 traduit ces libres allures d'un pinceau précis, d'une touche légère et chatoyante, d'une couleur précieuse, avec quelque maigreur dans le dessin, un peu de timidité parfois dans le maniement de la forme. Il y a à la fois plus d'ampleur et de force dans ses tableaux à la plume, tracés au jour le jour et réunis dans deux livres mémorables : Un Eté dans le Sahara et. une Année dans le Sahal.

Guillaumet, artiste sérieux et concentré, dont une mort soudaine et mystérieuse brisa la carrière au plus fort de ses succès, a écrit aussi des pages durables, recueillies sous le titre : Tableaux algériens. Néanmoins, Tartiste l'emporte chez lui surFécrivain.

Il aima le désert, ses faibles ondulations, ses perspectives immenses, le poudroiement de la lumière sur les alfas séchés et les ossements blanchis, et il sut d'autre part goûter le charme de la vie intime des tribus du Sud, en leurs occupations primitives et familières : lavage du linge, tissage des tapis et des burnous, traite des brebis, dans les gourbis de pisé que soutiennent des troncs de palmiers non écorcés.

Les femmes qu'il montre au travail, dans leurs amples et simples vêtements de couleur sur lesquels retombent les pans noirs de la coiffure, ont un sérieux, une dignité tranquille qui ne sont point sans grandeur.

Il exprime de même à merveille, dans ses Vues de Laghouat ou de Bou Saada^ la torpeur des ruelles sous l'accablement du soleil perpendiculaire, et cette sorte

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de bain d'air ardent qui calcine les murailles fauves. Devant ces toiles, il vous passe sur le visage, comme un souffle de fournaise, et la hantise vous demeure longtemps des régions torrides si prestigieusement évoquées.

Nulle destinée n'a suscité plus d'espérances, provoqué plus d'amers regrets que la carrière éclatante et rapide, la mort tragique et admirable d'Henri Rcgnault, dans le rang, sur le champ de bataille de Buzenval. Ce merveilleux jeune homme réunissait toutes les aptitudes; musicien consommé, écrivain de race, peintre aux grandes visées et aux dons universels, Prix de Rome de 1866, sa carrière se circonscrit dans un peu plus de quatre années. Mais que de promesses, et déjà quelles réalisations!

Pour ne parler que de l'orientaliste, brusquement révélé à lui-même par la vue du panorama de Tanger, il s'affirme par Y Exécution sous les rois maures du Louvre, la Salomé^ la Sortie du Pacha^ la Judith inachevée et les admirables aquarelles de l'Alhambra.

On a dit l'éclatante virtuosité de ces œuvres, et Gautier célébra sur le mode lyrique, lui qui se connaissait en prouesses de ce genre — les Emaux et Camées en témoignent — la merveilleuse sj^mphonie en jaune majeur de la Salomc.

La fougue du pinceau, les grands partis pris de lumière, le sens puissant du décor distinguent ces toiles et donnent une haute idée de ce qu'eût été la grande composition où il projetait de symboliser le faste guerrier de la civilisation mauresque.

Une de ses lettres ressuscite du moins, avec quel brio, le théâtre où se fût déroulé ce spectacle splendide. On trouvera cet hymne à l'Alhambra dans sa correspondance, publiée par Arthur Duparc.

Il faut finir, quelque regret que j'aie de la brièveté de

mes développements. Puissé-je, du moins, avoir inspire la curiosité, le désir d'un commerce plus étroit avec ce séduisant groupe des orientalistes, auquel j'eusse voulu joindre la noble et charmante figure de Théodore Ghassériau, la physionomie originale et tranchée de Dehodencq, qui est un peu à Delacroix comme Jordaens à Rubens, et où une place, de profil tout au moins, revenait au praticien adroit et soigneux, à l'habile metteur en scène que fut Gérôme.

On aura remarqué, chemin faisant, que tous ces artistes, ou presque, ont aimé et su écrire. Serait-ce une des vertus de ces merveilleux pays de l'Orient d'exalter par l'admiration les puissances cachées qui sommeillent en nous, et d'y provoquer des éclosions que les préjugés de nos civilisations formalistes, la spécialisation excessive qu'y entraîne la concurrence vitale y retiennent prisonnières et inconnues !

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